Entrevue avec Claude Legault

08 Jan 2018 par Laurie Dupont
Catégories : Culture

Entretien privilège avec celui qui revendique le droit de ne rien devoir (ou presque) à personne.

C’ est juste après la séance photo que je me suis attablée à la Taverne Square Dominion avec Claude Legault. Nous nous réfugions à l’air climatisé, le plus loin possible de cette canicule-surprise de septembre. Sans faire ni une ni deux, nous plongeons dans le vif du sujet, soit la parution de sa biographie, sur laquelle il a planché pendant un bon bout de temps avec l’auteur Pierre Cayouette. Des mois à se révéler, à lire le fruit de ses confidences, à en ajouter des bouts et à en biffer d’autres.

«Je n’avais aucune idée de jusqu’où j’étais prêt à aller, car je n’avais jamais rencontré Pierre. Une chance qu’on avait des affinités spontanées, lui et moi! Comme je me sentais en confiance, je lui ai livré certaines informations que j’ai décidé de retirer par la suite. Je m’en suis gardé, des histoires, beaucoup plus que celles qu’on trouve dans le livre. Parce qu’elles m’appartiennent, point. Dans ce métier, on reçoit beaucoup – du bon comme des claques sur la gueule –, mais on donne énormément aussi. Et je ne peux pas tout donner, parce qu’il ne me resterait rien», dit-il, serein.

Le ton est donné. Personne ne va jouer à l’autruche autour de cette table. Je m’efforce alors de formuler le malaise que je ressens lorsque Claude parle de cette œuvre autobiographique. En est-il gêné? Sa réponse ne me surprend pas outre mesure: «Je l’assume cette bio, mais c’est quand même un peu prétentieux d’en écrire une. Ça peut laisser entendre: “Regardez tout le monde, je vais vous raconter ma vie.” Mais c’est pas ça l’idée. Je vois plutôt ce livre comme un hommage au chemin que j’ai parcouru et aux gens que j’ai croisés sur ce chemin-là.» Il prend une courte gorgée de bière avant d’ajouter: «Je tiens à mentionner que je n’en avais pas besoin pour vivre non plus. Zéro. Alors, que le livre se vende ou pas, ça m’est bien égal.»

Presque un an s’est écoulé avant que Claude concède que ce n’était peut-être pas une si mauvaise idée, après tout. Quel a donc été le déclencheur qui a incité l’acteur d’abord rébarbatif à accepter de plonger dans cette aventure? «On a reparlé du projet avec mes agents. Je me suis mis à raconter mes histoires d’impro et l’importance que cette discipline a eue dans ma vie. Ç’a intéressé tout le monde. Moi, si on partait de là pour écrire ma bio, j’embarquais. L’improvisation a tout changé: ç’a sorti la dope de mon quotidien, ça m’a enlevé le goût de me tuer, ça m’a donné un métier, une assurance, une confiance en moi que je n’avais pas pantoute avant. Ça m’a mis au monde. Je suis l’enfant de l’impro.» Cette affirmation lourde de sens venait d’orienter le reste de l’entrevue. Tout y était. Ne restait plus qu’à creuser…

 

À la vie, à la mort
En côtoyant Claude, ne serait-ce que quelques heures, il est impossible de ne pas ressentir cette profondeur qui l’habite. «Podz [NDLR: le réalisateur de Minuit, le soir et de 19-2] appelle ça mon abysse, explique l’homme de 54 ans. Ce n’est pas nécessairement un défaut, plutôt un handicap.»

À l’adolescence, Claude tente d’engloutir cette noirceur en s’étourdissant ad nauseam. «J’ai commencé par virer quelques brosses d’ado, comme tout le monde. J’ai ensuite consommé du pot, du hasch, de l’acide et de la mescaline. J’ai vécu quelques moments de grâce quand j’étais dopé, mais après, je continuais à rechercher ces moments de grâce et ils se faisaient de plus en plus rares. Puis, j’ai rencontré des gars qui snifaient de la colle pour modèles réduits. Je me suis mis à paranoïer et à avoir des idées suicidaires», avoue-t-il, songeur.

Puisqu’il ouvre la porte sur cette période tourmentée, je décide d’y entrer, sur la pointe des pieds. Claude me raconte alors, comme il l’a fait dans sa bio, la fois où il avait décidé d’en finir. «The walk of the dead. J’ai marché longtemps et je me suis rendu jusqu’au pont Jacques-Cartier. Tout était réfléchi. J’avais choisi de ne pas sauter dans l’eau, mais sur l’asphalte, afin qu’on puisse facilement retrouver mon corps… pour ma mère», confesse-t-il en évitant mon regard. Devant moi, Claude semble revivre chaque instant de cet évènement marquant. Après quelques secondes de réflexion, l’index et le majeur posés sur sa bouche, il poursuit: «J’ai finalement pris la décision de revirer de bord, comme des milliers d’autres personnes l’ont probablement fait avant et après moi. J’ai choisi de ne pas sauter du pont parce qu’en dedans de moi, il y avait quelque chose qui voulait vivre.»

Les dualités qui habitent Claude me fascinent, tout comme l’origine de son côté sombre, d’ailleurs. C’est avec stupeur que j’ai appris, en lisant sa bio, que son enfance avait été marquée au fer rouge par un drame horrible. À l’âge de cinq ans, alors qu’il jouait dehors avec son ami Denis, les deux garçons ont aperçu un chien et son maître, de l’autre côté de la rue. Voulant aller voir le chien de plus près, Denis a traversé très rapidement la rue, sans regarder de chaque côté. L’enfant s’est fait frapper de plein fouet par un camion et il est mort, écrasé, devant un petit Claude complètement démuni. «Avant ma bio, je n’avais parlé de cette histoire à aucun média, précise-t-il, et 90 % des gens que je côtoie ne l’ont jamais sue non plus.»

Jusqu’aux dernières semaines du processus de création, Claude a hésité à inscrire ce passage troublant dans sa bio. Pour préserver ce souvenir profondément enfoui? Non, plutôt pour éviter de heurter certaines personnes. «C’est sûr que ce chapitre va réveiller des affaires chez ma mère, mais ma plus grande crainte, c’est de blesser des gens qui ont connu cet enfant-là en leur faisant revivre ce drame. Je ne sais même pas si cette famille me connaît ou si elle a suivi mon parcours, mais c’est ma plus grande angoisse liée à la parution du livre.»

Si l’homme de 54 ans décide tout de même de lever le voile sur cet accident brutal, c’est qu’il le perçoit comme la source de plusieurs de ses comportements. «Cet évènement m’a défini, m’a décrissé et m’a donné bien des qualités et des défauts que j’ai encore aujourd’hui. Par exemple, je suis extrêmement prudent. Je ne traverse pas la rue comme les autres. Et je ne regarde pas les gens traverser la rue comme les autres, dit-il, en insistant sur chacun des mots. Je vois toujours le côté dangereux ou laid des choses avant d’en remarquer la beauté.» Difficile de lui en tenir rigueur. Nul ne sait comment il aurait réagi devant une telle épreuve.

Claude esquisse ensuite un sourire, comme si l’auteur qu’il est savait très bien que son prochain aveu viendrait conclure notre entretien: «Le fait d’avoir vu une mort live, aussi tôt dans ma vie, le fait de réaliser qu’une seconde tu es vivant, et que la suivante, tu es mort, ça m’a donné une urgence de vivre. J’apprécie la vie et j’en reconnais le côté précieux chaque jour.»

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Photo: Jocelyn Michel
Stylisme: Martin Boucher

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