Entrevue avec Renée-Claude Brazeau

18 Août 2016 par Manon Chevalier
Catégories : Culture / Oser être soi

Avec sa franchise désarmante,
sa sensibilité profonde et sa nature imprévisible, l’auteure de La Galère ne laisse personne indifférent.

L’auteure et animatrice fait un retour fort attendu à la télé et au théâtre. L’occasion rêvée de renouer avec celle qui nous ravit par sa vision déjantée de la vie.

À bout de souffle, elle arrive en retard après avoir garé son camper dans une zone interdite, énervée à cause du fond de teint qui a coulé dans son sac. D’où ses clés, ses lunettes, son iPhone et son portefeuille, maculés, qu’elle éparpille sur la table du café-bistro où je l’attendais. Il est 13 h 45. Elle n’a pas encore pris son petit déjeuner. Elle parcourt le menu en disant: «J’en n’ai pas l’air, mais je suis introvertie. Pendant les 10 premières minutes d’une rencontre, je ne sais pas ce que je dis. Tout le monde est un peu comme ça, mais moi, c’est pire!» Puis, dans un même souffle, elle fait allusion à la tragédie de sa vie: la mort de son frère de quatre ans, noyé alors qu’elle le surveillait. «Tu voulais qu’on parle de mes démons intérieurs? Il y a toujours mon frère… Pars-moi pas là-dessus, je vais me mettre à pleurer!» En trois minutes à peine, Renée-Claude Brazeau vous fait entrer dans sa vie. Elle vous étourdit et vous touche en plein cœur en même temps.

Après une pause de trois ans où elle s’est faite discrète, outre sa participation ponctuelle à l’émission de radio Éric et les fantastiques, à Énergie Montréal 94,3, l’auteure et animatrice revient en force. Depuis le printemps dernier, elle fait partie de la joyeuse bande de collaborateurs du talkshow Les échangistes, animé par Pénélope McQuade, à ICI Radio-Canada Télé. Et que dire de l’émoi qu’elle a provoqué depuis l’annonce de la seconde vie, au théâtre celle-là, de la populaire télésérie La Galère, dont elle a signé les textes de 2007 à 2013? L’effet a été fulgurant: en quelques semaines, il s’est vendu plus de 55 000 billets pour assister à La Galère sur scène, dont la tournée québécoise se prolongera jusqu’en 2018. «Je rêve d’en faire une sorte de Broue au féminin, en matière de longévité», clame celle qui a toujours su que ses quatre colocataires allaient revenir, après leur au revoir au petit écran. «Sous quelle forme? Je n’avais pas d’idée précise. Lorsque André Robitaille, qui signe la mise en scène, m’a proposé de faire revivre mes quatre filles sur les planches, j’ai pleuré de joie!» On retrouvera donc Stéphanie, Claude, Isabelle et Mimi, en plein bois, deux ans après leur dernière apparition à la télé. Ce qui les unit? «Chaque fille devra décrocher de quelque chose. Stéphanie, de la vie parfaite de femme de premier ministre; Claude, de sa superficialité; Mimi, de sa dépendance affective; et Isabelle, de son obsession pour sa maladie qui l’empêche de vivre dans le moment présent», raconte l’auteure qui veut faire de la pièce un vrai feel-good play, sans temps morts et dont on sort le cœur léger. Mais qui fait réfléchir, aussi, sur la quête du bonheur. Le bonheur, qu’elle n’hésite pas à qualifier de «fucking overrated!»

Une soif de vérité

Et dire que petite, Renée-Claude était d’une timidité extrême! «J’ai littéralement explosé à l’âge adulte», confie cette native de Montréal qui a grandi à Hull, sous le regard très aimant de sa mère enseignante et de son père ingénieur, toujours en- semble. Formée en sciences pures, celle qui rêvait de devenir médecin flirte par la suite avec la linguistique et la psychologie. «Je n’ai rien fini», admet-elle en racontant que ses expériences de recherchiste, de chroniqueuse culturelle, puis d’animatrice (Je regarde, moi non plus, Loft Story) et de coanimatrice (La fosse aux lionnes) l’ont naturellement amenée à écrire «par sens de la survie». Tant pour des raisons professionnelles dans un milieu médiatique en mutation qu’à cause du besoin d’exprimer librement ce qui lui passait par la tête. Et tant pis pour les conséquences! «Je sais que je polarise les opinions. C’est pour ça qu’on a envie de travailler avec moi et je veux garder ce côté-là. Mais il faut que je me calme. Il-le-faut!» scande-t-elle. «Parce que je pense avoir des choses à dire, qui se perdent dans ma façon parfois insistante de les communiquer.» Attention, prévient-elle: «Je ne veux pas qu’on pense que je suis juste une maudite folle, non! Je veux qu’on dise: “Elle, elle dit ce qu’elle pense.”» Le fait-elle par pur esprit de provocation? «Pantoute!

Quand je m’exprime ou que j’écris, je veux parler de tout, même des sujets les plus délicats, de manière tellement naturelle qu’on en vienne à penser “qu’il n’y a rien là”. Parce qu’au fond, il n’y a souvent rien là.»

Prenez son récent coming out entourant son TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité). «Si j’en ai parlé ouvertement, c’est qu’il n’y a rien de gênant là-dedans. Et s’il y a un malaise, raison de plus pour en parler et le dissiper! Quand tu lis sur le sujet, tu te rends vite compte que les gens atteints de ce trouble, comme Spielberg et tant d’autres, sont extrêmement créatifs et qu’ils ont fait de grandes choses. À ceux qui en sont atteints, je dis souvent: “Trouvez ce que vous aimez, vous allez le faire mieux que tout le monde. Ça va être formidable!”» N’empêche, à 51 ans, Renée-Claude a tout de même éprouvé le besoin d’avoir recours aux médicaments pour calmer le tourbillon qui accompagne son trouble de l’attention. De quoi lui donner un second souffle? «Je paye mes comptes avec moins de retard, ironise-t-elle. Je me sens moins éparpillée. J’arrive à faire des trucs que je ne faisais pas normalement, comme l’épicerie.» Plus sérieusement, elle est ravie d’écrire jusqu’à quatre heures d’affilée «de manière plus “focussée”. Je me sens hot!»

Soit, mais l’auteure continue de carburer à la douleur et à la souffrance. «C’est ce qui me fait avancer. Je ne cherche pas le confort. Des fois, je vis des peines, des choses destructrices. Je descends bas, tellement bas, mais ça me construit. Avant, je me trouvais vraiment intense. Aujourd’hui, je me dis: “Mais non! Regarde l’élan que tu as, après!” C’est ce qui me permet d’émerger, toujours plus forte.»

À ses yeux, est-ce difficile d’oser être soi? «Oui, ça l’est. Surtout si on cherche à plaire. On pense souvent que je suis courageuse de dire ce que je pense, mais ce n’est pas du cou- rage: c’est juste que je n’ai pas de filtre. Je suis incapable de ne pas être moi-même. Et de ne pas dire ma vérité. En même temps, je suis très sensible au jugement des autres. C’est la raison pour laquelle je ne lis rien de ce qui s’écrit sur moi. C’est ma façon de me protéger, sinon ça me démolirait.» En revanche, elle applaudit ceux qui ont le courage de leurs opinions et osent dire non, au risque de déplaire. «Je les admire, car il faut vraiment être bien dans sa peau pour aller au bout de soi comme ça. C’est le genre de personnes avec lesquelles j’aimerais souper et passer le reste de la soirée à danser!»

Une grande amoureuse… indépendante

Vrai, on a fait grand cas de ses quatre enfants, tous issus de pères différents. Anticonformiste – et le mot est faible –, Renée- Claude a longtemps déclaré à qui voulait l’entendre que «le quotidien tue l’amour». Or, elle ne pense plus tout à fait comme ça aujourd’hui. Et pour cause: follement amoureuse de son nouveau partenaire, un professionnel du milieu du cinéma, de huit ans son cadet, elle a envie de tenter la vie à deux… à sa façon: «Tout le temps? Non! Mais trois ou quatre jours par semaine, oui! Tous les deux, on veut être ensemble et on veut que ça marche. Et puis, dit-elle en refermant pudiquement son chemisier bleu qui s’entrouvre sur un balconnet fleuri, je suis une grande romantique; l’amour mène ma vie, mais je suis aussi une femme extrêmement autonome. Je ne veux dépendre de personne… En même temps, il faut que j’apprenne à laisser entrer un homme dans ma vie et qu’il se sente indispensable.» Difficile à suivre? Attendez la suite. «Au fond, j’ai besoin de l’homme que j’aime pour vivre les bons moments, un peu dans l’esprit de La Galère. Bref, mon souhait, c’est que mon chum et moi on vive ensemble la moitié du temps et qu’après on retourne chacun dans notre bulle. C’est important de s’ennuyer l’un de l’autre. Ça permet d’être ensemble dans la durée», conclut-elle dans un même souffle. Ouf!

Elle prend une gorgée de son jus d’orange au sorbet à la framboise, puis repart de plus belle. «Est-ce que je t’ai parlé de la nouvelle série que je suis en train d’écrire? demande-t-elle. OK, je ne peux pas trop en révéler pour le moment, mais disons que la série va se moquer des dérives du féminisme radical. Après avoir sauvé les femmes, je vais sauver les hommes! Et je sens que je vais recevoir pas mal de bouquets de fleurs», rigole-t-elle.

D’ici là, l’auteure et collaboratrice radio et télé entend bien céder à ses pulsions et faire tout ce dont elle a envie. «Dans ma vie idéale, je ferais de la télé, j’écrirais, je bricolerais des affaires que je vendrais sur Etsy et j’habiterais dans mon camper. Je fais arriver les choses en en parlant. Quand je me programme, elles arrivent!» balance-t-elle avant de repartir comme elle est arrivée, en coup de vent.

Photo: Julie Perreault

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