Patrick Lagacé: tête-à-tête avec un homme (vraiment) en or

23 Mai 2017 par Jean-Yves Girard
Catégories : Culture

Il est arrivé en retard, la broue dans le toupet, et il est reparti à la course. Dans l’intervalle, le journaliste, chroniqueur et animateur s’est mis à table. Son mariage, sa psy, son fils: il s'est révélé comme jamais.

On le sait, on l’a lu et on l’a vu: Patrick Lagacé est un journaliste redoutable, capable de ne faire qu’une bouchée du ministre Gaétan Barrette. «Pat, c’est un pit-bull, il mord», m’avait dit il y a quelques années Jean-Philippe Wauthier, au début de leur aventure commune, Deux hommes on or, à Télé-Québec. «J’ai toujours eu la mèche un peu courte, je pouvais me pogner même avec mes boss, a reconnu l’ex-Franc-Tireur, très zen devant un allongé tiède dans un café désert de l’ouest de la ville. Je mourrais d’une crise cardiaque si j’avais pas de tribunes. Ce sont des exutoires. Quand je suis en cr…, je peux écrire pourquoi, me calmer le pompon et passer à un autre sujet.» Mais Pat a changé. Car, s’il mord encore, il le fait différemment. «Ça s’appelle vieillir.»

Il vient d’avoir 45 ans et les porte avec son assurance habituelle et une désinvolture virile. Même en l’observant de près – ce que j’ai fait –,  impossible de dénicher l’ombre d’un début de cheveu blanc dans sa tignasse fournie. Un cadeau de Dame Nature ou de Just For Men? «Ha! J’ai jamais vu une teinture pour homme qui est élégante. Je pense que j’ai une bonne génétique. Je ne suis pas Brad Pitt, mais j’ai tous mes cheveux, comme les avait mon père. Et mon grand-père maternel, à 92 ans, en a plus que bien des gars de mon âge. Bon, si je fouille un peu, je vais trouver un ou deux cheveux gris, mais comme je suis châtain, ça paraît pas. Et je m’en fous.»

Il a remarqué, par contre, que le sablier s’écoule de plus en plus vite. Ça le décoiffe (presque) et, entre nous, ça l’angoisse (un peu). Hier encore, il avait 30 ans, caressait le temps et faisait le party («je m’en souviens comme si c’était il y a deux mois»). À ce rythme-là, demain, ayoye, il en aura 50 («une borne qui risque d’être confrontante»). Et après-demain, il sera sexagénaire («la vieillesse, pour moi, c’est 60 ans»). Un âge canonique à ses yeux, peut-être parce que son père et sa mère, morts dans la cinquantaine, ne l’ont jamais atteint.

Sur le divan

Dans La Presse+, la veille de notre rencontre, Patrick signait une chronique touchante dont il a la recette et qui mettait en lumière un certain Daniel, croisé dans sa jeunesse lavalloise puis perdu de vue. Papa d’un bambin atteint d’une maladie orpheline aux conséquences terribles, Daniel décrivait son désarroi et criait sa colère. Le journaliste aussi. «Cette injustice, la loterie de la vie, cri*** de loterie de la vie, me fait hurler», écrivait-il avec émotion. Quand j’ai évoqué le drame de Daniel, Patrick s’est rappelé sa bonne fortune. «Moi, j’ai gagné à la 6/49. Je suis né dans une famille avec des parents qui m’aimaient et qui ne m’ont pas fucké, je n’ai pas été abusé ni manipulé, j’ai manqué de rien. Pour le reste, je suis gagnant aussi. Je fais ce que je veux dans des médias fantastiques, j’ai un fils en santé [Zak, 11 ans]. Si jamais tu m’entends me plaindre, tu peux me gifler.»

OK, Pat, c’est noté.

Il a beau dire, son enfance n’a pas tout à fait été un long fleuve tranquille. Parmi les grands remous: la séparation de ses parents, quand il avait 4 ans. «Ça n’a pas été un divorce heureux, ç’a été tough et ça m’a laissé une cicatrice durable. Je suis allé voir une psy pendant des années. J’avais besoin de me comprendre, de comprendre pourquoi j’avais certaines réactions, pourquoi je me fâchais comme ça. Ma psy a refait mon histoire et m’a dit: “Quand votre père est parti, vous l’avez seulement vu aux deux semaines, et vous vous êtes dit: je ne me ferai plus jamais laisser.” Et en effet, quand j’avais 14 ans et que le coach de hockey n’était pas content, je crissais mon chandail dans la poubelle et j’allais jouer pour l’autre équipe en me disant: “Toi, je vais te faire chier.”»

Il a eu plusieurs réactions de fuite de ce genre. Des fois, ç’a été bon. D’autres fois? «Très mauvais. Aujourd’hui, je sais que j’ai cette tendance à m’en aller si je ne me sens pas assez désiré. J’ai arrêté de voir la psy il y a deux-trois ans; je sentais que j’étais rendu au bout de ce que j’avais à aller chercher. J’y suis retourné à un moment de crise sur lequel je ne veux pas élaborer. J’étais au bord du gouffre et j’aurais pu tomber dedans. Pouvoir m’asseoir avec quelqu’un et décortiquer d’où venaient mes réactions a été fantastique… et m’a peut-être évité une dépression.»

Patrick a précisé que d’avoir des patrons compréhensifs – «qui m’ont dit de prendre un peu de temps pour moi» – et les moyens de se payer une psy ont changé la donne. Il a d’ailleurs pondu deux textes percutants là-dessus en janvier dernier. «Il faut, comme société, qu’on puisse avoir accès à ces services de thérapie, m’a-t-il dit. On éviterait bien des drames, grands et petits. C’est aussi essentiel que de la physiothérapie après une opération au genou.»

Bonté divine!

En hommage aux entrevues corsées et ponctuées de questions baveuses qu’il menait jadis aux Francs-Tireurs, j’ai voulu le provoquer un brin.

«Patrick, tu travailles à temps plein à La Presse+, tu copilotes un talk-show hebdomadaire à Télé-Québec, Deux hommes en or, tu participes quotidiennement à l’émission de Paul Houde au 98,5… et j’en oublie sans doute. L’été dernier, quand est sortie la nouvelle annonçant qu’en plus, tu coanimerais Deuxième chance avec Marina Orsini, disons que plusieurs ont été surpris. As-tu tant besoin d’argent que ça?»

Il a éclaté de rire.

«Parce que je gagne très bien ma vie, je n’avais pas besoin de Deuxième chance. Si j’ai embarqué, c’est parce que j’en avais envie. Quand le concept m’a été présenté, sur papier, j’ai fait non. J’avais des craintes que ce soit sirupeux, que ce soit de l’exploitation de mascara qui coule. Je suis allé malgré tout au meeting, parce le producteur, Guillaume Lespérance, a une bonne réputation. In extremis, juste avant la rencontre, j’ai visionné la production originale britannique, et j’ai fait wow! C’est bien fait.»

«Dans Deuxième chance, pour reprendre la description de Radio-Canada, toi et Marina “accompagnez des gens du public dans leur quête de pardon ou de remerciements”. On est loin du type d’émission à laquelle tu es généralement associé. Avais-tu peur qu’on te juge?»

«Il y a une couple d’années, j’aurais été angoissé par cet à priori-là. Plus maintenant. Faut croire que je vieillis. Oui, j’ai été jugé, mais je répondais: “Attendez de voir le produit final.” Deuxième chance se rapproche de mes chroniques plus humaines, où j’essaie de raconter la vie en dehors des manchettes. Ça touche souvent à la bonté et au dévouement, deux choses qui m’émeuvent. On dit souvent que la vie est dure et que les gens sont pas fins; oui, c’est vrai, mais il y a aussi beaucoup de bonté dans le monde, sinon ça ne s’appellerait pas l’humanité. Et on n’en parle pas assez.»

Oui, je le veux

En préparant l’interview, je suis tombé sur une information étonnante, rapportée par le site à potins hollywoodpq.com: Patrick Lagacé aurait convolé en justes noces à l’été 2015. L’heureuse élue répondrait au prénom de Marie. Vérifications faites, c’est vrai, mais un détail de taille n’a pas été mentionné: Marie est son ex-conjointe, donc la mère de Zak. «Je sais, c’est atypique. On a été séparés pendant une couple d’années et il y a eu un rapprochement, comme ils disent dans Occupation double, pis on s’est posé la question: est-ce la bonne chose à faire? On a discuté et la réponse a été oui. Légalement, ça simplifie les affaires.» Union civile, puis réception intime, sans flafla, confettis, jarretière ou bouquetière, mais avec de la boisson (et Wauthier parmi les invités).

Si le retour de Marie au quotidien a signalé le départ du chat de Patrick («il a pris le bord, elle est allergique»), la noce a dû rendre Zak très-très-très heureux, non? «Tout le monde me dit ça, mais c’est un enfant. Donc, oui, il était content, mais dans la manifestation de sa joie, je ne me souviens pas qu’il ait sauté au plafond de bonheur. C’était pas comme dans un film.»

Au fil des années, dans La Presse, Patrick a souvent parlé de son fils, surnommé «l’héritier»: ses angoisses de papa poule («j’ai peur que le petit s’électrocute, s’étouffe, se mutile, se noie, se fasse frapper par un cycliste…»), les liens qui les unissent (Star Wars, P.K. Subban)…  Des mentions qui seront moins fréquentes, pense le fier géniteur. «Zak aussi, il vieillit. Parfois, il me lit. Il ne m’a pas dit que ça le dérangeait et je ne sais pas s’il veut être un personnage de chronique, mais le regard des autres et ma notoriété sont des préoccupations que j’ai pour lui. Déjà qu’il me partage dans l’espace public… Je sens l’adolescent qui s’en vient et ça m’effraie, comme tous les parents à cette étape-là, j’imagine. En même temps, Zak a une bonne base, c’est un bon p’tit gars. Je vais te montrer une photo récente.»

Il a pris son portable, LE portable mis sur écoute par le Service de police de la Ville de Montréal, celui au cœur du scandale de l’automne dernier baptisé «l’affaire Lagacé». «Je n’ai pas changé de cellulaire ni de numéro de téléphone depuis. Même si tu le fais, la police a les moyens de te retracer.» Il n’a pas cherché la photo longtemps: j’ai vu apparaître une frimousse craquante, plus vraiment un enfant mais pas encore un homme, le regard assuré et, déjà, toute une personnalité. Tel père…

«Zak est très fashion, il a un sens de l’esthétique. Je lui répète ce que me disait ma mère: ben oui, t’es beau, mais t’es fin.»

Ta mère, Pat, n’avait pas tort.

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Photo: Jocelyn Michel

Ce billet est paru dans le magazine VÉRO de printemps.

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