Marc Labrèche se prête au jeu de la confidence

Marc Labrèche
16 Oct 2018 par Manon Chevalier
Catégories : Culture

Quand le fantaisiste se fait aussi sincère qu’émouvant, ça donne une rencontre tout à fait inattendu.

Le mystère Labrèche

Funambule de l’absurde, animateur inimitable et comédien à l’insondable intériorité… Dans une de ses très rares entrevues, Marc Labrèche se prête au jeu de la confidence avec un charme fou!

Une seule de ses apparitions suffit à propulser l’index du bonheur de tout un chacun à des pics stratosphériques. Et pourtant, nul n’aurait pu lui prédire un tel destin. Encore moins lui. «À 10 ans, j’étais ennuyant au possible, transparent! Je passais à travers les murs, personne ne me prêtait attention… Avec Gildor Roy, mon meilleur ami qui mesurait déjà neuf pieds à 12 ans [rires], on était les plus sages de la classe!» raconte Marc Labrèche, à la table d’un bistro ensoleillé, en évoquant sa formation au pensionnat du Collège Bourget, dans les années 1970.

«À la séparation de mes parents, je me suis retrouvé en pleine campagne avec les Clercs de Saint-Viateur, moi, le p’tit gars de la ville. Je découvrais la vie en communauté. On était collés les uns sur les autres, à dormir à 160 garçons dans le même dortoir. Pour un fils unique comme moi, eh boy! C’était envahissant! Mais j’ai fini par m’y habituer… vers la fin.»

Lui, si timide et quasi invisible? Je me pince autant que vous. Mais bon, était-il un élève brillant? «Je n’avais rien de flamboyant! J’haïïïssais le latin et je n’excellais pas dans grand-chose, à part le ping-pong! Mais j’ai abandonné ma carrière de pongiste!», dit-il en blaguant à moitié, puisqu’il est encore un joueur redoutable.

C’est à se demander à quel moment il est devenu le Marc Labrèche, dont on applaudit aujourd’hui le prodigieux génie comique. «En fait, ce petit gars tranquille, c’est encore pas mal moi, ça… Oui, mon métier m’amène à être en représentation, mais je pourrais très bien vivre à l’abri des regards. Même que pour moi, moins on me voit, mieux c’est! Je n’ai jamais couru après la reconnaissance publique», dit-il en esquivant la question. Ce n’est qu’un peu plus tard, en savourant sa salade de poulet aux herbes fraîches, qu’il y revient: «Ce que je désirais à mes débuts, c’était d’avoir le choix entre deux ou trois façons d’exercer mon jeu pour ne pas être à la merci du désir des autres – si tant est qu’il y en avait un. Je voulais vivre de mes envies et qu’on me prête l’oreille», dit-il avec humilité.

À 57 ans, son plus grand plaisir reste, de son propre aveu, celui d’avoir une liberté de parole. «Pas pour me mettre en valeur, mais pour sentir que je partage quelque chose avec les gens. Cet esprit de tribu est viscéral chez moi. C’est formidable de faire une joke dans le plaisir et de se donner la liberté de le faire. Après tout, on est une microsociété, on connaît nos codes.»

Chose certaine, on a l’impression qu’il peut tout dire, tout se permettre. Qu’on lui pardonne tout d’emblée. «Hum, je ne pense pas, répond-il doucement. Dès le départ [ndlr: à la télé avec La fin du monde est à 7 heures, en 1997], j’ai pris un ton ironique, jamais cynique. J’ai trouvé ma musique pour m’adresser au public. Mon intention n’a jamais été d’écorcher qui que ce soit, mais d’avoir du fun! Et puis encore aujourd’hui, avant d’aller en ondes, on se pose des questions. Jusqu’où on peut aller ? Quelle importance donner à un sujet ou à un autre? Est-ce qu’on le traite correctement? Tout est une question de jugement», nuance le personnificateur jubilatoire pasticheur des Céline Dion, Christian Bégin, Donald Trump, Jeanne Moreau et tant d’autres.

marc labreche

MARC DÉPOSÉ

Ce qui frappe chez lui, outre le bleu de ses yeux qui vous enveloppent de bienveillance, c’est son charme fou et son élégance naturelle. Tout vêtu de noir, il est relax dans ses baskets, son jean et son sweat, qu’il porte à même la peau. Attentif, il a la grâce juvénile de ceux qui n’arrêtent jamais de chercher et d’apprendre, sans jamais se prendre au sérieux. Il parle lentement, cherche parfois ses mots pour mieux préciser sa pensée, qu’il veut limpide, et le ton posé de sa voix est aux antipodes de celui, haut perché, qu’il prend à la télé.

Il y a cependant fort à parier qu’il en prendra congé lorsqu’il sera à la barre de Cette année-là, la nouvelle émission culturelle diffusée dès septembre prochain à Télé-Québec. On le découvrira en effet davantage en observateur tendre et amoureux de la vitalité culturelle qu’en meneur de jeu loufoque, même si le plateau promet d’être à son image, c’est-à-dire fort divertissant. «L’idée, c’est de faire un party du samedi soir où on parle de culture dans le plaisir, en faisant chaque fois des liens avec une année en résonance avec cette actualité culturelle», fait valoir l’animateur, qui ne se prétend ni chroniqueur ni critique. Un peu dans le même esprit, il présentera, plus tard cette année, le documentaire qu’il a scénarisé et réalisé, Le cri du rhinocéros (ICI Radio-Canada Télé), qui éclaire le travail de grands créateurs d’ici et d’ailleurs, dont Robert Lepage, Xavier Dolan, John Irving et Charlotte Gainsbourg.

Dans la foulée, il renouera (enfin!) avec le jeu dans Léo, la nouvelle comédie de situation signée Fabien Cloutier, bientôt accessible aux abonnés du Club illico, avant de faire une apparition dans le Bye-Bye 2018 (ICI Radio-Canada Télé). Et dès janvier prochain, il reprendra l’animation d’Info, sexe et mensonges (ICI ARTV), tout en prêtant de nouveau sa voix à la mascotte poilue de Cochon dingue (Télé-Québec). Se sent-il d’attaque? «J’ai besoin de garder la forme, dit-il, si je veux tout faire dans le plaisir!»

L’IRRÉSISTIBLE LÉGÈRETÉ

Ce n’est pas un hasard si les mots «plaisir», «liberté» et «légèreté» reviennent souvent dans le fil de la conversation. Ils résument bien sa nouvelle philosophie de vie (même s’il trouverait l’expression trop pompeuse pour lui). Que pense-t-il de la légèreté, son formidable antidote à la morosité ambiante? «Plus qu’un art de vivre, la légèreté c’est, comme le dit un ami, un indice de civilisation. C’est un besoin d’alléger la vie, la sienne comme celle des autres, malgré l’état dans lequel on se trouve. Ce n’est pas se mentir que de travailler sa joie! C’est même un état de survie face au monde qui manque parfois de sens. Au fond, c’est peut-être le plus doux des destins que d’alléger les misères de ceux qui nous entourent», affirme-t-il, tout en avouant ne pas toujours avoir été aussi serein.

Ainsi, il lui a fallu du temps, après avoir perdu des êtres chers, dont la mère de ses enfants, Fabienne Dor, emportée par le cancer à 47 ans, pour apprivoiser une certaine forme de détachement. «Avec le temps, on souhaite s’élever. On délaisse les choses qui nous freinent et on se branche sur des choses moins futiles. Et quand on se détache de sa petite personne, forcément, on s’ouvre aux autres. Je ne suis pas sûr d’être aussi réceptif que je le voudrais, mais j’essaie de l’être au maximum avec les gens que j’aime.»

Il pense bien sûr à ses enfants Orian et Léane, à ses amis intimes, qu’il compte sur les doigts d’une main, et à sa compagne, Jennifer Miville Tremblay, une artiste visuelle et designer de costumes pour la télé, qui partage sa vie depuis trois ans avec sa fille Béatrice. Quand j’ose lui demander s’il est un grand amoureux, il répond sans la moindre hésitation: «Ah oui! Ben oui!» avant de faire une longue pause. «Je suis assez fusionnel. Ça vaut la peine d’aimer, si on va loin ensemble. Chaque rencontre amoureuse est un miracle! Jennifer et moi, on s’est trouvés et on s’est choisis. J’aime son talent d’artiste, sa sensibilité, son intelligence, son énergie rassembleuse et sa beauté. On est contents de travailler sur quelque chose qui nous semble limpide à tous les deux. Avec elle, je me sens compris, et j’espère lui rendre la pareille. Mon métier en est un d’infidélités – professionnelles, s’entend!, lance-t-il sans transition. Ce qui fait que, dans ma vie personnelle, j’ai besoin de m’ancrer. Prends mes amis: même si je ne les vois pas tout le temps, je pense à eux tous les jours. Je leur envoie des textos pour leur demander comment ils vont et leur dire que je les aime. Ils m’habitent. Comme mes enfants, bien sûr, ma blonde et ma mère. Cette zone d’amour-là, y a rien qui peut rivaliser avec ça!», résume-t-il avant de commander un latté. Et, surtout, pas de dessert! Car, qu’on se le tienne pour dit, Marc Labrèche est «très fort, très fort!» devant un gâteau au chocolat ou une tarte au citron.

En revanche, il ne peut résister à la tentation d’aller pianoter sur le site immobilier Centris pour voir les propriétés à vendre. «Je suis fou des maisons!» lance celui qui aurait pu devenir architecte. «Je repense mon espace souvent, car je suis en quête de lumière. Je vivrais dans un aquarium. Pour voir l’horizon, la neige tomber et les feuilles changer de couleur…»

En homme du matin au penchant naturellement contemplatif, il goûte de plus en plus le silence, écoute de moins en moins la radio et adore promener son goldendoodle noir, en laissant ses pensées voyager sans savoir où elles le mèneront. «Arrive un moment où on ne peut ni tout décider ni tout prévoir. Il y a d’autres moments où on est sur les freins, où on n’ose plus rien et où on tente de reprendre le contrôle… ce qui nous rend souvent encore plus malheureux. Ça ne me manque pas de ne pas avoir d’emprise totale sur le temps. Au contraire, j’ai toujours eu plus de plaisir à recevoir ce que la vie peut m’apporter. C’est une chose qu’on apprend à force de vivre!» laisse-t-il tomber, l’air songeur.

Et comment envisage-t-il la suite des événements? «Je veux continuer d’avoir des idées, de nourrir des projets, de travailler avec des gens que j’aime et d’avoir envie de tenter de nouvelles choses. Je ne voudrais jamais devenir cynique, aigri ou paresseux. Je veux rester ouvert sur le monde et prêt à être séduit par un tas de choses! Et assumer de plus en plus ce que je suis et tout ce que j’aime…»

Absorbés par notre conversation, on a perdu la notion du temps. Si bien que Marc doit courir à son prochain rendez-vous. En oubliant peut-être qu’il a toute la vie devant lui et, qui sait, une carrière de pongiste à relancer.

MERCI AU BAR GEORGE POUR SON ACCEUIL CHALEUREUX. (bargeorge.ca)

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