Rencontre intime et débridée avec Safia Nolin

17 Juil 2018 par Manon Chevalier
Catégories : Culture / Oser être soi

Femme de paroles et de musique, mais aussi de combats pour la liberté individuelle et universelle, Safia Nolin ne laisse personne indifférent. Rencontre intime et débridée avec une artiste à part entière.

Trois ans après son premier album, l’auteure-compositrice-interprète si singulière a retrouvé le chemin des studios pour créer Dans le noir, son troisième opus aux envolées encore plus sombres.

Un joli matin d’avril, dans un café fait pour flâner, sur la rue Masson. Mèches décolorées en bataille, lunettes à la Harry Potter, imposante silhouette de 1 m 83 (oui, elle fait six pieds), seins libres dans un t-shirt ample à l’effigie de Dans une galaxie près de chez vous, mom jean bleu ciel, bottines noires, rire sonore et enfantin… Safia Nolin sirote un cappuccino au lait d’amande, fidèle à elle-même. Et c’est sans doute le plus beau compliment qu’on puisse lui faire. Dotée d’un étonnant sens de l’autodérision, elle s’amuse à dire «Appelle-moi, je fais rien ces temps-ci!» aux amies et vagues connaissances qui, tour à tour, viennent la saluer à sa table. Ce qui fait sourire Jérémie, son attaché de presse, qui la couve du regard.

Rigolote, grave, attachante, candide et imprévisible: un phénomène, vous dites? Depuis son incursion sur la scène musicale en 2012, celle que les mauvaises langues accusent de flirter impunément avec la provocation a su imposer une rupture de ton. Chansons de triste naufragée, allure mi-grunge mi-hipster, discours à messages parfois maladroits et je-m’en-foutisme propre aux êtres qui se voudraient moins vulnérables. Elle interroge le doute, la solitude et la souffrance comme personne d’autre. Et le plus beau, c’est que sa musique consolatrice nous a donné la permission – dans un monde carburant à la tyrannie du bonheur et des apparences – de ne pas toujours aller bien, voire d’errer, l’âme en peine, et de lécher nos plaies ouvertement ou en secret. «J’avais jamais vu ça comme ça…», me dit-elle, pensive. «Oui, ma musique est intimiste et vraiment intense. J’aime écouter de la musique triste, car ça me soigne. Je m’en sers pour extérioriser mon caca. Et je me croise les doigts pour que ça aide aussi ceux qui m’écoutent, sinon ce serait juste maso!», lance-t-elle en rigolant.

Certains lui reprochent en effet de toujours creuser le sillon de la tristesse. Mais comment Safia pourrait-elle parler de bonheurs qui ne l’inspirent pas, tant ils sont encore éclipsés par les sombres lueurs du passé? En témoigne son premier single, Igloo, paru en 2015, qui raconte des pans de sa jeunesse. Un père algérien qui abandonne sa famille en lui laissant son patronyme, lourd à porter dans l’après-11-Septembre. L’intimidation à l’école, qu’elle quitte à 15 ans. Les années sans amis, passées en vase clos avec sa mère Marianne, dont elle prendra le nom de famille, et sa sœur cadette Zahia, aujourd’hui devenue sa voisine. La guitare, offerte par son frère, dont elle apprend à jouer comme d’autres s’accrochent à une bouée de sauvetage. Ses timides reprises de succès de Céline Dion et de Lady Gaga qu’elle met en ligne sur YouTube, entre petits boulots et grands coups de blues. Sa première apparition sur scène au Festival international de la chanson de Granby, en 2012. Elle avait alors tout juste 20 ans. «J’étais ter-ro-ri-sée!, avoue-t-elle. Mais à la fin de ma chanson, j’ai senti que j’avais trouvé mon spot. Ça ne m’a jamais quitté depuis.»

Une ascension fulgurante

On connaît la suite: les récompenses, les spectacles en France et au Québec, les rencontres musicales et, bien entendu, les controverses, dont celle née autour d’un t-shirt à l’effigie de Gerry Boulet et d’un irrépressible «Fuck, j’ai dit fuck!», au Gala de l’ADISQ, qui la sacrait Révélation de l’année  en 2016. Propulsée en pleine lumière, Safia est autant adulée pour sa musique et sa liberté de parole qu’abhorrée pour son look et sa liberté de parole. Le choc est violent. Mais pas question pour elle de se laisser faire. Ses années d’intimidation, qui l’ont fortifiée, lui auront servi à dénoncer ses détracteurs et à les pousser à vivre leur vie. «Il nous manque un côté anti-politically correct, au Québec. On nous encourage souvent à être né pour un p’tit pain. C’est poche. On devrait encourager les gens à s’aimer, à se dépasser. On juge beaucoup trop les autres, je trouve.»

Intarissable, elle poursuit sur sa lancée: «Si ma façon de m’épanouir en tant que femme met des gens mal à l’aise… eh bien qu’ils fassent des choses qui leur font du bien. Qu’ils trouvent ce qui les rend heureux!» dit-elle avec ardeur, mais sans agressivité. Car pour ceux qui se posent la question, Safia est heureuse, vraiment. Où trouve-t-elle son bonheur? «Pour moi, ça passe par les amis, les patates douces, l’houmous, le sport et l’alimentation bio; c’est mon seul côté bobo, avec ma cafetière italienne», s’esclaffe-t-elle. «À 26 ans, je sais comment m’aligner pas pire. Et c’est hot en crisse, je trouve! Je connais mes patterns nocifs: des fois, ils m’explosent dans la face. Et mes amis me ramènent. J’ai arrêté de fumer et de boire, je fais mon propre lait d’amande et mon kombucha… J’ai beau être en surpoids, mais je suis plus en forme que bien des gens qui ne font pas attention à eux.» Et vlan!

«Pour rien au monde je ne voudrais être la belle fille… C’est difficile. C’est éphémère. Et les gens s’arrêtent juste à ça», se désole-t-elle. «Moi, je m’appuie sur ce que je suis à l’intérieur. Je me sens bien. Je m’habille comme je veux. Je suis la seule maîtresse de ma face et de mon corps. Je ne tripe pas sur les stilettos. Mais Marie-Mai, elle, elle aime ça, et c’est super correct! Est-ce qu’on peut juste s’accepter comme on est? Et se donner le droit d’être qui on veut? Mon combat, c’est qu’en tant qu’humain, on fasse les choses librement», fait-elle valoir dans un crescendo au sérieux inattendu.

Noir c’est noir

Cet automne, Safia lancera Dans le noir, un album cathartique au spleen folk hypnotique, qui succède à Reprises vol. 1, où elle s’appropriait des succès québécois avec une désarmante sincérité. Composé sur les cendres de sa rupture amoureuse avec la chanteuse française Pomme (Claire Pommet), ce nouvel opus est le fruit de nombreuses heures d’écriture en solitaire, passées entre Banff, l’Anse-Saint-Jean et Rosemont-Petite Patrie, le quartier où elle vit depuis qu’elle a quitté Québec, sa ville natale.

Avec ses mots envoûtants, égrenés d’une voix ensommeillée, le premier extrait de l’album, Les chemins, en annonce la couleur. «Je perds mon corps / Dans les montagnes qui partent en fumée / J’enterre ma tête / Qui veut se reposer / De toutes les possibilités / Du huitième jour que je veux toucher / Ce soir, c’est jour de fête / Je passe par les chemins oubliés / Tant que la mort n’est pas loin / Je pourrai passer.»

Que dire sinon que, lorsqu’elle a écrit cette chanson, Safia était «au bord du gouffre». Mais elle ne se dévoilera pas davantage, préférant laisser parler le texte délibérément cryptique. «J’ai besoin d’écrire des chansons floues. Je me comprends quand je les écris. Et les gens peuvent les interpréter comme ça leur tente. J’aime pas les chansons qui racontent des histoires trop précises», affirme-t-elle avant de commander un kombucha au gingembre, puis de reprendre le fil de son propos. «Dans le noir, c’est un break-up album, mais pas entièrement. C’est moi, dans mes relations à 25 ans au lieu de 22, avec un œil plus mature et plus dark. J’ai vécu des choses, j’ai appris, j’ai travaillé ma voix, je me suis améliorée… La grande différence avec Limoilou, c’est qu’aujourd’hui je sais que j’ai un trouble anxieux. Je suis aux commandes de ma vie. C’est peut-être une illusion, mais…», laisse-t-elle tomber, évasive.

– Et l’amour, dans tout ça?

– Je crois à ça, l’amour, mais je trouve qu’on y accorde une trop grande importance. La passion, le désir, le couple… c’est pas fair que ta vie repose sur une seule personne. On ne valorise pas assez l’amitié. Au bout de ma relation amoureuse, mes amis étaient là. Ils sont les piliers de ma vie. C’est cette solidarité-là qu’on devrait prioriser dans nos sociétés. Je crois vraiment à la communauté. Elle mène à la transmission, au partage, tandis que dans le couple, il faut que ça marche, parfois à tout prix. Quand ç’a chié dans ma relation, j’ai eu un sentiment d’échec. Ça ne devrait pas être comme ça. L’amour, c’est merveilleux. C’est un sentiment indescriptible, mais la façon dont je le vis, ce n’est pas sain, c’est trop intense. L’intimité, c’est difficile pour moi. Je doute tout le temps de l’amour des gens.»

Un ange passe.

Sans limites

Si on lui avait prédit le succès qu’elle connaît aujourd’hui, Safia aurait explosé de rire. Tout en l’espérant secrètement et ardemment. «Personne sait ça, mais je suis vraiment fucking ambitieuse! Ça paraît pas dans ma façon d’être ni dans ma façon de vivre, mais mon ambition est gigantesque!»

Devant mon regard perplexe, Safia renchérit: «J’ai le fuego!, s’exclame-t-elle en savourant son deuxième kombucha au gingembre. Le plus malade, c’est que mon ambition ne nourrit pas mon insatisfaction. Jamais! Je suis satisfaite de ce que j’ai. Y a tellement de gens qui veulent toujours plus, mais pas moi. Je m’écris pas des mémos pour me rappeler qu’il faudrait absolument que j’aille à La Voix, genre, et comment je pourrais faire pour y chanter mes tounes. Je ne crois pas à ça», tranche-t-elle. «Seulement, je me dis que j’aimerais ça, vraiment vraiment ça, aller à La Voix. Je l’espère et je lance ça dans l’univers! Après, je n’y pense plus.»

Résultat: oui, elle a chanté à La Voix en 2017, tout comme elle a finalement rencontré Céline Dion, son idooooole. Et tout comme elle chanté avec des artistes qu’elle admire, dont Louis-Jean Cormier, Koriass et Les sœurs Boulay, qui sont devenus des amis, sans oublier Lou Doillon et Isabelle Boulay, dont elle a assuré la première partie des spectacles en Europe. Ses fantasmes actuels? Jouer avec Sufjan Stevens (le compositeur de la bande originale de Call Me By Your Name), chanter avec Céline Dion (quelle surprise!) et faire un cover avec Marie-Mai – «parce qu’elle est impressionnante, powerful. On ne fait pas le lien entre elle et moi, mais on est toutes les deux des filles, des humains, qui font de la musique en étant elles-mêmes jusqu’au bout. Le résultat est différent, mais le processus de pensée authentique est le même.»

Ah oui, elle chanterait bien en français, aussi, devant des anglophones «qui ne comprendraient pas un mot» de ce qu’elle dit. «Me vois-tu au show de Jimmy Fallon? Ce serait malade! Mais même si ça n’arrive pas, c’est pas grave. Ma vie n’en dépend pas», tempère l’artiste pour qui chanter a une dimension «ésotérique». «Dès que ça part, j’oublie tout, je suis vraiment connectée avec quelque chose qui me dépasse!» Ce qui ne l’empêche pas d’éprouver une véritable fascination pour la science. À preuve, l’exemplaire écorné d’Une brève histoire du temps, de Stephen Hawking, qu’elle sort de son sac à dos. «Je le traîne partout avec moi. J’aime la science, les documentaires. La gravité quantique, la vie sur Terre et l’infini du monde observable… Je veux arrêter de me direWhat the fuck?” et comprendre l’univers.»

Vaste programme. En attendant, elle a un permis de conduire à décrocher. Ça pourra lui servir le jour où elle fera un road trip en Amérique avec sa guitare et ses amis musiciens. «Ce qui me drive, c’est d’être là où on ne m’attend pas. Si on me dit qu’un truc est quasi impossible à réaliser, ça me donne envie de le faire. Et d’y croire. Parce que sais-tu quoi? On ne sait jamais! Jamais, jamais!» Et ce n’est certes pas nous – ni la vie – qui allons la contredire.

Photos: Marjorie Guindon

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Ce reportage est tiré du numéro été 2018 du magazine VÉRO. Pour avoir accès au contenu en primeur, abonnez-vous dès maintenant!

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  1. Catty Tremblay dit :

    Les vêtements que porte Safia Nolin lui vont très bien ..Bravo.

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