Souper de gars: Nés sous une bonne étoile

31 Oct 2017 par Patrick Marsolais
Catégories : Culture

Jérôme Charlebois, Jean-Marie Lapointe et Ludovick Bourgeois, tous trois fils de stars, se confient sur ce statut bien particulier.

Peut-être vous êtes-vous déjà demandé comment c’était d’être l’enfant d’une personnalité connue. Baigne-t-on dans une mer de privilèges? Vit-on dans l’ombre d’un monstre de narcissisme? Voyage-t-on en première classe dans les plus beaux paradis de la planète? Pour nous aider à y voir clair, les fils de Jean Lapointe, de Patrick Bourgeois et de Robert Charlebois, eux-mêmes sous les projecteurs médiatiques, ont accepté notre invitation à un souper de gars. Bienvenue dans l’univers de Jean-Marie, de Ludovick et de Jérôme.

Pour être bien honnête, je suis arrivé au Ikanos, super resto grec du Vieux-Montréal, avec l’idée que vivre auprès d’un papa célèbre ne devait pas être facile. Qu’on grandissait sans doute bourré de complexes, écrasé par la personnalité et l’aura du paternel. Or, j’ai eu beau gratter et insister, ce qui m’a sauté aux yeux durant cette discussion de deux heures avec des fils de vedettes, c’est d’abord de l’amour inconditionnel…

«Je me souviens clairement du moment où j’ai réalisé que mon père était populaire, dit Jean-Marie. J’étais en première année du primaire et je voyais des parents d’élèves qui me pointaient du doigt en disant: “Regarde, c’est le fils de Jean Lapointe”. Je savais que mon père était quelqu’un de connu et aimé, mais c’est ce jour-là que j’ai compris que j’aurais un statut particulier.

– Moi, c’est différent, parce que quand j’étais enfant, Les BB étaient vraiment moins populaires, se souvient Ludovick. J’ai réalisé que c’était plus big que je le pensais quand ils ont fait un retour aux FrancoFolies, en 2008. J’avais 15 ans. Il y avait 60 000 personnes sur place, et c’est là que j’ai pogné de quoi… J’ai compris ce que ça avait été. Avant, il m’arrivait d’entendre des gens chuchoter que j’étais le fils de Patrick Bourgeois, mais je ne comprenais pas l’ampleur de la chose.

– C’est vrai que, quand on est jeune, ça marque, approuve Jérôme Charlebois. J’ai fait mon primaire dans les années 80 et ça n’a pas été la décennie la plus glorieuse de mon père. Quand on parlait de lui, ce n’était pas pour sa musique, mais pour ses opinions politiques, les rumeurs d’alcool au volant et son implication dans Unibroue. C’était lourd pour moi, surtout l’aspect politique, avec son supposé penchant fédéraliste, alors que les enfants autour de moi étaient souvent souverainistes…»

Trouver sa voix

Certains enfants d’artistes font tout pour contourner l’héritage parental, alors que d’autres l’assument pleinement, prenant même parfois les devants sur les qu’en-dira-t-on. On se souvient très bien, par exemple, de la première apparition de Ludovick à l’émission La Voix, alors qu’il empoigne sa guitare, sourire aux lèvres, et amorce la chanson Tu ne sauras jamais, des BB, le groupe de son papa. «Je comprenais totalement le jeu des comparaisons et ça me tentait de crever l’abcès tout de suite, avoue-t-il. Je savais bien que tôt ou tard, on me demanderait d’en interpréter une, alors je me suis dit que si je la chantais dès le départ, on passerait à un autre appel. Cela dit, j’ai hésité longtemps avant de me lancer, poursuit le gagnant de La Voix. L’équipe m’a aidé à prendre ma décision, et ç’a été le meilleur choix que je pouvais faire. La Voix, c’est un show de popularité et je savais qu’avec ce coup-là, je réussirais à faire parler de moi. Ça reste une bonne chanson que je maîtrise bien, alors j’avais pas non plus à me préoccuper de la livraison musicale. Je savais que ça irait…

– Et c’est normal parce que ça fait partie de nous, de nos racines, renchérit Jérôme. Quand je joue Les ailes d’un ange de mon père, c’est pas comme si je reprenais une toune de Jean Leloup. Je l’habite déjà… Et puis, soyons honnêtes, être chanteur et débuter dans le métier, c’est vraiment pas facile. Mais pour nous qui avons gardé le même nom de famille, c’est déjà pas mal plus simple de susciter la curiosité du public. Les gens viennent peut-être nous voir pour faire la comparaison entre le père et le fils, mais ils ressortent de là avec ce que je suis, moi. Ils viennent voir un Charlebois, mais ils retournent à la maison avec le matériel de Jérôme en tête.»

Papa, où t’es?

La rumeur prétend qu’il faut une bonne dose de narcissisme pour atteindre le pinacle. Et qu’il serait même assez courant chez les grands créateurs de faire passer leur art bien avant leur progéniture. Est-ce le cas pour nos trois gars?

«… ce  n’est pas le mien, assure Jérôme. Au contraire, mon père a été très présent, sauf, peut-être, pendant une grosse tournée française en 1986. C’est drôle, parce que tout le monde a l’impression qu’il devait être absent, mais il était sans doute plus là que bien d’autres pères. Le matin, il m’amenait à l’école, et j’en ai beaucoup profité.

– Pour moi, c’est un peu différent, admet Jean-Marie. J’ai passé mon enfance alors qu’il était au sommet de sa popularité. J’étais pensionnaire la semaine, alors ma récompense, c’était de l’accompagner dans sa tournée durant les weekends. Sillonner les routes seul avec lui est un privilège que mes sœurs n’ont pas eu. Parfois, je me demande si ça ne faisait pas l’affaire de ma mère. Elle savait que les boys étaient ensemble et que, grâce à moi, ils n’allaient pas faire de folies le soir. Si tu savais à quel point je me souviens avec émotion des conversations qu’on avait dans ces rides de char. J’ai eu droit à toute l’intimité de mon père.

– Par contre, c’est sûr qu’on ne vivait pas le même contexte que tout le monde lorsqu’on sortait en public, poursuit Jérôme. Mais en même temps, les gens sont vraiment respectueux au Québec. En France, je me suis promené avec le chanteur Renaud et certains fans allaient le photographier à deux pouces de sa face. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on vit chez nous. Là-bas, c’est beaucoup plus brusque.

– Moi, si je me compare aux jeunes de mon époque, je constate que je ne suis pas allé souvent dans des endroits publics comme La Ronde, par exemple, souligne Jean-Marie. Ça devenait trop envahissant pour mes parents. Mais il reste que je suis un privilégié. Mon père était une mégastar et avait des avantages qui venaient avec ce statut. La sécurité financière, la bouffe à la maison, une voiture pour chaque enfant. C’est simple, on a connu une vie de multimillionnaires. Avec les vides que ça amène parfois… mais au-delà de tous les avantages et désavantages, je suis extrêmement chanceux d’avoir un père qui s’appelle Jean Lapointe et qui m’a apporté bien plus de positif que d’inconfort.»

Full rebelle

Si vous avez de grands enfants, vous avez sans doute constaté qu’il n’est pas toujours simple de cohabiter avec un ado. Autrefois mignon et obéissant, le voilà qui rue dans les brancards et cherche à s’affranchir du carcan parental. Plus question de lui tenir la main à l’approche de la cour d’école. Imaginez alors la situation quand le papa de l’ado en question est connu et que sa démarche artistique est associée au passé…

«C’est spécial, répond Jérôme, parce que mon père a influencé mes idoles – comme Les Colocs ou Jean Leloup. C’était donc assez difficile d’être en rébellion contre lui. Je me souviens par contre très bien d’un moment où je ne voulais plus rien savoir de la chanson québécoise. Je n’en avais que pour le grunge et le gros rock des années 90. Je voulais me détacher de tout…

– Ma rébellion a été plus grande que la vôtre, c’est clair, affirme Jean-Marie. Je cherchais à être différent de mon père, mais en même temps, je cherchais son approbation. En fait, je pense que je voulais simplement lui montrer que j’existais. Je capotais parce que les gens l’idolâtraient tellement, ils le voyaient quasiment comme le next Jesus! Moi, j’avais juste envie de remettre les pendules à l’heure. Mais bon, avec le recul, je constate qu’il était simplement humain. C’est bien des années plus tard, lorsque j’ai eu des problèmes à mon tour, que j’ai réalisé qu’on avait les mêmes démons… Et à partir de là, je me suis retrouvé dans la compassion plutôt que dans le jugement. Même quand j’étais ado, j’admirais ce qu’il faisait. Il “drivait” un show et il était la star au milieu de tout ça. Un peu à son image, j’ai voulu tout essayer quand je suis arrivé au cégep. La musique, le football, l’impro. J’avais besoin de cette dopamine, souvent propre au showbiz, et je pense que c’est ça qui m’a empêché de tomber encore plus dans certains excès, comme l’alcool et les drogues. Carburer aux émotions fortes naturelles m’a sauvé, je pense.

Là-dessus, je ne peux m’empêcher de le relancer: «Tu dis que la dopamine t’a empêché de tomber davantage dans les excès. Tu y as donc quand même goûté?

– Oui», répond-il prudemment.

Comme on sait tous que Jean Lapointe a eu son lot de problèmes découlant de ses propres excès, je lui demande si leurs difficultés respectives les ont rapprochés.

«C’est sûr! confirme Jean-Marie. Mon père et moi, on est comme deux livres ouverts et on partage tout. Autant nos démons que nos aspirations lumineuses. Sans entrer dans les détails, disons que je ne suis pas quelqu’un qui a consommé outrageusement. Ce qui m’a sauvé, c’est toute la discipline reliée à l’entraînement. Grâce à elle, j’étais capable de me replacer dès que j’ambitionnais du mauvais bord. Et cette discipline, c’est pas mal à ma mère que je la dois. Oui, j’ai goûté à des substances, j’ai pris de l’alcool, mais connaissant le passé de mes parents [ndlr: sa mère est décédée d’un cancer du foie associé à la consommation d’alcool], je peux vous dire que ç’a été un méchant feu rouge.»

Dans l’ombre du père?

À une époque où les secteurs de la santé, des nouvelles technologies et du multimédia sont très valorisés comme champs d’études, il y a fort à parier que plusieurs d’entre nous espèrent, peut-être à tort, que leurs enfants choisissent des avenues offrant des perspectives d’emplois prometteuses. Ce que n’ont pas fait nos trois invités. Certes, on peut connaître des triomphes en foulant les planches, mais le domaine artistique comporte aussi – et peut-être surtout – son lot d’angoisse, d’incertitude et d’échecs…

«C’est sûr que c’est un métier précaire, admet Jérôme. J’ai longtemps hésité entre le cinéma et la musique, mais quand j’ai décidé d’opter pour la chanson, je m’y suis lancé à corps perdu. Mon père disait toujours: “T’es ben mieux de chômer dans un métier que t’aimes que de faire de l’argent dans un métier que t’aimes pas…”

– Pour moi, ç’a été un chemin assez naturel, se souvient Ludovick. Je n’ai pas lutté contre cette vocation, même si je n’ai pas chanté avant d’avoir 18 ans. Une des choses qui m’ont aidé à me lancer, c’est que, grâce au succès de mon père, j’avais compris que ce métier-là était accessible. Il y a plein de gens qui n’osent pas se lancer dans le showbiz parce qu’on leur dit que c’est trop risqué, alors que moi, j’avais la preuve du contraire à la maison. Tu sais, je reste convaincu qu’il y a des centaines de Québécois plus talentueux que moi qui n’ont jamais osé se présenter à La Voix.»

Jean Lapointe a régné sur la scène culturelle pendant quatre décennies, Robert Charlebois a révolutionné la chanson québécoise et Patrick Bourgeois a été à la tête d’un véritable phénomène pop. Rien de moins que des icônes, des symboles même, chacun à sa manière. Les trois hommes ont donc connu une consécration qui ne sera probablement jamais surpassée par leur fiston. Or, si on m’avait dit, enfant, que je vivrais toute ma vie dans l’ombre de mon paternel ou que j’expérimenterais moins de choses, que je n’atteindrais jamais les mêmes sommets que lui, j’aurais sans doute eu un vrai coup de déprime… Qu’en est-il pour chacun de mes invités?

«Je comprends ce que tu veux dire, répond Jérôme, mais les gens savent que le métier n’est plus le même qu’avant, que les données ont changé. L’important, pour moi, ce n’est pas de dépasser ce que mon père a fait, mais de m’accomplir. C’est mon but premier. Aujourd’hui, on est simplement fier de pouvoir vivre de sa musique. On ne vise plus le mégasuccès. Quant aux “expériences” dont tu parles, il faut faire attention. Il y a l’image et il y a la réalité. Mon père ne prenait pas de l’acide avant chaque show comme bien des gens ont pu le penser. Même pendant les années psychédéliques, il était bien plus down to earth que ce que les gens croient. Sa folie et son exaltation n’étaient pas nourries par la drogue, même s’il pouvait donner cette impression.»

– Je t’avoue que c’est un drôle de moment pour moi, enchaîne Ludovick. Je ne pense pas du tout à surpasser papa… Je vis un high intense et on se parle beaucoup de tout ça, parce que j’ai plein de questions à lui poser. C’est un peu mon confident, parce qu’il a déjà vécu ce qui m’arrive. Et il m’incite à profiter du moment présent.

– Et comment peux-tu en profiter? lui demande Jean-Marie.

– Au lieu de râler avant une séance d’autographes où plein de gens m’attendent, je me considère ultrachanceux qu’ils soient là. Je suis payé pour faire des shows et me faire prendre en photo avec du monde, c’est quand même assez exceptionnel comme boulot. Alors plutôt que de chialer parce que mon lit n’est pas confortable durant une tournée ou de stresser avant une entrevue parce que je ne suis pas toujours super à l’aise, j’essaie d’apprécier tout ce que je vis, parce que dans cinq ans, il n’y en aura peut-être justement plus, des demandes d’entrevues.»

C’est drôle parce que j’avais vraiment l’impression, en me rendant au restaurant pour cet entretien, que j’aurais affaire à des gars qui en ont parfois gros sur le cœur, des gars possiblement même un brin amers. Or, voilà que je rencontre trois fils de stars pour qui ce n’est vraiment pas si compliqué – ni désagréable – que ça d’avoir un père populaire.

«Si tu avais fait une entrevue avec des fils de criminels notoires, tu n’aurais sûrement pas eu le même genre de révélations, conclut Jean-Marie. Mettons qu’on n’est pas dans la même palette d’émotions. Nous autres, c’est juste de l’amour…»

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Photo: Jean-François Lemire
Nous remercions chaleureusement le restaurant Ikanos de nous avoir permis d’y réaliser cet entretien. restaurantikanos.com

 

 

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