Conciliation travail famille: êtes-vous sur le point d’exploser?

02 Mar 2018 par Karine Vilder
Catégories : Famille

Quand on est mère et qu'on occupe un emploi, on finit presque toutes par se sentir coupables de quelque chose. Mais si ce sentiment devient obsédant, il serait peut-être temps de se demander pourquoi.

Il y a des mystères nettement plus difficiles à élucider que celui de la Caramilk. Et l’un d’entre eux nous concerne directement: pourquoi sommes-nous aussi souvent tenaillées par la culpabilité? «Moi, je commence même à penser que j’ai un boulon vissé de travers, confie Frédérique, 32 ans. Quand je reste à la maison pour passer du temps avec ma fille de trois ans, je me sens coupable de ne pas être au travail. Quand je suis au bureau, je me sens coupable de ne pas être avec ma fille. Dans un cas comme dans l’autre, je me sens presque toujours coupable.»

On aurait bien aimé pouvoir dire que la culpabilité est un sentiment qui prend congé les weekends… sauf que ce n’est hélas guère le cas. On culpabilise donc aussi durant les fins de semaine parce qu’on traîne au lit jusqu’à 8 h pendant que notre chum joue avec les enfants, parce qu’on s’habille en mou, parce qu’on expédie le ménage, parce qu’on a emporté un dossier à réviser, parce qu’on ne va pas au gym, parce qu’on néglige les devoirs, parce qu’on s’énerve pour un oui ou pour un non, parce qu’on remplit le frigo de plats préparés, parce qu’on a oublié de repriser un tutu de ballet, parce qu’on ne trouve pas le courage d’inviter les beaux-parents à souper, parce qu’on néglige le chien, parce qu’on préfère passer la soirée devant la télé ou parce qu’on est ce qu’on est devenue: une superwoman dont les pouvoirs s’amenuisent de jour en jour.

«Le monde dans lequel on vit aujourd’hui nous oblige à accomplir 95 000 trucs en même temps et à toujours être au top», souligne la psychothérapeute Sarah Famery, auteure de Vivre sans culpabiliser (Éditions Eyrolles, 2015). «Alors, peu importe ce qu’on fait au quotidien, les injonctions sociales nous poussent constamment à réussir, à être sexy même après quelques accouchements, à répondre sans broncher à une quantité phénoménale d’attentes ou à trouver de nouvelles façons de nous sur- passer. Ces exigences formulées à mots couverts engendrent beaucoup de stress et de culpabilité, car il est impossible d’être parfaite partout.»

Une émotion naturelle, pourtant!

De nombreuses études démontrent d’ailleurs que les mères qui travaillent à l’extérieur sont globalement moins satisfaites que les mères au foyer. «Sur le plan professionnel, elles ont l’impression d’être limitées, de ne pas pouvoir aller aussi loin que celles qui ont renoncé à avoir des enfants, alors que sur le plan familial, elles se reprochent d’être souvent absentes, de ne pas donner au- tant à leurs enfants que celles qui ont renoncé à leur profession, explique Yves-Alexandre Thalmann, psychologue clinicien et auteur de nombreux livres, dont Au diable la culpabilité! (Éditions Jouvence, 2009). En d’autres termes, elles ont le cul entre deux chaises et, de ce fait, elles ont surtout l’impression de ne rien faire de bien.»

Désireuse d’échapper à ce genre de situation, Wanda, 51 ans, a ainsi attendu que ses filles terminent leur cégep avant de retourner sur le marché du travail. «J’ai naïvement cru que ça serait la solution idéale, mais non, tranche-t-elle sans hésitation. Mon aînée a accouché de son premier enfant en janvier dernier et, depuis, ma conscience n’arrête pas de me répéter que je suis la pire des grands- mères, que mon adorable petit-fils mérite mieux que moi.»

En reprenant le collier à 44 ans, Julie espérait elle aussi s’en tirer plus ou moins indemne. Manque de chance, son père s’est fracturé une hanche trois mois plus tard… Incapable de l’accueillir chez elle à plein temps, Julie a dû se résigner à le placer dans une maison de convalescence. «Je me sens tellement coupable que j’en fais des cauchemars chaque nuit, dit-elle. Mon père a toujours été là pour moi et au lieu de lui rendre la pareille, je remplis des fichiers Excel. J’ai lu quelque part que la culpabilité était un genre de garde-fou psychologique mais, honnêtement, je pense plutôt qu’elle est en train de me rendre folle!»

Tous les spécialistes interviewés pour cet article s’entendent pourtant sur un point: la culpabilité est une émotion tout à fait saine et naturelle, puisqu’elle se manifeste habituellement lorsqu’on agit mal ou qu’on transgresse un de nos principes moraux. «C’est en quelque sorte la gardienne de nos valeurs, de notre éthique personnelle», s’exclame Marie Portelance, thérapeute en relation d’aide par l’Approche non directive créatrice (ANDC) et directrice du Centre de rela- tion d’aide de Montréal (CRAM). «Comme elle s’accompagne d’un mal-être parfois assez pénible à supporter, on cherche à l’éviter en ne posant pas de gestes susceptibles de nuire aux autres.»

«La culpabilité est une extension de notre capacité d’empathie, et s’il existait une baguette magique capable de l’éradi- quer de notre esprit, ça serait catastro- phique, ajoute Yves-Alexandre Thalmann. À preuve, les personnes qui en sont com- plètement dénuées sont psychopathes!» Sarah Famery renchérit: «La culpabilité est liée à la notion de bien et de mal. Elle nous oblige à affronter nos actes et, éven- tuellement, à les faire évoluer. Elle nous amènera, par exemple, à nous dire: “C’est vrai, je pourrais être plus ouverte, plus généreuse, moins soupe au lait, etc.” Cette culpabilité, que je qualifierais de “normale”, est surtout là pour nous faire avancer et réfléchir. Mais malheureuse- ment, il y a aussi l’autre culpabilité, celle qui mine, qui bouffe de l’énergie, qui ressasse au lieu de trouver des solutions constructives.»

Cette culpabilité inutile, Yves- Alexandre Thalmann n’hésite pas à la comparer à une tumeur cancéreuse. «La tumeur va se développer quand des cellules à l’origine parfaitement saines se propagent dans l’organisme après avoir subi des mutations qui les rendent dangereuses, rappelle-t-il. Avec la culpabilité, c’est la même chose: un sentiment qui était sain au départ peut se transformer et se déployer même si on n’a causé aucun tort.»

Quand la culpabilité devient toxique

Si on veut comprendre pourquoi il nous arrive parfois de culpabiliser au point de traîner pendant des semaines une grosse boule (non cancéreuse!) dans l’estomac, il faut d’abord revenir à l’image de la superwoman: malgré toutes les responsabilités familiales et professionnelles qui nous incombent déjà et qu’on accomplit chaque jour du mieux qu’on le peut, on s’en ajoute une de plus sur les épaules en se sentant également responsable du bien-être de nos proches. «On aura ainsi la certitude que leur bonheur dépend essentiellement de nous, précise Marie Portelance. Et cette surpuissance qu’on s’accorde par rapport au ressenti, aux malaises, au confort ou aux attentes des autres ouvre toute grande la porte à la culpabilité toxique. Un mal très insidieux, puisqu’il nous force lui aussi à dépasser nos limites aux dépens de notre propre bien-être, ou à penser que personne ne peut s’occuper aussi bien que nous de ceux qu’on aime.»

Yves-Alexandre Thalmann indique d’ailleurs que c’est une des raisons pour lesquelles autant de femmes se sentent coupables d’envoyer leurs enfants à la garderie lorsqu’elles reprennent leurs activités professionnelles. «À leurs yeux, elles seules sont capables de les rendre vraiment heureux, de répondre à leurs besoins, note-t-il. En fait, elles ont une peur immense que leurs enfants tournent mal, et en voulant être là à 100 %, elles pensent pouvoir mieux gérer les événements… De même, elles sont persuadées qu’en gardant avec elles leur vieux père malade, ce dernier sera plus heureux. Un pari extrêmement aléatoire, car les émotions d’autrui ne peuvent être contrôlées, peu importe les efforts investis. C’est une illusion de penser que s’il était à la maison, papa serait radieux. En réalité, il serait tout aussi bougon!»

À ce stade, il ne faut surtout pas oublier notre principal atout: celui de… pouvoir choisir! «Faire des choix, ça veut dire

peser le pour et le contre, réfléchir à tout ce qu’on gagne et à tout ce qu’on perd, mentionne Marie Portelance. Parce qu’il y aura forcément des pertes. Si on décide de travailler, il est presque certain qu’on ne sera pas toujours présente à la sortie de l’école, qu’on ratera quelques entraînements de hockey ou qu’on n’aura plus beaucoup de temps pour cuisiner de bons petits plats. Afin d’être en paix avec soi-même, il faut assumer les pertes qui viennent avec nos choix. Tant qu’on ne le fera pas, on sera tiraillée par la culpabilité!»

«Choisir de renoncer à être parfaite peut changer complètement la donne, estime Martine, 39 ans. Personnellement, je me sens moins souvent coupable depuis que j’ai consciemment accepté de tourner les coins ronds à la maison ou d’être moins exigeante envers moi-même. Tout ce que je peux ajouter, c’est que ça m’a fait un bien énorme.»

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Photo: Stocksy

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