Famille recomposée: mode d’emploi

15 Oct 2017 par Karine Vilder
Catégories : Famille

D’après de récentes statistiques, environ 15 % des familles québécoises sont des familles recomposées. De quoi supposer qu’avec un peu de doigté et beaucoup d’amour, cette formule peut donner naissance à de nombreux foyers heureux!

Dans les histoires d’amour classiques où chacun vit heureux jusqu’à la fin des temps, les choses se font habituellement petit à petit: on apprend à se connaître, on emménage ensemble lorsque le cœur nous en dit, on a neuf longs mois pour préparer l’arrivée du premier bébé, on découvre à notre propre rythme l’incroyable bonheur d’être parent et, au fil des ans, on surmonte une foule de difficultés (comme les chicanes liées au manque de sommeil, le terrible two ou les divergences d’opinion sur l’éducation des enfants) qui, dieu merci, ne se présentent pas toutes au même moment.

«Mais quand on a vécu une séparation ou un divorce et qu’on décide de tirer un trait sur le passé pour fonder une famille recomposée, tout arrive en même temps», confie Lina, une mère de 47 ans qui a conjugué coup de foudre et vie domestique en 2012 en acceptant d’unir sa destinée à celle d’Alex, 44 ans. «Du jour au lendemain, je me suis retrouvée avec trois jeunes enfants sur les bras et un chum plein de bonnes intentions, mais qui ne savait pas trop comment s’y prendre avec mes filles de 13 et 14 ans, raconte-t-elle. Une situation qui a failli virer à la catastrophe, les premiers mois ayant été particulièrement épiques. Car au-delà de la passion, il y a la réalité. Une réalité où crises de bacon, crises d’adolescence et problèmes d’adaptation ont débouché sur un quotidien qui n’avait franchement rien de sexy…»

«Étant donné qu’on ne vit pas dans un conte de fées, il ne faut surtout pas croire que ça va se placer tout seul parce qu’on est en amour par-dessus la tête et qu’on souhaite le meilleur pour nos enfants, affirme Marie-Christine Saint-Jacques, travailleuse sociale et professeure à l’École de service social de l’Université Laval. À l’inverse, il ne faut pas non plus présumer que ça sera forcément difficile et que les enfants de notre nouveau conjoint ne s’entendront pas avec les nôtres. Comme je le rappelle souvent, recomposer une famille, ça se planifie. Autrement dit, on doit bien préparer notre affaire pour que ça marche.»

Et comme aucune formule magique ne peut nous permettre de concilier d’un simple coup de baguette notre famille et celle de notre nouveau prince charmant, mieux vaut y aller étape par étape.

1. Préparer le terrain

Un «détail» qu’on a souvent tendance à oublier lorsqu’on revit d’amour et d’eau fraîche, c’est que le deuil découlant d’une séparation conjugale peut durer plus de deux ans. «Une des erreurs les plus fréquentes consiste à se remettre en ménage alors que les enfants ne sont pas encore prêts à affronter pareille situation, affirme Audrey Camirand, intervenante au Réseau d’aide aux familles en transition (RAFT). Il est donc très important d’y aller graduellement, parce que les enfants seront portés à douter de cette nouvelle relation: comme leurs propres parents n’ont pas réussi à rester ensemble, ils auront du mal à s’attacher à un beau-père ou à une belle-mère qui, au bout de quelques mois, pourrait également décider de partir…»

Afin d’éviter le choc de la cohabitation et de limiter les comportements impulstifs ou émotifs, Marie-Christine Saint-Jacques recommande fortement de commencer par inscrire à l’agenda familial quantité d’activités plaisantes. «C’est le meilleur moyen de s’apprivoiser en douceur: piqueniquer, camper, voyager ou encore aller à La Ronde offre à chacun l’occasion de se découvrir dans un climat détendu, explique-t-elle. Une relation qui se développe sur la base de souvenirs agréables aura ensuite beaucoup plus de chances d’évoluer positivement qu’une relation débutant dans une maison pleine de nouvelles règles et où personne ne se connaît vraiment.»

2. Freiner nos ardeurs… et calmer les enfants

D’emblée, Audrey Camirand suggère de prolonger cette période de transition, durant laquelle les deux conjoints continuent à vivre chacun de son côté. «Souvent, les couples précipitent la décision de vivre ensemble pour des raisons économiques, souligne-t-elle. L’amour donnant des ailes, ils se croient assez solides pour fonder un nid douillet et surmonter toutes les épreuves qui les attendent au détour. Mais les études attestent que ce n’est qu’au bout de deux ans qu’on parvient à cerner la vraie nature de l’autre. Et il arrive parfois – oups! – qu’on soit obligé de repasser par la case “séparation et déménagement”. Ce qui contribue évidemment à perturber encore plus les enfants qui ont déjà dû s’ajuster à cette recomposition familiale…»

Pour assurer ses arrières, Mylène, 42 ans, s’y est prise autrement. «Pendant trois ans, dit-elle, on a passé la plupart de nos weekends dans un chalet des Laurentides et, régulièrement, on a sorti notre chapeau de psy pour jouer à “dis-moi ce qui ne va pas”. Un jeu mené sur le ton de la rigolade et qui a entre autres permis aux enfants de Matthieu d’exprimer leurs ressentiments à mon égard. Je crois que dès l’instant où on songe sérieusement à refonder une famille, on doit d’abord se débrouiller pour faire sortir le méchant!»

Avant de passer à l’étape suivante, Audrey Camirand ajoute d’ailleurs qu’«être à l’écoute et permettre aux enfants de nommer leurs émotions en leur posant des questions ouvertes (“Qu’est-ce qui te met en colère?”, “Quelles sont tes craintes?”, etc.) facilitera grandement les choses, car le simple fait de dire ce qu’ils ressentent les aidera à se sentir beaucoup plus légers ensuite. Dans les familles recomposées, communiquer est fondamental. Et la clé, c’est de ne pas hésiter à aller chercher de l’aide, au besoin.»

3. Chez toi, chez moi ou chez nous?

«Idéalement, on devrait emménager dans un nouvel endroit afin que tout le monde puisse partir sur un pied d’égalité, souligne Marie-Christine Saint-Jacques. Mais en plus d’être onéreuse, cette option peut dans certains cas obliger les enfants à s’adapter à un nouveau quartier, à changer d’école, à se faire de nouveaux amis… Dans la vraie vie, nous faisons donc l’hypothèse que de nombreuses familles recomposées s’installeront chez un des deux conjoints.» Une formule qui fonctionnera à trois conditions:

• Faire le maximum pour repartir de zéro en réorganisant complètement l’espace de telle sorte que chaque enfant y ait sa place sans avoir l’impression d’être désavantagé ou d’être un visiteur.

• Parler ouvertement des problèmes qui se posent (Vous êtes trois et il n’y a que deux chambres? Qui va hériter de la petite pièce avec balcon? Qui ira dormir au sous-sol?) et permettre aux enfants de s’exprimer franchement. Très souvent, on s’apercevra qu’ils ont réponse à presque tout. «Il faut cependant garder en tête que si l’enfant peut formuler ses besoins, la décision finale appartient aux adultes», précise Audrey Camirand.

• Veiller à ce que les enfants qui ne partagent pas notre quotidien à temps plein ne se sentent pas exclus: il leur faut à eux aussi un espace attitré… et une tasse à leur nom!

4. Gommer les différences

Une des choses que Thomas, 11 ans, a eu le plus de mal à digérer quand sa mère a emménagé l’an dernier avec son amoureux et le fils de celui-ci? Voir chaque soir son demi-frère de 10 ans jouer à des jeux vidéo pendant que lui devait se brosser les dents et aller sagement au lit. Comme il le dit lui-même: «Ça me faisait passer pour un gros bébé et c’était pas cool. Encore moins cool que d’être obligé de partager ma chambre avec lui!»

«Dans tous les cas de figure, il faut éviter le traitement parental différencié: si les enfants ont sensiblement le même âge et qu’un d’eux a la permission de manger devant la télé, de boire du jus quand ça lui chante ou de veiller jusqu’à 21 h, on évitera bien des troubles en instaurant des mesures égalitaires, précise Marie-Christine Saint-Jacques. Quelques exemples? Imposer un couvre-feu les soirs de semaine, limiter les jeux vidéo à 30 min par jour ou tolérer occasionnellement la consommation de jus. L’important est de ne pas tout changer, mais de trouver des compromis susceptibles de contenter tout le monde.»

Audrey Camirand ajoute que si les deux fratries n’ont pas l’habitude d’obéir aux mêmes règlements, un tableau qui les affiche clairement dans la cuisine pourrait régler quantité de problèmes. «Je recommande d’y inscrire peu de règles – de trois à cinq maximum –, car il sera ensuite plus simple de les faire respecter. Lorsqu’un enfant contrevient à une directive, on lui demande d’aller relire la liste des règlements. Ce n’est donc pas le parent ni le beau-parent qui le ramène à l’ordre, mais le tableau!»

5. Ami ou parent?

Il faut par ailleurs savoir que le rôle du beau-parent devrait varier en fonction de l’âge de la marmaille: on ne se comporte évidemment pas de la même façon avec un tout-petit (qui a besoin d’être cajolé) qu’avec un ado (qui a surtout besoin qu’on le laisse tranquille!). «Mais ce qui compte le plus, et ce, peu importe l’âge des enfants, c’est d’être un adulte bienveillant qui s’intéresse à eux sans compétitionner avec l’autre parent, souligne Marie-Christine Saint-Jacques.

Un mythe à déboulonner? Celui selon lequel les enfants n’aiment pas voir les parents se “recomposer”. Généralement, ils sont contents que leurs parents ne soient plus seuls, qu’ils soient heureux. En revanche, ils peuvent craindre d’être rejetés ou… que le beau-parent se mette à les discipliner.»

Or, la discipline n’est pas le meilleur terrain pour développer une belle relation avec l’enfant, ajoute Mme Saint-Jacques: «Et plus ils sont âgés, plus ça se confirme. Mais ce n’est pas parce qu’un adulte n’est pas chargé de la discipline qu’il ne faut pas le respecter. Demander au jeune de ranger sa chambre ou de mettre les assiettes dans le lave-vaisselle, ce sont des règles de fonctionnement. La discipline, c’est autre chose: quelles vont être les conséquences si… Un rôle qu’on laisse au parent, surtout avec les enfants plus vieux et dans les débuts de la recomposition.»

6. Ajustements requis 

Durant les premiers mois de vie commune, tout le monde a habituellement tendance à se surveiller et à faire des efforts pour rester poli. «De nouvelles sources de conflit vont émerger quand chacun se sentira plus à l’aise de parler librement, explique Marie-Christine Saint-Jacques. Ce qui est normal, voire souhaitable, puisque c’est signe que la famille recomposée progresse.»

«À mes yeux, ç’a été la partie la plus difficile, relate Jacinthe, 41 ans. Entre autres parce que je ne savais pas trop comment dire à Yves que sa fille aînée dépassait souvent les bornes en m’envoyant promener ou en sacrant devant les petits.» Une situation qui a fini par s’arranger lorsqu’elle a trouvé le courage d’en discuter en évitant les critiques et en mettant surtout l’accent sur ses propres émotions.

«À la base de toute famille recomposée, il y a le couple, rappelle Audrey Camirand. Et si on veut qu’il dure, il faut très vite apprendre à être sur la même longueur d’onde, à faire équipe et à faire comprendre aux enfants qu’ils ne peuvent pas avoir le dernier mot. Qu’on en ait la garde à temps plein ou partiel, on devrait régulièrement engager une gardienne pour passer du temps de qualité à deux.»

On se renseigne!

  • Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec: fafmrq.org ou 514 729-MONO (6666).
  • Le guide de la super famille recomposée, de Claire Hellèle, Mango, 2017, 22,95 $.
  • La famille recomposée: des escales, mais quel voyage!, de Marie-Christine Saint-Jacques et Claudine Parent, Hôpital Sainte-Justine, 2015, 16,95 $.

 

À lire aussi: Hyperéducation: surchargeons-nous trop l’horaire de nos enfants?

Photo: Stocksy

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