Aller au bout de ses rêves: Farah Jacques

27 Juil 2017 par Véronique Cloutier
Catégories : Oser être soi

Notre muse en chef s'entretient avec Farah Jacques, une athlète olympique inspirante.

Après une blessure qui l’a éloignée de la compétition en 2012, la sprinteuse Farah Jacques est revenue en force, plus déterminée que jamais à se rendre aux Jeux olympiques de Rio. Un an après sa participation, elle revient sur son expérience et nous parle de son parcours.

VÉRO La discipline et la rigueur des sportifs d’élite et des athlètes olympiques me fascinent. Chaque fois que les JO ont lieu, il y a en a deux ou trois qui sortent du lot et dont on entend parler, mais il y a aussi tous les autres, comme toi, dont les efforts méritent d’être salués. Farah, parle-nous un peu de ton cheminement et de ce qui t’a amenée à t’intéresser à l’athlétisme?

FARAH Je suis née à Montréal et j’ai commencé à pratiquer l’athlétisme alors que j’étais en deuxième secondaire. J’ai d’abord joué au basketball, un sport que j’aimais plus ou moins. Je ne faisais que courir sur le terrain; j’avais peur de lancer le ballon au panier…

VÉRO Ça part mal une carrière en basket! [rires]

FARAH Après un an, j’ai décidé d’arrêter, sans trop savoir vers quel autre sport me tourner. C’est une de mes amies qui m’a suggéré d’essayer l’athlétisme. J’hésitais, mais elle insistait en me répétant à quel point il était difficile de m’attraper quand on jouait à la tag. Elle a fini par me convaincre. Lors de ma première compétition – à l’époque, je courais le 100 et le 400 m haies –, je suis arrivée deuxième et je me suis dit: «Wow, c’est facile!»

VÉRO Dirais-tu que tu avais déjà ce qu’il fallait pour performer physiquement? Et avais-tu aussi la force mentale requise pour devenir une athlète de haut niveau?

FARAH Je pense que oui, parce que j’ai toujours été compétitive. Quand je suis arrivée sur la piste la première fois, je regardais les autres et ma petite voix me disait: «Je vais les battre, je veux gagner.» J’avais déjà ça en moi. Par contre, durant mon secondaire, je ne m’entraînais pas souvent. Une ou peut-être deux fois par semaine, juste avant les compétitions pour lesquelles on devait manquer des jours d’école. Et on était toutes heureuses de ça! [rires]

VÉRO À quel moment est-ce devenu assez sérieux pour que tu envisages de devenir une athlète olympique?

FARAH Je m’entraînais alors trois fois par semaine au centre Claude-Robillard, à Montréal, mais je ne constatais pas beaucoup d’évolution. Je voulais progresser, faire plus de compétitions. À Ottawa, il y avait Glenroy Gilbert, un ancien athlète devenu entraîneur de l’équipe canadienne. J’ai saisi ma chance après avoir été acceptée dans un programme en enseignement à l’UQO [Université du Québec en Outaouais]. J’ai emménagé à Gatineau.

VÉRO Quel âge avais-tu à l’époque?

FARAH J’avais 21 ans. Cette année-là, j’ai commencé mes études universitaires. En même temps, je travaillais et je m’entraînais avec un coach qui n’était pas celui que j’avais souhaité. Il fallait que je m’adapte. Quelques mois plus tard, je me suis blessée à la cheville. J’ai arrêté la course et le travail; il ne me restait que mes cours à suivre. Ç’a été une période vraiment difficile.

VÉRO Toutes les histoires d’athlètes olympiques sont inspirantes, mais la tienne l’est particulièrement quand on sait que tu t’es blessée et que tu n’as pas pu courir pendant un an et demi.

FARAH Ç’a été long et ça me manquait de ne plus pouvoir m’entraîner. À l’été 2012, je regardais les Jeux olympiques à la télévision et j’enviais les athlètes. Je voulais vivre cette expérience-là moi aussi. Je sentais que je ne m’étais pas encore surpassée. Je suis donc retournée à l’école à temps plein en septembre, mais j’ai attendu jusqu’au mois de mai 2013 avant de reprendre l’entraînement pour ne pas avoir à subir cette double pression en même temps.

VÉRO Tu as eu trois ans pour te préparer aux JO, alors que les athlètes en ont généralement quatre.

FARAH Oui. Je suis allée voir Glenroy Gilbert pour lui dire que je voulais que ce soit lui qui m’entraîne. Quand il m’a demandé pourquoi, je lui ai répondu que j’avais la capacité de courir plus vite, que je sentais qu’il pouvait m’emmener plus loin et que mon souhait était de participer aux Olympiques. Il a accepté, mais pour ça, il fallait que je sois prête à y mettre les efforts.

VÉRO À mes yeux, les athlètes sont des gens forts mentalement. Ils sont confiants. Reste que ça prend beaucoup d’humilité pour dire à un entraîneur: «J’ai besoin de toi pour aller plus loin, je ne peux pas y arriver seule.» Le tien a donc joué un rôle clé dans ton retour sur la piste.

FARAH Il était sévère. Je m’entraînais cinq fois par semaine et il ne fallait pas que je manque une journée. Chaque fois, il me poussait davantage. Ça m’a donné confiance. Je voyais mes chronos s’améliorer. Lors de la première compétition à laquelle j’ai participé, j’ai parcouru la distance en moins de temps qu’avant ma blessure!

VÉRO C’est motivant d’obtenir des résultats. Malgré tout, as-tu eu des moments de découragement où tu as cru que tu n’y arriverais pas, finalement?

FARAH L’année des Jeux, j’étais à un centième du standard olympique pour le 200 m. Mon objectif était de participer à une épreuve individuelle. Sachant qu’il y aurait d’autres compétitions avant, je pensais avoir le temps d’y arriver. Aux championnats canadiens, la pression était élevée. C’était ma dernière chance d’atteindre le standard et je n’ai pas réussi. J’étais vraiment déçue et, jusqu’à la dernière minute, je ne pensais pas aller aux JO.

VÉRO Tu t’es pourtant rendue à Rio. Et un des moments forts, c’est quand tu es entrée dans le stade pour ta compétition. Les athlètes des Jeux de 2012 que tu enviais dans ton salon t’ont redonné le goût de reprendre l’entraînement. As-tu songé un instant que toi aussi, en 2016, tu as inspiré d’autres jeunes?

FARAH Oui, j’étais là où j’avais toujours voulu être. Je vivais plein d’émotions et je savais que c’était à mon tour de donner l’exemple aux jeunes. C’est pour ça qu’une fois sur la ligne de départ, je n’étais pas stressée.

VÉRO Tu avais déjà atteint un objectif important. Tu t’es enlevé cette pression de performer à tout prix. C’est très sain comme réaction, mais quand même rare, parce que souvent, l’objectif ultime, c’est la médaille. Le tien, c’était d’aller aux Jeux olympiques… et tu revenais de loin.

FARAH J’ai tellement travaillé fort sur la piste! J’étais parmi les six filles sélectionnées pour l’équipe de relais, alors qu’il y en a seulement quatre qui courent. Encore là, j’avais de la pression. Je ne voulais pas être la remplaçante. La dernière semaine avant l’épreuve, on m’a fait faire un test avec une autre coureuse. La plus rapide des deux sur 100 m et celle qui démontrerait la meilleure technique serait choisie pour le relais. Mon entraîneur m’a dit: «Farah, tu as fait tout le travail pour en arriver là. Il ne te reste plus qu’à démontrer que tu mérites ta place. Pense seulement à donner le meilleur de toi-même.» Sur la ligne de départ, je repensais à tous les entraînements où j’avais souffert et je me disais: «C’est pas maintenant que je vais abandonner.» J’ai fait la course de ma vie.

VÉRO Tu parles de ton entraîneur qui semble trouver les mots justes et qui te pousse de manière très positive, mais quel rôle joue le reste de ton entourage? Est-ce aussi important d’avoir le soutien de nos proches?

FARAH Oui, car durant les entraînements et les compétitions, je vis beaucoup de stress et les encouragements de ma famille et de mon amoureux sont précieux.

VÉRO Est-ce qu’il t’arrive de penser à ce que ta vie serait devenue si tu n’avais pas repris la course après ta blessure?

FARAH L’athlétisme me manquait tellement, je ne m’imagine pas faire autre chose. Ma vie serait plate!

VÉRO Parce que c’est ta passion, au fond. Je suis curieuse: à quoi ressemble ton quotidien, à trois ans des Jeux de 2020? Quelle place prend l’entraînement?

FARAH Il me permet de voyager! Même si on a accès à une piste intérieure, c’est toujours plus facile de s’entraîner dans le Sud. Depuis le début de l’année, je suis allée en Floride et je suis revenue à la maison, pour ensuite repartir à la Grenade, puis à Miami, aux Bahamas et en Louisiane.

VÉRO Tu as donc besoin d’un peu de temps à la maison! [rires] Quelles sont les autres activités qui t’occupent, à part l’athlétisme?

FARAH Il ne me reste plus que deux stages pour terminer mon bac en enseignement, mais avec les camps et les entraînements, c’est resté en suspens.

VÉRO Est-ce que tu comptes enseigner dans les prochaines années ou attendre après 2020?

FARAH C’est un plan pour plus tard. Je ne stresse pas avec ça.

VÉRO Au moins, tes études seront terminées. Tu pourras compter là-dessus quand ton corps ne voudra plus courir! [rires] Parce que l’athlétisme de haut niveau, c’est évidemment éreintant. À part ta blessure à la cheville en 2012, est-ce que tu dois composer avec des douleurs chroniques?

FARAH Les athlètes ont toujours une petite blessure quelque part. Moi, j’en ai une qui revient souvent, derrière le genou. Pour me soulager, je vais voir un massothérapeute ou un chiro.

VÉRO Nous, on te souhaite d’atteindre tous tes objectifs pour 2020, dont celui de te classer pour l’épreuve du 200 m des Jeux olympiques qui auront lieu au Japon. Merci, Farah. C’a été un grand plaisir d’échanger avec toi.

Photo: Jean-François Gratton (Shoot Studio)

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Cette entrevue est parue dans le magazine VÉRO d’été.

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