Le cadeau immortel

29 Nov 2017 par Ève Déziel
Catégories : Oser être soi

Ève Déziel nous parle de sa vision du temps qui passe.

Il est rentré d’un voyage d’affaires avec l’air de celui qui a réussi un bon coup. Deux feux de Bengale dans les yeux. Il a sorti de ses bagages une petite boîte.   Il aurait pu patienter jusqu’à Noël et glisser sa trouvaille sous le sapin, mais il aimait offrir des cadeaux un mardi soir ou un jeudi matin, juste comme ça, pour rien, pour rosir le quotidien.

J’ai ouvert la boîte. Une montre de poche, grande comme la paume de ma main. Une montre, sans bracelet ni chaînette. Sous la vitre bombée, deux personnages ciselés dans de l’or fin. À gauche, un homme assis sur un cheval, à droite, une femme d’un autre siècle. Entre les deux, une fontaine où s’abreuvait l’animal. Un époux qui rentre d’une longue croisade, ému de retrouver sa dulcinée à l’entrée du village ou une jeune femme désarçonnée par la visite d’un bel étranger? Je ne me suis jamais posé la question. Pour moi, ce couple c’était «nous», lui et moi. Lui, l’homme que je surnommais «le dernier des chevaliers» parce qu’il était galant, qu’il ouvrait la portière aux filles et qu’il marchait du bon bord du trottoir. Et moi, la fille qui a cru pendant si longtemps à l’existence du prince charmant.

Lorsqu’on remontait le mécanisme, la saynète s’animait: la femme pompait l’eau et la tête du cheval s’activait de bas en haut. Une mélodie enfantine accompagnait ce spectacle naïf. Ils étaient immuables, seuls au monde avec ce cheval éternellement assoiffé. J’avais 33 ans, je me pensais «grande» et j’ignorais que j’étais si peu adulte. Fascinée par la finesse des détails, j’ai perdu de vue la signification première de ce présent: le temps. Comment ai-je pu éluder cette équation aussi flagrante? Je n’ai pas vu, pas su, pas compris que l’amour exige du temps et, surtout, que rien n’est éternel.

Quand j’étais enfant, dans les réunions de famille entre Noël et le jour de l’An, il y avait toujours un oncle ou une tante un peu pompette qui lançait: «Hey qu’le temps passe vite! Trop vite!» Mon grand-père me chuchotait chaque fois: «Le temps ne va nulle part, c’est nous autres qui courons tout le temps. Tu vas voir, ma p’tite fille, un grand tour d’horloge pis c’est fini.» En disant «c’est fini», il cognait la vitre de sa montre avec sa pipe. Je m’imaginais alors comme la grande aiguille, j’avais droit moi aussi à un tour sur terre.

J’avais conclu que la petite aiguille attendait le passage de la grande et que ce rendez-vous devait nécessairement être une joie pour elles. En classe, je levais souvent les yeux vers la grande horloge près de la porte. Si, par hasard, les aiguilles indiquaient dix heures moins dix ou quinze heures et quart, je faisais un vœu. Dans ma petite tête heureuse, la synchronicité des aiguilles détenait un pouvoir magique. Il devait forcément se produire quelque chose de glorieux à cet instant précis. La preuve? À midi pile, les cloches des églises sonnaient à toute volée et à minuit, partout dans le monde, on changeait la date du calendrier. Chaque fois que les aiguilles s’épousaient, j’étais convaincue que les amoureux s’aimaient un peu plus fort. Une minute avant la rencontre, ils s’espéraient, et une minute plus tard, ils s’ennuyaient déjà l’un de l’autre.

Puis, l’ère du numérique est venue tout chambouler. Les chiffres ont remplacé les aiguilles. Et ce fut pour moi, pour nous, l’heure des repas, des devoirs, des cours de violon, de piano et de danse, des entraînements de hockey; l’heure de tombée des textes à remettre; l’heure d’acheter les uniformes scolaires, les cadeaux pour tous et chacun et, sept soirs sur sept, l’heure d’aller au lit épuisés. En oubliant les rendez-vous magiques des aiguilles, nous nous sommes perdus quelque part entre les démons du midi et quatorze heures.

Bientôt, ce sera à nouveau le temps des Fêtes. Le mot «Fêtes» a pris beaucoup trop de place dans ma tête, à ma table, sous mon sapin. Cette année, je vais tenter de privilégier l’autre partie de l’expression: «le temps».

Le soir de Noël, je sortirai ma fameuse montre du coffre-fort et chaque fois que les aiguilles se toucheront, je ferai un vœu, celui de ne plus jamais oublier ces paroles de mon grand-père: «Le temps ne va nulle part, c’est nous autres qui courons tout le temps.»

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Photo: Andréanne Gauthier

Ce billet est paru dans le magazine VÉRO de Noël.

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