L’engagement d’une femme sans enfant: Catherine-Emmanuelle Delisle

23 Mar 2017 par Véronique Cloutier
Catégories : Oser être soi

Notre muse en chef présente Catherine-Emmanuelle Delisle, fondatrice du site web femmesansenfant.com.

Faire le deuil de la maternité s’est révélé une expérience douloureuse pour Catherine-Emmanuelle Delisle, qui a trouvé du soutien auprès d’un groupe d’entraide virtuel. Mieux armée pour affronter la situation, elle a créé un blogue afin de donner la parole aux femmes qui, comme elle, n’ont pas d’enfant, que ce soit par choix ou à cause des aléas de la vie.

VÉRO Catherine-Emmanuelle, tu avais 14 ans lorsqu’on t’a diagnostiqué une ménopause précoce, ce qui est extrêmement rare. Tu as donc su assez jeune que tu n’aurais pas d’enfant naturellement. Explique-moi comment s’est passé la suite de ton parcours.

CATHERINE-EMMANUELLE À l’adolescence, j’étais trop jeune pour composer avec ça et j’ai réprimé toutes les questions qui me venaient à propos de la maternité. C’était déjà assez traumatisant d’être différente et de me sentir décalée par rapport aux autres filles. Ma puberté a été retardée et je n’avais pas de chum. Dans la vingtaine et au début de la trentaine, j’ai fait des rencontres, mais ce n’étaient pas des gars avec qui je me voyais avoir des enfants

VÉRO En effet, ce n’est pas parce que tu rencontres quelqu’un et que tu es amoureuse que tu vas nécessairement fonder une famille avec lui.

C.-E. Je n’arrivais pas à faire le deuil de la maternité. Je vivais une grande peine, un sentiment d’exclusion. Comme si je n’étais pas une «vraie femme». Au milieu de la trentaine, alors que tout le monde autour de moi commençait à avoir des bébés, j’ai compris qu’il fallait que je fasse quelque chose. J’ai alors rejoint, sur Internet, un groupe basé en Californie et animé par Lisa Manterfield, auteure d’un blogue et d’un livre intitulé Life without baby. Elle nous a accompagnées, moi et une dizaine d’autres femmes, dans le processus de deuil. Six mois ont passé et lorsque la dernière rencontre virtuelle s’est terminée, j’ai ressenti un grand vertige, avec l’impression d’être à nouveau toute seule.

VÉRO C’est comme ça que tu as eu l’idée du site Femme sans enfant.

C.-E. Les femmes sans enfant, c’est quelque chose dont personne ne parle. Moi qui ai toujours aimé écrire, qui suis à l’aise dans la relation d’aide et qui aime créer des liens avec les gens, je me suis dit, tiens, je pourrais bloguer sur le sujet. Ç’a commencé comme ça.

VÉRO Au départ, tu voulais aider ces femmes en lançant le message «nous ne sommes pas seules» et en créant un sentiment d’appartenance à un groupe. Ce que je comprends, c’est que cette démarche a aussi eu des vertus thérapeutiques pour toi

C.-E. Oui. En même temps, j’étais à la recherche de changement. J’avais enseigné le théâtre pendant 14 ans et je sentais que je n’avais plus la même passion. Le fait de restructurer ma carrière et d’écrire le blogue s’est avéré thérapeutique. Mon but premier était de rencontrer d’autres femmes comme moi et de renverser les tabous liés au fait de ne pas avoir d’enfant. J’ai réalisé plusieurs entrevues avec des femmes dans cette situation-là, parce que je crois qu’en acceptant de raconter leur histoire, elles peuvent en aider d’autres.

VÉRO En tant que femme, on se définit beaucoup à travers notre rôle de mère. C’est comme ça qu’on se réalise, qu’on se sent utile. Comment dirais-tu que les femmes sans enfant se valorisent?

C.-E. Pour celles qui avaient le projet d’avoir des enfants, il faut d’abord abandonner ce rêve et ensuite faire le deuil de la maternité – un des plus longs, paraît-il. Ça peut prendre des années avant d’y arriver. Une fois qu’on a franchi cette étape, il y a plusieurs façons de se redéfinir. Pour moi, c’est par le blogue et l’enseignement. Il y en a qui s’investissent auprès de leurs neveux et nièces, d’autres qui s’impliquent dans des œuvres caritatives. L’important, c’est de trouver qui on est en tant que personne et qui on veut être en tant que femme. Un commentaire qui revient souvent à ce propos, c’est que les femmes sans enfant devraient accomplir quelque chose d’extraordinaire, comme du bénévolat en Afrique…

VÉRO C’est l’impression que tu as?

C.-E. L’essentiel, c’est de faire quelque chose qui nous rend heureuse, peu importe qu’il s’agisse de jardinage ou de bénévolat. L’un n’est pas plus valable que l’autre tant qu’il nous permet de nous épanouir. Si je me fie à ce que j’entends, un des défis pour les femmes qui n’ont pas d’enfant par choix, c’est de trouver leur place au sein de leur famille, surtout quand la fratrie a elle-même des enfants. Qu’est-ce qu’on représente pour eux? Est-ce qu’on est encore un enfant aux yeux de nos propres parents?

VÉRO Est-ce qu’à la limite on pourrait se demander si on est à l’origine d’une «déception» pour nos parents?

C.-E. Oui, ça fait partie du questionnement. Il faut comprendre qu’il y a encore beaucoup de stéréotypes qui sont véhiculés. Par exemple, est-ce qu’une femme sans enfant devrait en prendre davantage sur ses épaules sous prétexte qu’elle a plus de temps libre? Ce n’est pas vrai qu’on aspire à finir la semaine écrasée devant la télé à regarder une série tout en se faisant les ongles…

VÉRO C’est néanmoins un préjugé qui persiste: elle n’a pas d’enfant, pas de famille, elle a donc du temps pour elle. As-tu l’impression qu’on manque de compassion envers les femmes qui ne sont pas mères?

C.-E. Oui, mais je ne pense pas que ce soit intentionnel. C’est plutôt un manque d’éducation. Le malaise vient du fait que les gens ne savent pas comment aborder la question avec les femmes qui ne vivent pas la maternité.

VÉRO Est-ce que c’est tabou? Parce qu’on se fait souvent demander: «As-tu des enfants?» Si la réponse est non, et à moins que la personne concernée ait passé l’âge d’en avoir, on lui redemande aussitôt: «En veux-tu?» Est-ce qu’on devrait s’abstenir de poser la question à une femme?

C.-E. Je pense que c’est intrusif de demander à une femme pourquoi elle ne veut pas d’enfant. Après tout, on ne connaît pas le vécu de cette personne.

VÉRO Tout dépend aussi de l’étape de son processus de deuil…

C.-E. Oui. Alors quand on interroge une femme pour savoir si elle a des enfants et que la réponse est non, je trouve préférable de s’informer si elle est à l’aise d’aborder le sujet. Une personne réticente à en parler vous en sera reconnaissante.

VÉRO Absolument. De toute façon, s’il y a un problème, on change de sujet, c’est tout! Et toi, qu’est-ce que tu souhaites changer avec ton blogue? Quels sont tes rêves?

C.-E. J’en ai plusieurs. Par exemple, j’aimerais voir à la une d’un magazine un reportage sur des femmes qui prouvent qu’on peut vivre heureuse sans être mère. Lors d’une entrevue, j’en avais fait part à la journaliste Anne Kingston, qui a d’ailleurs écrit sur le sujet*. J’ai appris que son article devait faire la couverture du Maclean’s, mais la disparition d’un avion de Malaysia Airlines, en mars 2014, a changé la donne. Je rêve également de créer d’autres groupes de partage. Présentement, il y en a un à Montréal, un à Québec et un troisième à Paris. J’aimerais aussi participer à des conférences. On m’a d’ailleurs demandé d’en faire une au prochain congrès The NotMom Summit, qui aura lieu à Cleveland, en Ohio, à l’automne 2017.

VÉRO Franchir des étapes concrètes, ça incite à aller de l’avant. Tu fais connaître ta cause, tu entres dans le cœur des gens. C’est super!

C.-E. J’aimerais que plus de femmes sans enfant connues du public acceptent de témoigner. C’est extrêmement difficile de les faire parler. Et ça l’est encore plus pour les hommes.

VÉRO Tu m’amènes justement à ma prochaine question. Parlons-en, des hommes! Est-ce qu’ils vivent les choses de la même façon? Est-ce ça les dérange moins de renoncer à fonder une famille?

C.-E. C’est encore plus tabou chez les hommes, parce que ça touche à leur virilité. Il y a une communauté qui s’est développée à Londres, mais il en ressort que les hommes ressentent moins le besoin de se réunir pour discuter de leur situation. Ils ont moins de facilité à échanger.

VÉRO J’espère que tu trouveras dans le futur plus d’hommes et de femmes désireux de s’exprimer sur le sujet. On te sent très investie dans ta mission. Tu en parles avec passion et je suis très fière de te présenter à nos lectrices. Je te souhaite de pouvoir réaliser tous tes rêves!

* «The No-Baby Boom», Maclean’s, 22 mars 2014.

 

Curieuse d’en s’avoir plus?

Nous vous invitons à lire les entrevues rédigées par Catherine-Emmanuelle Delisle sur son site femmesansenfant.com. La blogueuse recevra en mars prochain un prix remis par le Projet Hommage aux Femmes, un évènement qui célèbre celles qui ont marqué la société québécoise par leurs réalisations et leur engagement. Toutes nos félicitations.

Photo: Pierre Manning (Shoot Studio)

Cette entrevue est parue dans le magazine VÉRO Spécial sexe.

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