Rebondir après l’épreuve: Marie-Sol St-Onge

14 Fév 2017 par Véronique Cloutier
Catégories : Oser être soi

Infectée par la bactérie mangeuse de chair, Marie-Sol St-Onge a dû subir une quadruple amputation. Une tragédie pour cette artiste peintre entrepreneure qui, d'emblée, mord dans la vie. Son histoire en est une de courage et de résilience.

VÉRO Marie-Sol, comme beaucoup de gens, j’ai été très touchée par ton histoire et je suis contente de la présenter 
à nos lectrices. Pour celles 
qui ne la connaîtraient pas, raconte-nous ce qui t’est arrivé le 8 mars 2012.

MARIE-SOL Je suis entrée d’urgence à l’hôpital parce que j’avais de la difficulté à respirer. Ç’avait commencé quelques jours plus tôt par
 un mal de gorge, puis une gastroentérite. Quand je suis arrivée à l’urgence, ils ont proposé de m’endormir.
 J’ai tout de suite dit oui,
 car ça faisait déjà quatre 
jours que je ne dormais plus.

VÉRO Sachant contre quoi ton corps luttait, on comprend que tu devais être complètement épuisée.

MARIE-SOL C’était épouvantable! Avoir su ce qui se passait, je me serais rendue à l’hôpital beaucoup plus tôt. Sauf que ça ne donne rien 
de vivre avec des regrets. De toute façon, personne n’aurait pu se douter que c’était la bactérie mangeuse de chair qui m’avait infectée, parce qu’elle pénètre habituellement dans le corps par une plaie. Dans mon cas, elle est passée par ma gorge avant de se répandre dans mon sang.

VÉRO Et parce que tu as attrapé la bactérie mangeuse de chair, les médecins ont dû t’amputer.

MARIE-SOL Ça a pris un 
mois et demi avant qu’on m’ampute. Les dommages
se sont faits en trois jours, tandis que j’étais dans le coma. Mon conjoint, qui était à mes côtés, a vu la progression.
 Mes membres sont devenus bleutés puis complètement noirs… Quand je me suis réveillée, j’avais un tube dans la gorge et j’étais branchée
 à un respirateur artificiel, ce qui me semblait normal étant donné que j’étais entrée à l’hôpital parce que j’avais 
du mal à respirer. Mais je 
ne comprenais pas pourquoi j’étais incapable de bouger. Ç’a été traumatisant de l’apprendre.

VÉRO Dans tes souvenirs, était-ce un des pires moments que tu as vécus?

MARIE-SOL Je me questionnais, j’étais très médicamentée. Quand j’ai vu le visage défait de mon conjoint, j’ai eu un choc. Il faut savoir que les médecins étaient à court de solutions et qu’on lui avait dit que j’avais seulement 5 % 
de chances de m’en sortir. Lui et les enfants avaient pleuré «la mort de maman», parce qu’on devait me débrancher 
le lendemain… Ça m’a marqué de le voir si bouleversé.

VÉRO J’imagine en effet
 que ç’a été difficile pour 
tes enfants et pour l’homme que tu aimes de réaliser 
que tu aurais pu mourir.

MARIE-SOL De le réaliser moi-même a été extrêmement salutaire pour la suite des choses. On m’a expliqué pourquoi je ne pouvais pas bouger, pourquoi j’étais enveloppée de pansements. Ça a pris un certain temps avant que cette réalité fasse son chemin dans ma tête. J’étais intubée, incapable
 de parler et complètement immobile. Ça m’a semblé terriblement long, comme 
si le temps s’était arrêté. Avant de pouvoir parler, je jetais des petits coups d’œil gênés autour de moi, mais la fois où j’ai vraiment regardé mes mains, j’ai compris que j’avais perdu mon outil de travail.

VÉRO Tu es peintre, tu viens de te lancer en affaires et, comme tu le dis, tu perds soudainement ton outil de travail. C’est quand même assez incroyable. Comment la phase d’acceptation s’est-elle passée?

MARIE-SOL J’étais encore
 à l’hôpital, avant ma réadaptation. Sur le coup,
je me disais que mon chum, les enfants et moi, on ne méritait pas ça. J’en suis même venue à me demander qui pouvait m’en vouloir à ce point? Qu’est-ce que j’avais bien pu faire pour que ça m’arrive? Mais on s’épuise à chercher des raisons et à
 se culpabiliser de ne pas être venus plus tôt à l’hôpital. C’est là que j’ai appris le sens du mot résilience. Je savais qu’en restant dans un état dépressif, j’y entraînerais aussi mon chum. À l’hôpital, on a donc essayé de dédramatiser la situation en faisant des blagues et tous les jeux
 de mots possibles avec «pieds» et «mains»!

VÉRO Tu as fait preuve 
de beaucoup d’humour durant cette épreuve. 
C’est sûr que ça aide.

MARIE-SOL On s’entend
 qu’il y a parfois des moments où il m’arrive de lâcher tous les sacres qui existent. (rires)

VÉRO Tu as beau avoir terminé l’étape de réhabilitation, porter des prothèses et être super débrouillarde, tu dois quand même composer avec des limites qui n’existaient pas avant.

MARIE-SOL En effet. L’autre jour, j’étais devant un escalier. Je regardais les marches et 
je trouvais ça haut, même
 s’il n’y en avait que cinq. C’est fâchant d’être incapable de les monter ou de les descendre, parce que ce
 ne sont pas des limitations auxquelles j’ai dû faire face depuis ma naissance. J’ai toujours adoré marcher, courir… Aujourd’hui, je dois faire les choses autrement. 
Et pleurer n’y changerait rien.

VÉRO Comme société, on a cette image que les gens qui traversent de grandes épreuves – que ce soit un cancer, une autre maladie grave ou un accident – en ressortent transformés. En vieillissant, je réalise que ce n’est pas toujours vrai. Que ces personnes ne deviennent pas nécessairement «meilleures», qu’elles n’apprécient pas forcément davantage la vie. Chaque être humain est différent. Toi, dirais-tu que ça t’a changée?

MARIE-SOL J’ai toujours remercié ma bonne étoile. Quand on me pose la question à savoir si j’apprécie davantage la vie, je réponds que je l’aime tout autant, malgré les difficultés. Oui, certaines choses ont changé. J’étais loin d’être une personne égoïste, mais j’évoluais dans une routine métro-boulot-dodo. Et là, à travers mes conférences, je me découvre un besoin d’aider mon prochain. Rencontrer des gens, c’est tellement enrichissant! On réalise qu’il y a pire que soi.

VÉRO C’est clair que ton chum, Alin, t’aime. Il t’a demandée en mariage quand tu es sortie du coma. Mais il
 y a quand même une grande différence entre la Marie-Sol d’avant et celle d’après la maladie. Sachant qu’un couple, c’est fragile, comment toi et ton conjoint avez-vous réussi à passer à travers?

MARIE-SOL En s’encourageant l’un l’autre. Quand les «pourquoi» reviennent, Alin m’aide à passer à autre chose. Ça n’a pas été facile pour lui de se retrouver à tout faire seul, du jour au lendemain. Avant, on se partageait l’ouvrage: c’était 50-50. Là, il se retrouvait avec 100 % des tâches à accomplir. Au début, je ne pouvais rien faire pour l’aider, sinon le diriger. C’est sûr que ça aurait pu déraper si chacun n’avait pas mis d’eau dans son vin.

VÉRO T’es-tu demandé s’il pourrait te regarder encore avec les mêmes yeux? S’il pourrait te désirer encore?

MARIE-SOL À l’hôpital, j’ai vu dans ses yeux le même regard qu’avant. Pour lui, j’étais belle. Il m’aimait et disait m’aimer encore plus qu’avant. Mon chum est exceptionnel! (rires) À un moment donné, il m’a dit: «J’ai hâte que tu sois ma belle petite étoile toute rose.» Sur le coup, j’ai pensé: «Hein? Quoi?» J’avais les membres noirs, nécrosés.

VÉRO Et lui avait hâte qu’on te les enlève…

MARIE-SOL Oui. Pour faire comme une étoile… Une infirmière avait même collé sur la porte de ma salle de bains l’image d’une petite étoile colorée en rose. Tout ça pour dire que oui, mon chum m’a tout de suite fait me sentir belle. J’ai passé deux mois à la maison avant d’avoir accès
 à des prothèses. Cet été-là,
 on s’est posé la question: est- ce que je reste à la maison
 ou si, au contraire, je sors et j’affronte le monde? Parce que sans prothèse, ce n’est quand même pas évident. Ça frappe. Si mon conjoint avait le moindrement eu honte de mon nouveau physique, jamais il ne m’aurait proposé de l’accompagner à l’épicerie.

À l’hôpital, j’ai vu dans ses yeux le même regard qu’avant. Pour lui, j’étais belle. Il m’aimait et disait m’aimer encore plus qu’avant.

Les gens que je croisais avaient entendu parler de mon histoire; je leur souriais et ils me souriaient en retour. Je voyais dans leurs yeux qu’ils admiraient mon courage. Il faut dire qu’on a eu une belle couverture dans les médias de la région. Tout ce qui se disait à mon sujet était très beau. Mais – 
et c’est dommage parce qu’on se souvient toujours
 du 1 % d’affaires plates – un animateur à la radio, durant la conversation qui a suivi une entrevue accordée par Alin, a parlé de moi comme d’un «fardeau» pour ma famille. Et même si je ne me sens vraiment pas comme
 un fardeau, il arrive que cette phrase-là me revienne en tête.

VÉRO Les gens sont parfois malhabiles…

MARIE-SOL Des maladresses, il y en a eu d’autres, mais ce que je retiens, c’est le 99 % de belles choses. Est-ce que j’aurais dû mourir pour que mes enfants, mon conjoint soient plus heureux? Je ne crois pas. Ma vie de couple aurait certainement été différente si je m’étais laissé abattre, si j’étais restée déprimée. Mais Alin et moi ne l’avons pas vécu comme ça. Et au quotidien, on est aussi amoureux qu’avant. 
Je ne me sens pas handicapée, même dans les relations 
plus intimes. On s’aime.

VÉRO C’est tellement
 beau d’entendre ça, il
n’y a pas de plus belle manière de conclure une entrevue. Marie-Sol,
 merci pour ton généreux témoignage.

À lire

Publié en 2014, Quand l’Everest nous tombe sur la tête raconte de façon touchante comment la famille de Marie-Sol a réussi à surmonter l’épreuve. Elle et son conjoint, Alin Robert, ont découvert en réalisant ce projet leur intérêt commun pour l’écriture, qui a donné naissance à leur propre maison d’édition,

Les Illusarts. La sortie de leur premier roman, RoboSol et la Cité invisible, est prévue à la mi-novembre. Ce livre raconte l’histoire d’une espionne amputée de ses quatre membres et qui porte des prothèses dotées de gadgets high-tech. Pour connaître la liste des points de vente, rendez-vous sur le site lesillusarts.com.

 

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  1. France dit :

    Merci de ce témoignage exceptionnel. Je retiens: résillience

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