Accros à la météo!

Accros à la météo!
17 Mar 2015 par Nicolas Gisiger
Catégories : Psycho

Tandis que nous consultons compulsivement les prévisions pour planifier nos activités, les psychologues et les entreprises étudient l’impact de la météo sur nos comportements, et les scientifiques tentent de la contrôler. Carte satellite de notre «météomania».

Accros à la météo!«Ciel rouge le matin, pluie en chemin; ciel rouge le soir, laisse bon espoir.» Autrefois, nos ancêtres observaient patiemment le ciel pour comprendre les cycles de la nature, qu’ils résumaient en des proverbes rimés qui s’imprimaient dans la mémoire. Depuis, l’homme moderne a mis dame Nature au pas, et les dieux des orages et des vents ont cédé la place à de simples phénomènes physiques qu’on sait expliquer et prévoir. Aujourd’hui, grâce à nos nombreuses stations météo, à nos satellites et à nos radars, la fiabilité d’une  prévision sur une période de 48 heures est de 75%. Et nous sommes devenus si habiles à nous protéger des intempéries que, même dans un pays aussi rude que le Canada, davantage de personnes meurent en tombant d’une échelle que des aléas climatiques.

Pourtant, inexplicablement, la météo est une véritable obsession du monde moderne. Les bulletins de prévisions battent des records d’écoute, des émissions entières sont consacrées aux intempéries, et les applications de «météo mobile» pour les téléphones  intelligents se comptent par milliers. Chez nous, ce phénomène prend des proportions étonnantes. Selon le courtier montréalais Influence Communication, le poids médiatique de la météo en 2013 au Québec était de 1,52%, soit six fois plus que celui de l’éducation (0,25%). Au Canada, il est de 0,51%, et dans le monde, de 0,37%.

Quatre saisons dans le désordre

Si les météorologues passent leur temps à observer le mouvement des nuages, ils gardent les pieds bien sur terre quand on leur parle d’une «obsession». Selon Pascal Yiacouvakis, de Radio-Canada, notre intérêt pour la météo est parfaitement justifié. «C’est une question de bon sens. On peut avoir des variations de 20 ºC en une journée et on a besoin d’être prêts.»

David Phillips, climatologue sénior d’Environnement Canada, est du même avis. «Je dis toujours: “Au Canada, si vous voulez savoir quel temps il va faire, ne regardez pas seulement par la porte d’en avant: regardez aussi par celle d’en arrière.” Nous ne parlons pas de la météo parce que nous sommes des gens ennuyeux. Nous avons un véritable buffet de phénomènes climatiques: des tempêtes de vent, de la pluie verglaçante, des inondations, des canicules… Chaque année, trois millions d’éclairs touchent le sol, et on compte six ou sept tornades au Québec. Certains pays n’ont que deux saisons. Nous, nous en avons quatre et, parfois, nous pouvons avoir les quatre en une journée. Nous ne pouvons pas nous permettre de sortir en t-shirt le matin sans savoir si nous aurons besoin d’un manteau le soir.»

Nature, culture, contrôle

Notre climat a beau être rude et changeant, les statistiques montrent que nos consultations des bulletins météo relèvent davantage de la compulsion que de la simple planification de nos activités. De tous les sites gouvernementaux, le plus visité est celui  d’Environnement Canada: il compte 53 millions de clics par mois. Le site de l’Agence du revenu du Canada, lui, en a 88 millions… par année. De même, 93% des Canadiens consultent les prévisions météo une fois par jour, et les deux tiers des gens décident de leurs activités en fonction d’elles.

Selon les psychologues, notre «météomania» est le symptôme de notre besoin typiquement moderne de tout contrôler. «C’est très bien de se projeter dans l’avenir si ça nous permet de penser aux activités qu’on a envie de faire, dit la psychologue Élise Castonguay. Mais l’autre facette, c’est qu’on peut faire ça par besoin de contrôle. Dans ce cas-là, c’est le signe d’une anxiété sous-jacente. Ça ressemble à la “pensée magique” des personnes compulsives. Elles pensent que, si elles nettoient leur plancher sept fois, la journée du lendemain se passera bien. C’est une façon de se protéger de l’insécurité.»

La multiplication des applications météo pour les téléphones intelligents est la meilleure expression de ce phénomène: elles rivalisent toutes de précision. Par exemple, alors qu’Environnement Canada propose des prévisions heure par heure, le site Accu Weather offre un MinuteCast, soit une prévision minute par minute. Il suffit d’y entrer une adresse pour recevoir des alertes comme: «Neige dans 118 minutes à votre position.» Le succès de ces applis au Canada est particulièrement frappant. En décembre 2013, elles arrivaient en tête des palmarès: 11,9 millions de consultations, contre 11,1 millions pour les réseaux sociaux.

Dame Nature et nature humaine

Tous les dictionnaires le disent: «parler de la pluie et du beau temps», c’est ne parler de rien. Et pourtant ce «rien» cimente nos rapports sociaux, à tel point qu’on ne sait pas ce qu’on ferait sans lui. La météo est le sujet idéal pour engager la conversation avec un  collègue muet devant la machine à café, ou un prélude subtil à une discussion sur nos choix vestimentaires. Elle nous donne l’autorisation de nous plaindre sans honte quand on a passé une demi-heure à déblayer notre voiture. Elle est le parfait bouc émissaire quand nous voulons annuler un souper chez la belle-famille.

Et, comme l’ont toujours dit les poètes, la nature est aussi le miroir de nos états d’âme. C’est pourquoi rien ne nous fait autant plaisir que des soleils bien ronds et bien jaunes au-dessus des cases samedi et dimanche, synonymes de mille et une activités, et que les lundis pluvieux sont le symbole parfait du retour au travail. Cependant, ces associations d’idées stéréotypées montrent aussi que nous ne prenons pas le temps d’écouter la nature ni de nous écouter. «On se dit que la pluie, c’est déprimant, et qu’un gros soleil, c’est réjouissant, explique Élise Castonguay. Mais, quand il pleut, c’est un moment de repos pour la nature. Et ça devrait l’être aussi pour nous: c’est un temps où il fait bon rester bien emmitouflé. Ça a un effet cocon. Inversement, une grosse chaleur peut être épuisante. On cherche l’ombre pour se reposer un peu. Un de mes patients qui est dépressif m’a dit un jour que, quand il faisait beau, c’était encore pire pour lui. Ça lui montre qu’il devrait se sentir bien et que ce n’est pas le cas. Ce que j’essaie d’expliquer à mes patients, c’est qu’il faut plutôt faire confiance à la vie et avoir confiance en ses propres moyens. Qu’il fasse beau ou pas, j’ai en main tout ce qu’il faut pour profiter du moment présent.»

La météo n’a pas seulement un effet sur nos humeurs: elle a aussi un impact direct sur nos comportements, plus particulièrement sur nos instincts les plus primaires. Ce phénomène est pris très au sérieux par les scientifiques, qui le désignent par le terme «météosensibilité». Par exemple, des chercheurs des prestigieuses universités de Princeton et de Berkeley ont montré que le nombre d’agressions et de meurtres, commis tant par des hommes que par des femmes, augmente lorsque la température monte. Ils ont jugé ces résultats assez significatifs pour s’inquiéter des conséquences sociales du réchauffement climatique.

Quand l’argent tombe du ciel

Notre générosité serait-elle aussi «météosensible»? Des chercheurs de l’Université de Temple, à Philadelphie, l’ont constaté en réalisant une expérience de type «caméra cachée». Dans le restaurant d’un hôtel dont les vitres étaient opaques, un serveur annonçait aux  clients venus prendre le petit-déjeuner quel temps il faisait dehors. S’il leur disait qu’il pleuvait, son pourboire était de 18,8% en moyenne, mais il grimpait à 29,4% s’il disait que la journée était radieuse.

La météo nous pousse même à faire, sous le coup de l’impulsion, des achats qui sont pourtant lourds de conséquences. Une hausse de température de 10 °C supérieure à la normale fait monter les ventes de voitures décapotables de 8,5% et baisser celles de voitures noires de 5,6%, d’après une étude menée par l’École de Management Kellogg et diverses universités.

L’effet de la nature sur nos comportements est si réel que les entreprises en ligne croisent aujourd’hui les données sur nos achats avec les données météo. Le théorie est simple: pourquoi investir une somme folle dans une campagne publicitaire quand le climat se  chargera lui-même de faire vendre un produit? Bien sûr, on n’a pas besoin d’avoir la bosse des affaires pour savoir que les chaises longues se vendent mieux l’été. Mais ce que révèle la météosensibilité de notre consommation, c’est justement que, dans certaines  conditions, nos achats vont contre le bon sens. L’exemple classique reste l’exploit réalisé par la chef de l’information de Wal-Mart en 2004, alors que l’ouragan Frances allait frapper la Floride. Tandis qu’elle s’apprêtait à commander tous les articles jugés indispensables dans le cas d’une catastrophe naturelle, comme des génératrices, du pain et des bouteilles d’eau, elle a eu l’idée de consulter les habitudes d’achat de ses clients dans des circonstances similaires. À sa grande surprise, elle s’est rendu compte que les marchandises à acheminer de toute urgence étaient plutôt de la bière et des Pop-Tarts, en quantité sept fois plus élevée qu’à l’habitude (et pas n’importe lesquelles, celles à la fraise).

Faire la pluie et le beau temps

En janvier 1998, le Québec a été paralysé par une tempête de pluie verglaçante. En 2003, la canicule en Europe a fait 70 000 morts, dont 20 000 en France. En 2004, un tsunami dans l’Océan indien a fait 250 000 victimes. En 2005, l’ouragan Katrina a ravagé la Nouvelle-Orléans. Périodiquement, les forces naturelles se déchaînent pour nous rappeler qu’elles sont infiniment plus puissantes que nous. Et que notre technologie et notre volonté de dominer la nature font souffrir la planète.

Malgré tout, de nombreux pays ne semblent pas prêts à cette prise de conscience. Le matin du 1er janvier 1997, les habitants de Pékin se sont éveillés devant une épaisse couche de neige digne d’un conte de fées. Cadeau de dame Nature? Non. Du Bureau des  modifications météorologiques du gouvernement chinois. Cette armée de 37 000 employés, qui a à sa disposition des lance-roquettes, des canons et des avions, est chargée de contrôler le problème de la sécheresse dans le pays. Plutôt que de laisser un nuage passer son chemin pour qu’il éclate on ne sait trop quand ni où, elle le bombarde de particules d’iodure d’argent, qui attirent les molécules d’eau pour le faire crever ici et maintenant. L’agence en question aurait provoqué 55 trillions de tonnes de pluie «artificielle» et compterait quintupler cette masse. Signalons que le prince William aurait eu recours à la même technique pour éviter les averses le jour de ses noces!

La France, l’Allemagne et les États-Unis travaillent, eux aussi, à déclencher la pluie ou même à guider les éclairs en projetant des faisceaux laser sur les nuages pour polariser leur champ électrique. Jouer ainsi avec les lois de la nature pourrait avoir quelque chose d’inquiétant. Mais il semble que même notre opinion sur l’état de la planète est «météosensible». Selon la revue Climatic Change, les Américains sont prêts à «croire» au réchauffement climatique pendant une canicule… mais beaucoup moins pendant une vague de froid.

 

Catégories : Psycho
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  1. Nancy bellemare dit :

    Je gere des contrats de deneigements et je dois avouer que les sites de meteo sont importants dans ma vie. Cet hiver, aucun d’eux n’a ete precis. Je consulte a chaque jour, Accuweather, meteo media et environnement canada afin de prendre des decisions. Un site annonce 15 cm de neige , l’autre 2cm et environnement canada annonce ´neige ´…ouin! 4 heures apres les precipitations il y a des secteurs qui doivent etre fait et en fonction du nombre de cm le temps d’execution est plus ou moins long….. Donc a quelle heure on sort les machines et a quelle heures les pelleteurs doivent-ils commencer, deux questions tres simples mais tellement compliques a repondre!!!
    Merci d’avoir partage c’etait interessant a lire.

  2. Hélène Gagnon dit :

    Nous on ne se fit plus à la température .On décide à la dernière minute ou deux jours en avance de ce que l’on va faire. L’été dernier on avait réserver quelques semaines en avance et on a eu la surprise de la température la route des vins cancellé mais le coucher payer pareille . Un forfait Golf de deux jours une payer une journée ou on a jouer a 12 degrés celcius avec un manteau c’est pas agréable de jouer . Cette Année pas de réservation on `décidera à la dernière minute .C’est ça le Québec

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