La folie des selfies

La folie des selfies
29 Déc 2014 par Kenza Bennis
Catégories : Psycho

Des selfies, tout le monde en prend, de Barack Obama à Lady Gaga! Geste hautement narcissique, acte de socialisation ou simple photo version 2.0? Zoom sur une mode planétaire.

La folie des selfiesVous souvenez-vous du #Celebgate, en septembre dernier? Les médias s’étaient enflammés à propos d’autoportraits de Jennifer Lawrence, de Rihanna et d’autres stars dénudées qui avaient été piratés et diffusés sur les réseaux sociaux.

Six mois plus tôt, lors de la cérémonie des Oscars, le selfie d’Ellen DeGeneres, avec Bradley Cooper, Julia Roberts et Brad Pitt (entre autres), battait tous les records sur Twitter.

Décidément, le magazine Time et le site Oxford Dictionaries ne s’étaient pas trompés en incluant le mot selfie dans leur top 10 des mots de 2012 et en l’élisant «mot de l’année» en 2013. Il faut dire que ces photos prises à bout de bras grâce à nos téléphones intelligents et diffusées dans les réseaux sociaux ont fait du chemin depuis les premières apparitions du «#selfie» sur le site de partage de photos Flickr, en 2004. Non seulement le terme est entré dans notre vocabulaire (et, en 2015, dans le Petit Larousse et le Petit Robert), mais ces autoportraits font désormais partie de notre quotidien.

Facilité et mimétisme

Visite de la Grande Muraille de Chine, dernier concert d’Arcade Fire, retrouvailles entre amis… Tous les prétextes sont bons pour se tirer le portrait seul ou en bonne compagnie. Et Monsieur et Madame Tout-le-Monde ne sont pas les seuls à montrer leur nouvelle coupe de cheveux à leurs amis. Instagram et Twitter pullulent d’autoportraits de personnalités et de vedettes, de James Franco à Lady Gaga, en passant par Hillary Clinton, le président américain Barack Obama et même le pape François!

Et, désormais, les selfies ne sont plus seulement à saveur amicale, politique ou marketing: ils ont aussi une vocation sociale. Créée en Grande-Bretagne en mars dernier, la campagne No Makeup Selfie (au cours de laquelle des femmes s’affichaient sans maquillage) a permis à l’association Cancer Research UK de recueillir plus de 15 millions de dollars en une semaine! En septembre dernier, ce sont des Tunisiens qui ont décidé d’utiliser la mode des selfies pour sensibiliser leurs fonctionnaires et leurs élus à la dégradation de leur environnement. Le mouvement, baptisé #SelfiePoubella, invite les citoyens à se faire photographier devant des amoncellements de détritus et autres déchets qui salissent et polluent leurs quartiers.

Comment expliquer un tel phénomène? «En ce moment, les personnes qui prennent un cliché d’elles-mêmes ont conscience que cet acte est un selfie et le diffusent à ce titre», fait observer le spécialiste en stratégie Web et médias sociaux Martin Lessard, qui est aussi conférencier et blogueur. «C’est un peu comme les vidéos de chats que les gens se transmettent en chaîne: c’est une mode. Cela dit, la technologie et la facilité du geste expliquent aussi grandement ce succès», précise-t-il.

D’ailleurs, les outils visant à prendre et à diffuser les autoportraits ne cessent de se multiplier et de s’affiner. Parmi eux: la très populaire application Snapchat, qui permet de publier des photos et des vidéos qui s’autodétruisent quelques secondes après leur premier visionnement. Il y a également des applications pour faciliter la prise d’autoportraits (Selfie Cam, CamMe, Selfie Studio…), d’autres pour améliorer son look (Facetune, qui supprime les imperfections de la peau, Photoshop Touch, pour «photoshoper» l’image, Perfect365, pour se maquiller virtuellement…), et d’autres encore à saveur humoristique, comme Stacheify, qui nous montre la tête qu’on a avec une moustache!

Le selfie, un geste narcissique?

Appelé «égoportrait» en français et souvent considéré comme une exhibition de soi, le selfie serait-il à ce point l’expression de notre narcissisme individuel et collectif? «Je crois qu’il fait effectivement ressortir la fibre narcissique qui nous anime tous, explique le  psychologue et auteur Marc Pistorio. On veut tous être vus et reconnus, pas forcément comme une vedette, mais comme quelqu’un qui existe et qui présente un certain intérêt. C’est ce que permet cette technologie, de façon extrêmement simple: en une fraction de seconde, on peut se photographier et diffuser notre photo. Et pour peu que ce cliché suscite des mentions “J’aime”, on se sent valorisé et encouragé à se montrer. Le hic, c’est que les technologies actuelles amplifient notre obsession de l’image. Or, l’image n’est pas tout, loin de là. Notre identité passe aussi par notre intériorité (nos valeurs, notre projet de vie…), ainsi que par les liens intimes qu’on tisse avec les autres.»

Le selfie peut-il renforcer l’estime de soi? «C’est vrai qu’il peut avoir un usage thérapeutique, poursuit le psychologue. Par exemple, dans le cas d’une jeune femme ou d’une adolescente qui, grâce à ses autoportraits, apprend petit à petit à apprivoiser l’image de son corps qu’elle n’aime pas.» En effet, «se prendre en photo est une façon, pour les ados, de se voir évoluer et changer, que ce soit physiquement, ou sur le plan des émotions et des relations», explique le socio-anthropologue Jocelyn Lachance, qui a écrit Photos d’ados – À l’ère numérique (Presses de l’Université Laval). «C’est une des nombreuses fonctions de l’autoportrait.» Mais ce professeur de l’Université de Pau, en France, est en désaccord avec le supposé narcissisme de cette pratique. «L’autoportrait, que ce soit sous la forme de peinture, de photo ou de vidéo, a toujours existé dans l’histoire – et il existera toujours. Seulement, auparavant, il n’était pas accessible à tous. Aujourd’hui, les téléphones intelligents et les réseaux sociaux l’ont rendu banal. Ce qui est intéressant, c’est que les autoportraits étaient déjà mal vus au 16e siècle. Comme me le disait ma collègue Sophie Limare, docteure en esthétique et théorie de l’art contemporain, à cette époque, les peintres qui osaient réaliser un autoportrait étaient mal vus, parce qu’ils marquaient ainsi leur autonomie par rapport aux mécènes, qui les percevaient comme de simple exécutants.»

Le spécialiste des réseaux sociaux Martin Lessard ne comprend pas, lui non plus, le lien présumé entre selfie et narcissisme. «Pourquoi la fameuse toile de Van Gogh est-elle qualifiée d’autoportrait, alors que nos clichés sont des égoportraits? demande-t-il. Le selfie, c’est simplement une façon de s’inscrire dans le temps et dans l’espace. Qu’on soit en Grèce ou à un concert, c’est une façon de dire: “J’y étais!” Ce qui est fou, c’est l’étiquette négative que lui ont accolée les journalistes – sans doute parce que, eux, ils ont l’habitude de s’effacer devant les évènements dont ils rendent compte. À mon sens, les médias couvrent de façon démesurée ce phénomène. Je pense d’ailleurs que cette folie autour de l’autoportrait va passer. On pourra alors continuer à faire des photos du genre… sans  mentionner que c’est un selfie.»

Vous pouvez consulter la version intégrale de cet article dans le sixième numéro de Véro magazine, à la page 91, avec le titre « La folie des selfies ». Le magazine est disponible en kiosque et en version iPad.

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