Pourquoi les superwomans se font-elles juger ?

19 Sep 2018 par Rose-Marie Charest
Catégories : Psycho

Si le nom de Superman suscite d’emblée l’admiration, celui de Superwoman, attribué à une femme performante, est loin de faire l’unanimité. Pourquoi nous jugeons-nous entre femmes? On fait le tour de la question avec la psychologue Rose-Marie Charest.

L’ÉNERGIE

Qu’est-ce qui fait que certaines femmes sont de véritables lapins Energizer, capables de tout mener tambour battant? Nous avons divers degrés d’énergie, de vitesse d’exécution, d’aisance à se concentrer sur une ou plusieurs choses à la fois, ce qui fait en sorte qu’on pourra mener à bien 2, 12 ou 22 projets. Et si les superwomans ne réussissent pas forcément tout, elles semblent pouvoir relever les défis propres à la plupart des femmes avec plus de brio: être une bonne mère et une conjointe disponible, garder la forme et gagner de l’argent.

Cela dit, nous avons toutes des motivations différentes, tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Pour certaines femmes, ce moteur est concentré sur un seul aspect de leur vie, par exemple notre cousine Stéphanie qui consacre tous ses efforts à sa joyeuse marmaille. En revanche, d’autres femmes trouveront leur équilibre en performant tant dans leur carrière, leurs amours et leurs loisirs qu’en s’investissant auprès de leur famille.

Il peut être très satisfaisant de s’engager dans différents projets, à condition que l’énergie soit au rendez-vous et qu’il y ait une possibilité raisonnable d’atteindre nos buts. Ça donne un sentiment de réalisation personnelle qui est une composante importante du bonheur. Quand on est stimulée par plein d’activités susceptibles de nous apporter de la satisfaction et de nous permettre de nous réaliser, les efforts qu’on met à les concrétiser peuvent être considérables, mais pas frustrants pour autant. Souvent, les réussites nous redonnent de l’énergie et la confiance nécessaire pour amorcer d’autres projets.

Un trop-plein d’engagements peut par contre entraîner le sentiment de ne plus pouvoir fournir à la tâche. Il faut rester à l’écoute de nos éventuelles baisses d’énergie et des frustrations qui peuvent s’ensuivre.

LE CONTRÔLE

Les femmes qui en mènent large sont-elles toutes des control freaks? Pas forcément! La majorité des superwomans sont habitées ou passionnées par plusieurs choses auxquelles elles ont envie de se consacrer… sans devoir choisir. Ce n’est pas une affaire de domination, mais de satisfaction personnelle. Elles gardent le contrôle de leur vie, des décisions qu’elles prennent, des actions qu’elles posent. Et le fait d’exercer ce contrôle sur notre propre environnement est important pour notre santé psychologique.

Toutefois, le contrôle devient malsain quand il nous pousse à performer pour obtenir des résultats plus-que-parfaits dans le seul but de forcer l’admiration et d’être la seule au sommet de la pyramide de la des accomplissements. A-t-on vraiment besoin que nos t-shirts soient tous pliés en origami et rangés selon l’intensité de leurs coloris? À tout faire selon des standards extrêmement élevés (qu’on s’impose soi-même), on risque l’épuisement. On peut alors se demander pourquoi on agit ainsi: serait-ce parce que notre estime de soi passe par le fait d’être reconnue comme la meilleure, la plus performante, la plus organisée? À ce moment-là, on ne mène pas plusieurs projets de front pour se contenter soi-même, mais pour obtenir l’approbation des autres… qui ne suffira jamais.

LA COMPARAISON

«Je ne suis peut-être pas PDG comme elle, mais MOI je m’occupe de mes enfants, MOI j’ai un mari qui m’aime…» D’où vient ce besoin de se comparer et de chercher une brèche dans la cuirasse des superwomans? À partir du moment où l’autre est étiquetée, on la met dans une case à part et ça nous évite de rivaliser avec elle. Car la rivalité est très présente dans les relations entre femmes. La peur d’être comparée à l’autre et de perdre à ce jeu de comparaison est universelle. On l’observe dans la dynamique mère-fille, dans les rivalités de séduction à l’adolescence et dans le défi de réussir tant dans sa vie personnelle que professionnelle.

La comparaison est omniprésente depuis notre tendre enfance, que ce soit au niveau physique, intellectuel, sportif, économique ou social. Les femmes n’y échappent pas. Et à partir du moment où certaines assument deux rôles – celui de femme et de mère –, les défis deviennent à la fois plus variés et plus sensibles. Les hommes sont de plus en plus identifiés à leur rôle de père, eux aussi, mais ils sont loin d’éprouver la culpabilité que ressentent facilement les mères au fait de ne pas être entièrement disponibles pour leurs enfants. Le concept de «mauvaise mère» est en effet pas mal plus répandu que celui de «mauvais père»…

Sur le plan professionnel, les femmes doivent encore faire davantage leurs preuves que leurs collègues masculins, du seul fait que le pouvoir a été exercé exclusivement par les hommes pendant des siècles: inutile de dire que ça laisse des traces. À cet égard, la pression de performance que subissent les femmes au travail est très forte. Et comme l’idéal féminin de bonne épouse et de bonne mère a longtemps perduré (en laissant des traces aussi), la pression de performance s’exerce également sur le plan personnel.

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LA CRITIQUE

Pourquoi les jugements arbitraires se sont-ils mis à pleuvoir sur les femmes performantes au point d’entraîner un clivage entre elles et les femmes «ordinaires»? Le clivage est un mécanisme de défense mis en place, ici, pour se protéger de la pression. Critiquer les autres est une façon de prendre une distance en se plaçant du bon côté des choses, comme si notre estime de soi était menacée. Mais c’est un soulagement très temporaire qui engendre un état d’esprit négatif: rien pour améliorer notre bien-être ni notre satisfaction par rapport à nos propres réalisations.

Au lieu de les juger ces battantes, je suggère plutôt de s’inspirer de ce qu’il y a de positif chez elles et qui peut nous rejoindre. Par exemple, l’organisation matérielle (piquer à notre collègue Roxane sa méthode pour garder ses documents en ordre); la capacité de déléguer (car assumer la présidence du conseil d’établissement scolaire serait sans doute plus facile en confiant les p’tites brassées de lessive à quelqu’un d’autre); etc.

LA MENACE

En quoi les performances et réalisations des superwomans seraient-elles une menace pour les autres femmes? La principale crainte est celle de ne pas parvenir à être appréciée si on ne correspond pas à l’image projetée par ces femmes très actives. Si leur modèle de battante devient la norme et qu’on n’arrive pas à performer autant, on risque d’être jugée ou de décevoir. C’est cela qui fait peur.

Or, il n’y a pas de norme universelle. Les femmes sont en train d’inventer de nouveaux modèles et la crainte de devoir se conformer à un idéal qui ne nous ressemble pas est présente. Il y a plusieurs années, Rachida Dati, femme politique française, a enfilé ses escarpins à talons aiguilles une semaine après sa césarienne pour aller siéger au parlement. On l’a alors traitée comme la pire des mères dénaturées: «Elle se prend pour qui de nous faire si mal paraître, nous, dans nos pyjamas mous en train d’allaiter?» Bien que l’ancienne ministre de la Justice n’ait imposé sa décision à personne, beaucoup de femmes ont rejeté massivement ce qui aurait pu être considéré comme un nouveau standard de performance. Pourtant, Mme Dati s’était seulement accordé le droit d’agir comme elle en avait envie à ce moment-là de sa vie. Si on n’aime pas ce modèle, libre à nous d’en choisir un autre qui nous inspire davantage. Chose certaine, dénigrer l’autre en s’y comparant avec des «Moi, au moins…», ça ne contribuera certainement pas à enrichir notre propre vie.

LE BIEN-ÊTRE

La superwoman a-t-elle une qualité de vie? Pourquoi n’en aurait-elle pas? Si les projets qu’elle mène lui permettent de se réaliser, si elle trouve son équilibre parmi toutes les sphères où elle performe, si elle est en paix avec elle-même, oui, on peut affirmer qu’elle a une belle qualité de vie.

Ce n’est pas tant d’avoir un agenda chargé qui est empoisonnant, c’est d’avoir une liste longue comme le bras de choses à faire imposées par un modèle extérieur qui ne nous ressemble pas. Cuisiner de jolis petits gâteaux trois couleurs après que les enfants sont au lit peut s’avérer plus gratifiant que de se coucher tôt pour celle qui a passé la journée devant son ordi. Fait-elle ça pour épater la galerie? Sans doute pas: sa première motivation serait plutôt de (se) faire plaisir et de combler son besoin de travailler de ses mains. Se considère-t-elle comme une superwoman pour avoir cuisiné jusqu’à minuit? Pas sûr. Ce sont les autres qui lui colleront cette étiquette.

Les femmes qui performent en ont parfois assez d’être jugées sur les apparences. Elles ont aussi besoin d’être appréciées pour ce qu’elles sont et pas seulement pour ce qu’elles font.

LES ACTIONS

Y a-t-il de «bonnes» et de «mauvaises» superwomans? À la base, il y a des femmes qui, dans le meilleur des cas, font des choix. Chacune d’entre nous devrait savoir pourquoi elle fait telle chose, pourquoi elle ne fait pas telle autre chose, en quoi ça correspond à ses désirs réels et en quoi ça résulte d’une pression qui vient de l’extérieur. En quoi ce sont les motivations positives – c’est-à-dire les désirs – qui motivent leurs actions? Est-ce plutôt la peur d’être jugée ou le sentiment de culpabilité qui nous fait agir? Il y a un exercice de réflexion à faire à ce sujet, et ce, tant pour celles qui performent que pour celles qui les jugent. Cuisiner des petits gâteaux à minuit peut être reposant, mais se sentir obligée de les faire dans le seul but d’afficher une photo sur Instagram est carrément nuisible.

L’IMAGE

Justement, le fait de montrer toutes ses réalisations sur les réseaux sociaux n’est-il pas un moyen de se créer un profil de superwoman? Plusieurs femmes sont des superwomans méconnues: elles ne s’affichent nulle part ou très peu, mais elles en font tout autant que celles qui publient du contenu 10 fois par jour sur tous leurs comptes. Ce sont des femmes qui agissent avec naturel pour la simple satisfaction que ça leur apporte, sans besoin constant de reconnaissance.

Mais il y a aussi les superwomans qui déballent tout et multiplient les messages pour prouver à quel point elles sont occupées et cumulent de belles réussites. Ça devient un cercle vicieux: elles créent des attentes et s’imposent à elles-mêmes de faire toujours aussi bien – sinon mieux! – à chacune de leurs publications sur le Web. À moins d’agir par autodérision, elles ne montrent généralement que ce qui les valorise: ce triathlon achevé sous la pluie, cette dernière création faite main, les éclats de rire de ses petits lors d’une parfaite sortie familiale… Or, les réseaux sociaux génèrent des complexes chez les abonnés, on le sait, et peut-être même une surenchère d’accomplissements pour ne pas donner l’impression d’être une nullité. Les réalisations affichées peuvent ainsi nous astreindre à des performances pour les mauvaises raisons, risquant d’entraîner des rivalités susceptibles de provoquer des réactions blessantes.

 

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Magazine vero automneCet article est tiré du magazine Véro d’automne. 

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Photo: Getty

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