Sautes d’humeurs: vivre avec ses émotions

05 Juil 2016 par Karine Vilder
Catégories : Psycho

Entre les petits coups de déprime et les fois où
 on prend si facilement la mouche qu’on a l’impression d’avoir une araignée dans le plafond, on souhaiterait toutes ne plus avoir de crise de nerfs. Mais sont-elles si fâcheuses que ça?

Même si on peut lire à peu près n’importe quoi sur le Web, des milliers de blogueurs y déballant les détails les plus intimes de leur vie de tous les jours et  des millions de sites y abordant notre quotidien jusque dans ses recoins secrets, il y a encore des sujets dont on entend trop peu souvent parler. Par exemple, nos sautes d’humeur.

Au début du siècle dernier, ce «trait féminin» a d’ailleurs carrément été associé à l’hystérie, la fluctuation de nos états d’âme échappant à la compréhension des meilleurs psychanalystes de l’époque. «Et aujourd’hui, comme tout ce qui est tabou, on continue d’avoir honte de ces émotions en dents de scie qui, selon les jours, peuvent nous rendre soupe au lait, nous donner des ailes, nous faire pleurer pour un oui ou pour un non, nous redonner le sourire ou nous mettre les nerfs en boule», précise la psychiatre et psychopharmacologiste new-yorkaise Julie Holland, dont le livre Assumons nos humeurs! Sexe, hormones, sommeil, médicaments… la vérité sur tout ce qui nous rend dingues!, récemment publié chez Robert Laffont, a inspiré les grandes lignes de cet article. «Ces changements d’humeur sont pourtant tout à fait normaux, dit-elle, et il est grand temps qu’on apprenne à les accepter parce qu’ils ne sont pas là pour rien: malgré tous les hauts et les bas qu’ils occasionnent et qu’on questionne, ils peuvent nous être incroyablement utiles.»

Une nouvelle tendance inquiétante

Malheureusement pour nous, tel que le rappelle la sociologue québécoise Francine Descarries, «les femmes ont longtemps été considérées comme des êtres faibles et inférieurs. Jusqu’au XXe siècle, plein de livres se sont chargés de démontrer qu’on était moins intelligentes que les hommes et jusqu’en 1964, on a été mineures devant la loi, poursuit-elle. De ce fait, nos émotions ont également été dévalorisées pour faire place aux principaux attributs masculins. Le gros du problème ne repose donc pas sur la façon dont on contrôle nos émotions, mais sur la façon dont on les interprète socialement. Dans une réunion d’affaires houleuse, un homme qui montre ouvertement sa frustration en donnant un puissant coup de poing sur la table sera bien perçu, car on pensera de lui qu’il est déterminé, qu’il croit en ses idées. À l’inverse, si une femme réagit en versant quelques larmes, elle sera instantanément mal jugée. Après ça, il lui sera impossible de faire valoir ses arguments, de prou- ver aux autres qu’elle est aussi compétente que son confrère, pleurer étant toujours perçu comme synonyme de faiblesse et d’infériorité.»

En 2014, Marie-Pier, 34 ans, a raté l’occasion de devenir l’une des têtes dirigeantes d’une entreprise d’import-export installée au Texas. «De tous les candidats en lice, j’étais la plus qualifiée, affirme-t-elle. Mais au cours d’une réunion, je n’ai pas pu retenir mes larmes lorsque deux participants m’ont insultée de façon extrêmement grossière. J’ai aussitôt été cataloguée “personnalité fragile” et une semaine plus tard, la responsable des ressources humaines est venue à mon bureau pour me dire qu’il existait de nos jours une vaste gamme d’antidépresseurs très efficaces…»

Avec ce genre de recommandation, qui dépasse hélas largement les frontières du Texas, pas étonnant qu’on ait de plus en plus souvent recours aux dérivés féminins du Viagra: des pilules qui nous permettent d’atteindre l’extase en nous rendant insensibles aux aléas de l’existence. Julie Holland a du reste une anecdote assez édifiante à ce propos. Après avoir tour à tour essuyé les foudres d’un patron tyrannique et les larmes qui en ont découlé, l’une de ses patientes l’a appelée pour savoir si elle pouvait lui prescrire des cachets capables d’empêcher à l’avenir ce type de com- portement. Et elle ne parlait pas de celui de son patron, mais… du sien!

«Au lieu d’essayer de régler les choses avec son patron, elle a spontanément préféré se tourner vers les médicaments, ajoute la psychiatre. C’est la solution facile pour ensevelir nos émotions sous une épaisse couche de glace et affronter les circonstances anxiogènes sans que ça nous fasse un pli. Du coup, l’industrie pharmaceutique n’hésite pas à dépenser chaque année des mil- lions de dollars en publicité afin de nous rappeler que si on se sent triste, effrayée ou en colère, elle a ce qu’il faut pour émousser notre sensibilité. Ce qui est franchement terrible, parce qu’elle convertit nos états d’âme en états pathologiques qui doivent être soignés. L’Abilify, un produit qui, à l’origine, a été conçu pour les schizophrènes, est même devenu le vendeur numéro un aux États-Unis. Les schizophrènes ne représentant que 1 % de la population, l’industrie s’est en effet rendu compte qu’en diminuant les doses, ce psychotrope pouvait s’adresser à 50 % de la population, les femmes désireuses de dompter leurs humeurs constituant une bien plus vaste – et lucrative! – clientèle.» Une situation qui alarme sérieusement Julie Holland, «la prise de médicaments anti-montagnes russes étant tout bonnement en train de devenir la nouvelle norme», constate-t-elle.

Sacrées hormones…

Durant trois ans, Alina a ainsi vécu sur un nuage tellement artificiel que même les jours de pluie, le beau temps était au rendez-vous! «Au début, je dois avouer que c’était franchement magique», confie cette mère de quatre enfants aujourd’hui âgée de 41 ans. «Peu importe ce qui se déroulait autour de moi, presque rien ne réussissait à m’affecter. J’ai néanmoins fini par trouver ça louche lorsque mon aîné est revenu à la maison avec plusieurs dents cassées et que ma première réaction a été de le prendre en photo. En cherchant à éviter les symptômes du syndrome prémenstruel [SPM], j’ai égoïstement lévité sur une autre planète.»

À l’instar de 75 % des femmes, Alina était mensuellement incommodée par la façon dont elle surréagissait juste avant l’arrivée de ses règles. Et à l’instar de 100 % des femmes, elle rêvait de pouvoir se réveiller 365 jours par année avec le sourire aux lèvres, sans qu’aucune envie de mordre, de tout casser ou de pleurnicher à la moindre contrariété ne vienne lui pourrir l’existence. «Les pilules font peut-être des miracles de ce côté-là, mais elles nous font surtout passer à côté des choses essentielles de la vie, estime-t-elle. Lorsque je les ai “flushées” avec la bénédiction de mon mari, qui n’en pouvait plus de côtoyer un “gentil zombie”, j’ai eu l’impression de renaître, de réapprendre à conjuguer à tous les modes les verbes vivre, aimer et ressentir.»

«Les femmes ont été conçues pour être empathiques, sensibles à leur environnement et pour deviner intuitivement les non-dits», affirme avec assistance Julie Holland. Un héritage génétique susceptible de nous en faire voir de toutes les couleurs chaque fois qu’on repasse par la case SPM, nos petites antennes se transmuant alors en câbles à haute tension à l’origine de bien des réactions explosives!

«Il y a certainement un lien à faire entre nos sautes d’humeur et les variations hormonales du cycle menstruel, une baisse des taux d’œstrogènes et de progestérone entraînant notamment de la déprime, de l’anxiété, des troubles du sommeil et une augmentation de l’irritabilité, souligne la Dre Lyne Desautels, omnipraticienne. Ce qui explique pourquoi, une fois combinés, ces symptômes peuvent éventuellement déclencher de véritables tragédies grecques! Avec l’âge, la production de ces hormones sexuelles tend également à diminuer et plus on se rapproche de la ménopause, plus on risque d’être sujette à des variations hormonales susceptibles de nous affecter.»

La bonne nouvelle, dans tout ça, c’est que nos coups de gueule ou de cafard in- duits par ces fluctuations hormonales sont parfaitement NATURELS – une vérité capitale qu’on n’a pu s’empêcher d’écrire en lettres majuscules! – et qu’à moins de faire partie des 2 à 6 % de femmes atteintes du trouble dysphorique prémenstruel, la version hard du SPM, il y a moyen d’en atténuer l’ampleur de façon… naturelle (voir «Apprivoiser le dragon qui sommeille en nous», p. 118). Mieux encore? Ces phénomènes peuvent contribuer à améliorer notre quotidien. Car aussi désagréables soient-ils, personne n’aimant se transformer périodiquement en drama queen ambulante à cause d’obscurs mécanismes neuro-endocrinologiques, ceux-ci nous permettent de voir et de cerner la réalité autrement.

Une prise de conscience

De deux à sept jours avant le début des règles, la chute de notre taux de sérotonine – l’une des principales hormones du bon- heur, qui aide à prendre les choses avec un

grain de sel – nous rendra donc maussade et susceptible. «On se fâche alors plus facilement, indique Julie Holland. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne pense pas clairement ou qu’on se fâche automatique- ment pour des broutilles. Cette baisse de sérotonine nous amène simplement à être moins conciliante et, au lieu de continuer à taire nos frustrations, on aura tendance à mettre les points sur les i.»

À cela s’ajoute une chute d’œstrogènes, des hormones synonymes de résilience que Julie Holland n’hésite pas à qualifier d’hormones «tout ce que tu veux, chéri». «Quand elles sont présentes dans notre organisme à un taux plus élevé, elles nous incitent à vouloir plaire, à attirer un partenaire ou à répondre sans broncher aux besoins de notre famille, dit-elle. Mais quand leur taux dégringole, attention! On aura tendance à se soulever contre tout ce qui nous enquiquine. Ça peut donc être une période très libératrice du mois, parce que ces prises de conscience sont réelles. Il faut absolument cesser de croire qu’elles sont irrationnelles, qu’elles sont le fruit d’un esprit perturbé.»

Dans la foulée, Julie Holland en profite pour nous faire remarquer qu’il est toujours bon de savoir où on en est dans notre cycle menstruel. «Durant l’ovulation, on sera par exemple plus confiante, plus charismatique, plus sûre de nos moyens. C’est le moment idéal pour présider une réunion ou donner des conférences. À l’inverse, on évitera de négocier une augmentation de salaire à quelques jours des règles! Mieux vaut alors s’attaquer à des tâches réclamant un œil cri- tique, comme réorganiser notre emploi du temps, entreprendre le ménage de nos placards ou redistribuer de façon plus équitable les travaux domestiques.»

«En apprenant à s’écouter davantage pendant les phases de fluctuations hormonales, on devrait en ressortir gagnante, assure l’auteure. On sera peut-être plus irritable, mais on sera surtout plus authentique, plus réceptive à ce qu’on ressent vraiment.»

Photo: Stocksy

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