Bicuriosité: un phénomène émergent?

13 Mar 2017 par Kathleen Michaud
Catégories : Psycho

Dans les écoles et sur les réseaux sociaux, plusieurs jeunes s'affichent comme bicurieux. Assistons-nous à un phénomène émergent? Deux experts donnent leur avis sur la question.

Même si, de nos jours, les sociétés occidentales acceptent bien l’homosexualité, la bisexualité, elle, est encore mal comprise et souvent perçue comme un phénomène marginal, que plusieurs associent à une homosexualité refoulée. Elle est également confondue avec la bicuriosité, dont on entend de plus en plus parler chez les jeunes. En fait, la bicuriosité se caractérise par une orientation sexuelle stable (homosexuelle ou hétérosexuelle), mais avec un certain intérêt pour des personnes du sexe envers lequel on n’est habituellement pas attiré.

Pour un grand nombre d’expérimentateurs, il ne s’agit que d’un moyen de mieux définir leur orientation sexuelle, sans pour autant s’identifier comme bisexuels. Il n’y aurait donc pas de véritable lien entre bisexualité et bicuriosité.

Si les jeunes parlent désormais plus volontiers de leurs aventures avec une personne de même sexe, ça ne signifie pas pour autant que la sexualité connaît une révolution, affirme Michel Dorais, sociologue de la sexualité et professeur en sciences sociales à l’Université Laval: «D’une décennie à l’autre, la sexualité change très peu. Depuis qu’on a des statistiques – ça remonte aux années 1950 – sur la sexualité, on sait qu’il y a une stabilité. Par exemple, l’âge moyen des premières relations sexuelles baisse parfois de quelques mois durant une décennie, mais sans plus. Ce n’est donc pas vrai que les jeunes d’aujourd’hui sont plus précoces qu’à l’époque de la révolution sexuelle. En fait, ils ont moins de partenaires et sont plus conservateurs. Si on a l’impression que les jeunes de 2017 sont hypersexués et dévergondés, c’est peut-être parce qu’ils discutent plus ouvertement de leur sexualité. La bicuriosité existait avant, mais on en parlait peu. Les gens disaient “J’ai eu des expériences”, ce qui englobait bien des choses. Les termes changent. Avant, on était hétéro ou gai. Aujourd’hui, on a plusieurs autres qualificatifs: bi, ambi, queer, etc. Le bisexuel sait qu’il éprouve une attirance égale pour les deux sexes. L’ambi (du mot ambivalent) ne le sait pas trop et se dit en questionnement. Quant aux queers (ou allosexuels), ils refusent toute étiquette. Et les bicurieux explorent.»

Un phénomène plus féminin?

La bicuriosité ne serait donc pas une mode puisqu’elle existe depuis fort longtemps. En effet, selon les premières enquêtes nord-américaines menées par le célèbre sexologue Alfred Kinsey dans les années 1940, 20 % des femmes et 37 % des hommes interrogés avaient eu au moins un rapport homosexuel, alors que 28 % des femmes et près de 50 % des hommes avaient ressenti un désir homo-érotique au moins une fois. «N’oublions pas que cette étude a été menée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, durant laquelle les hommes avaient vécu entre eux plusieurs années sur les champs de bataille. Cela dit, la plupart de ces personnes se définissaient comme hétérosexuelles. Le mot bicurieux est une invention toute récente…», explique M. Dorais.

De nos jours, les filles seraient peut-être plus nombreuses que les garçons à se montrer bicurieuses. Ce qui a changé entre les femmes de cette époque et les jeunes filles d’aujourd’hui, c’est qu’elles s’accordent davantage de liberté et qu’elles en parlent plus ouvertement. «La permissivité a toujours été plus grande sur le plan des rapports physiques entre filles, note le sociologue. Par exemple, on voit rarement un gars peigner les cheveux d’un autre gars, tandis que les filles ont souvent ce genre de contacts entre elles. Une fille en peine d’amour appelle spontanément une amie pour qu’elle vienne la consoler et dormir avec elle. Connaissez-vous beaucoup de gars qui demandent à leur meilleur ami de venir coucher avec eux lorsqu’ils ont une peine d’amour? À cet égard, la culture des hommes et des femmes n’est pas la même. L’ouverture est plus grande chez les filles, sans compter certaines tendances liées aux vedettes de la culture pop.»

En effet, qui n’a pas déjà vu des stars féminines s’embrasser langoureusement devant la caméra lors de remises de prix… sans que personne ne s’en offusque outre mesure? Un geste qui a probablement contribué à faire évoluer nos mœurs en matière de sexualité. «Si on pense par exemple à l’homosexualité, il y a sûrement moins de tabous dans notre société actuelle que dans celles des générations précédentes, soutient Sophie Cardinal, travailleuse sociale. La norme change et les jeunes ne sont pas distincts du modèle dans lequel ils vivent. De nos jours, au Québec, la famille homoparentale existe et elle est socialement acceptée.»

La sphère de la sexualité a donc subi des transformations. «Et le développement de l’identité, qui inclut aussi l’identité sexuelle, est partie prenante de l’adolescence, poursuit Mme Cardinal. Je ne crois pas que la bicuriosité soit une mode. Les adolescents ont un peu désexualisé l’amour, dans le sens où, pour eux, on aime d’abord une personne, qu’elle soit un homme ou une femme. Et quand on a vu Madonna embrasser Britney Spears à la télé, personne n’a tenté de savoir si elles étaient bisexuelles pour autant.»

 

Est-ce in d’être bicurieux?

Selon Sophie Cardinal, la bicuriosité demeure un phénomène marginal. Cela dit, les jeunes peuvent-ils néanmoins se sentir pressés d’avoir des relations sexuelles avec des personnes de même sexe (ou de l’autre sexe si la personne se dit gai)? «Chaque jeune vit sa sexualité différemment. Je ne pense pas que les ados ressentent une pression. Par contre, nous devons être conscients qu’à l’adolescence, il existe une pression par rapport à une multitude d’expériences, notamment avec la drogue et la cigarette. L’enjeu du développement de l’adolescent repose sur divers aspects, pas seulement sur la sexualité. Quant aux discussions sur la bicuriosité, je n’ai pas l’impression qu’elles soient à ce point omniprésentes. Ce n’est vraiment pas la majorité des ados qui se disent bicurieux. En revanche, ils acceptent sans jugement ceux qui le sont.»

Michel Dorais abonde dans le même sens: «Le fait qu’on parle davantage de bicuriosité peut peut-être donner envie à certains jeunes d’essayer la chose, mais en même temps, c’est très difficile d’influencer des attirances sexuelles qui sont très précises, encore bien plus que les préférences vestimentaires ou autres. À l’adolescence, les goûts sexuels sont en train de se structurer. Est-ce que plus de jeunes se laisseront tenter par la bicuriosité sous prétexte qu’il règne une plus grande ouverture à cet égard? Peut-être, mais ce ne sera certainement pas généralisé.»

Matière à discussion?

Comme les écoles n’offrent plus de cours d’éducation sexuelle, revient-il aux parents de discuter de bicuriosité avec leur ado? De l’avis des experts interviewés, il n’est pas approprié d’aborder le sujet avec notre enfant. Les expérimentations sexuelles font partie de son développement et il ne faudrait pas dramatiser ses choix. Ce qui compte, c’est de garder une communication ouverte afin de l’encourager à nous parler de ses préoccupations… s’il en a.

À ce propos, la travailleuse sociale Sophie Cardinal croit qu’on devrait surtout parler de l’importance de bien choisir son partenaire et de s’assurer que la relation est égalitaire. «Au-delà de la bicuriosité et de la bisexualité, il y a la relation à soi-même et aux autres dont il faut jaser. L’attirance sexuelle est une des facettes de la relation à l’autre, mais ce n’est pas la seule. Il faut aussi faire attention à la manière dont on aborde la sexualité avec notre ado. Le catégoriser en disant “As-tu un chum ou une blonde?”, ce n’est pas une bonne approche. On devrait plutôt demander “As-tu quelqu’un dans ta vie?” ou “Es-tu amoureux de quelqu’un?” pour ouvrir le dialogue.»

Si notre enfant reste silencieux mais qu’on le sent perturbé, il faudrait alors le référer à un psychologue ou à un groupe d’entraide. À la suite d’expériences homosexuelles, il arrive en effet que certains jeunes doutent de leur orientation que cette indécision s’avère une source de souffrance, d’où l’utilité de consulter.

Cela dit, bien que chaque parent ait sa propre perception de la sexualité, il faut accepter que celle de notre enfant puisse être différente de la nôtre. Qu’il se qualifie d’hétéro, de bisexuel ou de bicurieux, est-ce donc si important? Car l’amour, lui, se fiche bien des étiquettes.

Photo: Getty Images

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