Suis-je normale?

27 Mar 2017 par Valérie Schiltz
Catégories : Psycho

En matière de sexe, les doutes et les occasions de se remettre en question sont légion. Et ça ne prend pas grand-chose pour qu'on se demande si nos goûts correspondent aux critères de la "normalité".

En explorant huit cas de figure (pas forcément olé! olé!) commentés par trois sexologues, on s’interroge sur ce fameux besoin de conformité.

  1. «Le sexe ne m’intéresse pas.»

Selon diverses études, les individus véritablement asexués formeraient à peine 1 % de la population. «Et ces personnes consultent rarement un sexologue parce qu’elles n’en souffrent pas, soutient Amélie Blanchette, sexologue et psychothérapeute. Elles n’ont tout simplement aucune attirance pour le sexe. L’amour qu’elles portent à autrui passe par la tendresse», précise-t-elle, affirmant du même souffle que cet état est de plus en plus reconnu comme une orientation sexuelle proprement dite.

Soit. Mais si on fait partie du 99 % qui reste et qu’on n’a pas d’intérêt non plus pour la bagatelle? Selon Sylvie Lavallée, sexologue, chroniqueuse dans les médias et auteure, «l’absence de désir est souvent le symptôme de quelque chose d’autre: un traumatisme, un débalancement hormonal, un problème de couple ou une insatisfaction par rapport à notre vie. Il faut gratter pour en trouver la cause et ne pas attendre que les choses s’aggravent.»

Cela dit, il se peut que le sexe ne nous intéresse pas… momentanément. «Ça, c’est tellement normal!» s’exclame Amélie Blanchette. «Les aléas de la vie – grossesse, défis professionnels, routine – font fluctuer notre désir et ce, tout au long de notre existence.» Bref, inutile de se trouver nulle au lit sous prétexte qu’on n’a pas envie de baiser 24 heures sur 24… La différence entre ce manque d’enthousiasme passager et l’asexualité, c’est qu’il existe tout de même un certain intérêt pour la chose, souvent enseveli sous une grande fatigue. «Dans ces cas-là, on se rappelle que l’affection, ça compte aussi, et qu’il est important de garder le contact avec l’être aimé», insiste Mme Blanchette.

  1. «Mon couple s’est formé alors que nous étions jeunes tous les deux. On s’aime encore, mais j’ai le goût de vivre autre chose…»

La sexologue Sylvie Lavallée s’est justement penchée sur la question pour son prochain livre, à paraître cet hiver. Un des chapitres porte sur ces high school lovers, des amoureux en couple depuis leur tendre jeunesse et qui sont encore ensemble 20 ans plus tard. «C’est un grand bonheur de rencontrer tôt dans sa vie une personne stable avec qui cheminer, admet l’auteure, mais il s’agit aussi d’un âge où chacun a envie d’explorer et de découvrir. Beaucoup de ces couples me consultent parce qu’ils en arrivent à un point où l’attachement est toujours là, mais qu’ils ont envie de vivre autre chose sans nécessairement tromper leur conjoint. Ils se sentent coincés et se demandent s’ils sont normaux. Ce à quoi je réponds chaque fois: «Bien sûr!»

Il faut dire qu’il se passe une foule d’événements dans nos vies entre 20 et 30 ans: on quitte le foyer parental, on amorce notre parcours professionnel, on assume de plus en plus de responsabilités… Tout ça nous fait évoluer, et pas forcément en même temps que notre partenaire. «C’est troublant et triste, parce qu’on voudrait croire à l’amour qui dure toujours, ajoute Mme Lavallée. Mais cette ambivalence est à la fois la plus belle et la pire position pour l’être humain: ça lui donne plusieurs options. Il va falloir se positionner, mais en attendant, on peut évaluer ses désirs, ses émotions, et se donner du temps.» Tout quitter et se trouver un amant ou décider de se concentrer sur son compagnon de vie et d’explorer de nouveaux champs d’intérêt avec lui… «Toutes les options sont sur la table, note la sexologue. Et on n’est pas obligés de choisir là, maintenant. Accepter cette zone grise enlève beaucoup de stress.»

  1. Mon conjoint et moi ne faisons l’amour qu’à l’occasion.

«La fréquence sexuelle dans un couple, c’est qu’elle soit harmonieuse», affirme Myriam Bouchard, infirmière et sexologue. Qu’on soit deux chauds lapins qui fricotent ensemble sept fois par semaine ou que, comme le fredonnait jadis La Bolduc, «ça arrive rien qu’une fois par année» dans notre cas, l’essentiel, c’est que les deux conjoints soient satisfaits et «que le désir puisse naître quand ils le veulent», ajoute Amélie Blanchette. Toutefois, si la question de la fréquence crée de l’embarras, il faudrait y voir.

«Ce n’est pas normal d’être mal à l’aise en regardant des gens s’embrasser à la télé. Dans ce cas-là, mieux vaut consulter avant que la situation s’enlise et que les partenaires restent sur le pilote automatique», renchérit Sylvie Lavallée. Et si la situation convient à l’un, mais pas à l’autre? On en discute. «C’est certain que ça risque de provoquer des conflits parce que, dans un cas pareil, il y en a toujours un qui se sent lésé», concède Mme Bouchard. Plutôt que de s’adresser mutuellement des reproches, on se demande d’où provient le problème. «Et on essaie de trouver un point de rencontre», commente Mme Blanchette.

  1. «Je suis attirée par un gars en fauteuil roulant, mais je n’ose pas le draguer. Je crains que les rapports sexuels avec lui soient bizarres ou que cet homme soit impuissant.»

Une appréhension révélatrice du fait que, même de nos jours, la sexualité des personnes handicapées est encore taboue. «Ces gens-là sont souvent perçus comme diminués et sans libido, ce qui est totalement faux», signale Myriam Bouchard. Réglons d’abord la question de l’impuissance: ce n’est pas parce qu’un homme se déplace en fauteuil roulant qu’il est impuissant. «Ça dépend de l’endroit où se situe la lésion dans la moelle épinière», précise la sexologue. Certains paraplégiques n’ont donc aucun problème d’érection. Pour les autres, «il existe des solutions comme les injections à l’intérieur du pénis, les pompes et les stimulateurs d’érection [Viagra, Cialis, etc.]», énumère Amélie Blanchette. Et puis, on peut compter sur d’autres zones érogènes que les parties génitales, rappellent les deux sexologues. «Les personnes handicapées savent se débrouiller, elles ont développé d’autres façons de faire et de s’amuser, souligne Mme Blanchette. On a tendance à l’oublier, mais le cerveau est le plus gros organe sexuel de l’être humain.»

  1. «J’aime bien quand ça joue un peu rough au lit.»

Une récente étude de l’Institut Philippe-Pinel de Montréal révélait que 23,7 % des femmes avaient déjà expérimenté le masochisme et que 27,8 % d’entre elles avaient des fantasmes de soumission. L’effet Christian Grey? «C’est sûr qu’avant la parution de 50 nuances de Grey, le sadomasochisme était tabou. C’est maintenant devenu tendance», estime Myriam Bouchard. Donner des ordres ou en recevoir nous font de l’effet? Pourquoi pas… «tant qu’on établit la distinction entre le jeu et la vraie vie», ajoute la sexologue. Si ça reste un jeu de rôles ludique entre deux adultes consentants qui se respectent et s’amusent, que les partenaires sont ouverts et capables de communiquer, tout baigne. «Mais si on s’aperçoit qu’on est dans un pattern relationnel avec une attitude castrante de notre part ou de la part de l’autre, ça ne va plus du tout», soutient Mme Bouchard.

  1. «Des objets pour pimenter la chose? J’adore ça!»

Du fétichisme? Pas si vite. Tout est question de nuances, comme en témoigne l’exemple qu’en donne Myriam Bouchard: «Que notre chum porte un chapeau de cowboy un soir et que ça nous excite, c’est parfaitement correct. Mais si on en a besoin à chaque rapport sexuel et que notre homme commence à trouver ça lourd, là, c’est une autre histoire.»

Il faut savoir que le fétichisme, tout comme le sadomaschisme, fait partie des déviances répertoriées dans le DSM-5, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Cela dit, nos pulsions doivent être particulièrement intenses pour devenir problématiques au point d’entrer dans la catégorie du trouble mental. «Il faut, par exemple, qu’on ait besoin de ces objets chaque fois qu’on a une relation sexuelle, que ça nuise à notre travail et que ça nous empêche d’entrer en relation avec les autres», poursuit Mme Bouchard. Notre intérêt pour les accessoires se résume à porter des talons hauts à l’occasion pendant l’amour? Ça ne fait de mal à personne.

  1. «J’ai un faible pour la porno.»

Pornhub, le leader de la pornographie sur le Web, nous apprenait en début d’année que 27 % de ses utilisateurs sont des femmes. Et en 2014, un sondage de l’Institut français d’opinion publique révélait que 55 % des Français et 53 % des Américains ont déjà visionné des films X en couple. «La porno peut être un bon outil pour fantasmer», admet Myriam Bouchard. Qu’on soit seule ou avec un partenaire. À la condition, bien sûr, de savoir faire la part des choses. Si ça nous met de la pression côté performance ou si ça déforme la perception de notre image corporelle ou de celle de l’être aimé (avoir des poils, c’est normal, tout comme porter un soutien-gorge 34 B plutôt que GG), on doit alors prendre du recul. «La pornographie peut contribuer à nos fantasmes, mais pas limiter nos intérêts sexuels», estime Amélie Blanchette. La question de la fréquence doit aussi se poser. Y recourir plusieurs heures par jour, c’est trop. «Ça ne doit pas devenir un refuge abrutissant, car il faudrait alors se demander pourquoi on regarde de la porno», avance Sylvie Lavallée. Même chose si notre consommation devient un réflexe et qu’elle a des répercussions négatives sur notre vécu relationnel ou professionnel.

  1. «Je suis attirée autant par les femmes que par les hommes.»

«Une des choses qui ont été mises en lumière par les Rapports Kinsey [ndlr: études du Dr Alfred Kinsey portant sur les habitudes sexuelles des Américains dans les années 1940 et 1950], c’est qu’on trouve des gradations dans le domaine de l’attirance sexuelle», explique Amélie Blanchette. On peut ainsi être exclusivement attirée par les hommes ou juste par les femmes, autant attirée par un sexe que par l’autre, ou encore plus légèrement par un, mais quand même par l’autre. «Et ce degré d’attirance peut varier dans le temps, selon les phases de notre existence», ajoute la sexologue.

Dans le cas des bisexuels (en 2014, 1,3 % des Canadiens âgés de 18 à 59 ans se déclaraient bisexuels, selon Statistique Canada), c’est la personne qui suscite l’intérêt plus que son sexe. Cela dit, il n’y en a pas plus qu’avant. «Les personnes véritablement bisexuelles sont juste plus nombreuses à s’afficher ouvertement», précise Mme Blanchette. En revanche, la «bicuriosité», elle, est à la mode, assure Myriam Bouchard: «C’est presque rendu une exigence sociale. Il faudrait essayer les deux pour être dans le coup. Si ça nous tente, ça va. Mais si ça ne nous intéresse pas, c’est correct aussi.»

  1. J’ai 70 ans et j’ai encore beaucoup de plaisir à faire l’amour.

Ben tiens! «Si la vie sexuelle des gens d’un certain âge est encore taboue, elle ne l’est pas pour eux, mais pour ceux et celles qui les entourent!» s’exclame Myriam Bouchard. Dans une société comme la nôtre, où la jeunesse est glorifiée, on est effectivement très prompt à penser que les aînés sont moins intéressés par la chose… ou qu’ils ne sont carrément plus capables d’avoir des rapports sexuels. «Rien n’est plus faux, rétorque la sexologue. Beaucoup de couples de cet âge ont une vie sexuelle active et régulière. Ce ne sont pas tous les hommes de 65 ans qui ont des problèmes d’érection! Et les femmes ménopausées ne sont pas pour autant en panne sèche! La majorité d’entre eux est encore en excellente forme.»

Et si problème il y a, des solutions existent: médicaments prescrits pour les troubles érectiles des hommes et lubrifiant pour les femmes. L’acceptation, l’imagination et l’humour font également des merveilles. «À cet âge, on est beaucoup moins ancré dans la génitalité et plus global dans l’approche, souligne Amélie Blanchette. On est aussi plus en paix avec notre image corporelle.» L’érection est moins rapide? Et bien soit. On se caressera plus longtemps!

Photo: Stocksy

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Cet article est paru dans le magazine VÉRO Spécial sexe.

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