Ariane Moffat: la femme derrière l’artiste

19 Fév 2019 par Laurie Dupont
Catégories : Culture / Véro-Article

Entretien avec Ariane Moffat, une femme de cœur qui n’a pas fini d’y puiser le meilleur d’elle-même pour nous l’offrir.

La femme derrière l’artiste

Tout le monde aime Ariane Moffatt. Elle a un je-ne-sais-quoi d’universel, un petit quelque chose qui fait flancher quiconque croise sa route. Après le tourbillon du lancement de son sixième album en carrière, l’artiste, qui ne tient rien de tout ça pour acquis, prend un pas de recul pour mettre en lumière ses bons (et moins bons) coups des dernières années. Bilan de vie plus personnel que professionnel pour celle qui soufflera sous peu ses 40 bougies.

Midi tapant, Ariane passe la porte du Larry’s, petit restaurant prisé du Mile-End où elle a ses habitudes, et se dirige vers moi d’un pas décidé, sourire bienveillant aux lèvres. L’auteure-compositrice-interprète [«Je n’aime pas tant le mot “autrice”, dans lequel j’entends “triste”. Je suis une au-teu-re», précise-t-elle.] achève rien de moins qu’un ultramarathon d’entrevues promotionnelles en lien avec son dernier album Petites mains précieuses. À peine s’est-elle assise qu’Ariane m’avoue être un peu lasse de parler d’elle-même. Elle laisse s’écouler quelques secondes de silence puis finit par s’esclaffer, façon Moffatt.

Même si un tel aveu a tout pour provoquer une crise d’urticaire chez n’importe quel intervieweur, il me fait étrangement l’effet inverse. Un regard furtif lancé vers mon magnéto m’informe que je ne dispose maintenant que de 90 minutes pour rendre loquace celle qui a l’impression d’avoir déjà tout dit.

Permettons-nous d’abord un bref retour en arrière. En octobre dernier, Ariane lançait son sixième album en carrière au Centre Never Apart, rempli à craquer de médias et d’amis venus l’applaudir. Lors de son touchant discours de remerciement à son entourage professionnel et intime, l’artiste a su viser juste en proclamant que «Derrière chaque grande femme, il y a une autre grande femme». Cette reprise volontairement modifiée de la citation connue venait mettre en lumière l’apport de Florence, sa conjointe, dans son processus de création. Mais que souhaitait-elle passer comme message, exactement? «Je suis vraiment contente d’avoir l’occasion d’aborder le sujet, dit-elle avec sincérité, parce qu’en entrevue, on ne parle trop souvent que de soi-même. Et dans une histoire comme celle-là, ça ne serait pas représentatif du tout de juste parler de moi.»

Mères dignes

En effet, alors que la chanteuse prévoyait prendre la totalité de son congé parental afin d’en profiter pleinement, la réalité a été tout autre. «Je me suis rendu compte que j’étais incapable de faire taire longtemps cette partie créatrice en moi. J’avais besoin d’avoir cette place où je pouvais m’exprimer afin de ne pas virer folle et d’être “juste” une maman. Comme ma blonde me voyait très habitée par la création, elle a choisi de repousser son retour au travail pour me permettre de réaliser mon disque. C’est vraiment un beau geste de sa part.»

À ce propos, n’allons surtout pas croire que l’artiste bénéficie d’un passe-droit lui permettant de faire passer son œuvre avant tout le reste. Que nenni. «On a choisi la parité professionnelle, Florence et moi, car ma blonde est aussi une femme de carrière. Ce n’est pas parce que je suis une personnalité publique que j’ai plus d’excuses pour ne pas m’investir dans mon rôle parental. D’ailleurs, j’opte pour des choix de carrière qui ressemblent peut-être moins à ceux de mes collègues masculins. Sans rien vouloir leur enlever, il y a quelque chose de plus installé dans le stéréotype de l’homme-papa-chanteur qui part en tournée. Comme maman – et de la façon dont ma dynamique de couple fonctionne – les départs prolongés ne sont pas envisageables.»

Tiens, tiens, intéressant. Mais avec un album aussi fort musicalement, donc tout indiqué pour être joué et rejoué sur scène, on peut facilement prédire que chacune des villes de la province voudra accueillir un spectacle d’Ariane Moffatt quelque part en 2019… «Je vais aller faire mon tour partout au Québec, précise la chanteuse avec empressement, mais mon équipe et moi avons décidé d’allonger la durée de la tournée afin d’être en show seulement une fin de semaine sur deux, ce qui va me permettre d’aller au chalet en famille les weekends où je n’ai pas d’engagement. En ce moment, j’ai un bébé d’un an et demi, et il demeure ma priorité. J’ai décidé de me lancer dans la création d’un album quand il était très très jeune, et là, je vais défendre mon disque en fonction d’où je suis rendue dans ma vie de mère. Je ne peux plus penser qu’à mon propre plaisir.»

Même si le mot «sacrifice» sort à quelques reprises de la bouche d’Ariane, il n’a jamais de connotation péjorative. La maman semble même plutôt en paix avec ses décisions. «Une autre étape de ma carrière a été marquée par l’arrivée de mes enfants. C’est certain qu’en tournée, j’aurai beaucoup de plaisir. Ma blonde me rappelle d’ailleurs souvent que je suis chanceuse de pouvoir aller manger au resto avec mes chums musiciens et de boire un verre de vin avec eux avant le show. Et elle a raison! [rires] La notion de plaisir dans mon travail est très présente, et la liberté, inhérente… c’est pour ça que je l’ai choisi! Cela dit, je ne pourrais jamais mettre la switch complètement à off. Je serai toujours à portée de texto, bien connectée à la maison. Oui, je profite des avantages de ma vie professionnelle, mais les responsabilités parentales, je les ai 24 h sur 24, elles ne me quittent pas.»

Et la notion de culpabilité dans tout ça? Est-ce qu’Ariane réussit à y échapper ou la subit-elle comme la plupart d’entre nous? «Mon sentiment de culpabilité est facile à déclencher et parfois lourd à porter, avoue-t-elle. Quand mes premières réactions sont de me braquer ou de réagir trop fort, c’est parce que je me sens coupable. Maintenant, je me connais davantage, et je sais que quand je pogne les nerfs, c’est parce qu’on a appuyé sur le bouton de la culpabilité. Je dois alors remettre les choses en perspective pour ne pas faire souffrir ma blonde avec ce qui m’appartient. Et comme dans tous les couples, on travaille nos failles en dialoguant. Et quand tu vis avec une psy, t’as pas le choix, le dialogue est là!» (rires)

Intime et personnel

Nos plats arrivent pendant cet instant d’hilarité. Je laisse Ariane se délecter d’une première bouchée de salade, et je poursuis tout naturellement la conversation sur sa douce, avec qui elle se mariera d’ailleurs l’été prochain.

Encline à s’ouvrir sur sa relation des 12 dernières années, Ariane ne tarit pas d’éloges sur ce lien privilégié qui l’unit à Florence. «Le sentiment amoureux s’approfondit et devient multicouche. Ça dépasse l’effet de flammèche que l’autre personne te fait. C’est davantage ce qu’elle représente, ce qu’elle a donné sans compter pour le “nous” familial, ce qu’elle détient comme secrets sur toi; tout ça définit cet engagement très profond. Tant qu’il y a de l’amour et de l’admiration, c’est un bon gage de réussite.»

La femme sirote une gorgée de vin blanc et renchérit: «Flo n’a pas besoin de plaire ni de séduire à tout prix. Elle peut dire ce qu’elle pense à quiconque – qu’il soit super connu ou non – et ça crée un magnétisme immédiat, car on peut discuter rapidement des vraies affaires avec elle.» Inspirant. On prend des notes, mesdames et messieurs.

L’écouter ainsi m’entretenir de son couple, quasi sans filtre, me rappelle que la chanteuse ne s’est pas toujours exposée aussi librement. Comment a-t-elle appris à valser entre ce qu’elle choisit de divulguer et ce qui doit rester de l’ordre de l’intime, surtout à l’ère des réseaux sociaux?

«C’est une danse très spéciale à apprendre. Je n’ai pas encore fini de définir comment je dois agir. Autant je partage ma vie avec quelqu’un pour qui l’éthique est très importante, qui a des patients et qui se doit donc d’être discrète, autant j’ai envie de célébrer le fait que je ne suis pas toute seule dans cette aventure. Côté réseaux sociaux, mes enfants apparaissent dans mes stories parce qu’elles sont éphémères, elles ne durent que 24 h. Cela dit, je ne figurerai pas en page couverture d’un magazine avec ma famille. L’avantage des réseaux sociaux, c’est que je peux contrôler le contenu que j’offre et que je n’ai pas l’impression d’utiliser ma famille à des fins people ou mercantiles. Au début de ma carrière, jamais je n’aurais pu imaginer que ma vie familiale serait aussi présente dans mon personnage public, mais quand j’ai fait mon coming out, tout a déboulé. Et je suis fière de ce côté femme-artiste-mère homoparentale, c’est un statut unique que j’ai envie de défendre comme un tout.»

Les apparences

À l’émission Tout le monde en parle du 14 octobre dernier, Ariane a affirmé œuvrer dans «un métier où on est très exposé, où il est difficile d’aller en pleine confiance dans son corps», et que ce dernier a longtemps été un enjeu qui l’a empêchée d’avoir du plaisir dans son travail.

«Je n’avais pas de fun parce que je me trouvais grosse et ça ne me dérange même pas d’en parler. Cela dit, je sais qu’on doit prôner la diversité corporelle; c’est un gros trend de s’accepter telle qu’on est.» Un ange passe. Comme si Ariane se doutait qu’elle allait dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

«C’est challengeant parce que je sais que les gens ne regardent que ça. Même si on parle beaucoup de diversité corporelle, on est aussi dans une ère du culte de l’entraîneur vedette – comme celui avec qui je m’entraîne, d’ailleurs! [rires] Socialement, c’est pas vrai que les gens ne s’attardent pas au physique des autres, je ne suis pas conne! L’image prime sur tout. Donc, même si je cherche à être en harmonie avec mon corps, je travaille dans un métier où je me heurte constamment à la valorisation de la minceur et du corps parfait. Pour accéder au fameux “je m’en crisse” dont on rêve toutes, c’est un méchant défi!»

Parce qu’il n’y a pas de hasard et que la vie semble parfois se foutre gentiment de notre gueule, la serveuse, tout sourire, vient nous offrir un gelato au café, cadeau de la maison. S’ensuit un échange de regards, avant que nos rires presque synchronisés retentissent pour la xième fois entre les murs de ce petit resto. On savoure une bouchée, qui contient assurément autant de caféine qu’un double espresso, puis on dépose nos cuillères, en signe de retraite du dessert.

«Je dois dire en toute honnêteté que ce corps in between m’a créé du stress et du self bashing, poursuit la chanteuse. Maintenant, je me sens mieux, parce que, sans pour autant avoir perdu 40 livres, j’ai remis l’activité physique au centre de ma vie.»

Ce changement qu’elle opère d’abord pour elle-même attire toutefois l’attention de tous. «Dernièrement, j’ai fait des photos pour différents projets et on m’en parle énormément. C’est absurde que quand je publie une photo de page couverture de magazine ou d’une pochette d’album sur Instagram, les likes explosent, mais que si j’offre une chanson en primeur sur les réseaux sociaux, ça fait beaucoup moins réagir le public. Et lorsque je lis à plusieurs reprises que je suis belle sur les derniers clichés que j’ai publiés, j’entends un peu: “Bravo, tu as perdu du poids!” Ces commentaires prouvent que derrière ce désir de diversité corporelle, les gens accordent encore énormément d’importance à l’apparence. C’est pourquoi je ne me gêne plus pour affirmer que mon excès de poids m’a dérangée. Ce n’est que de l’honnêteté, après tout… Cela dit, le vent commence à tourner tranquillement et j’ai l’impression de l’avoir un peu moins dans la face. Ça fait du bien.»

SES ACTUS

Ariane Moffatt est en tournée de spectacles pour son album Petites mains précieuses. Toutes les dates au arianemoffatt.com

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Cette entrevue est tirée du magazine Véro d’hiver 2019. Abonnez-vous maintenant!

Photos: Maude Arsenault
Stylisme: Patrick Vimbor



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