Christine Morency: mieux vaut en rire!

21 Juil 2020 par Jean-Yves Girard
Catégories : Culture / Véro-Article
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Sa vie n’a pas toujours été drôle, mais elle a décidé d’en rire. Rencontre avec l’humoriste Christine Morency.

Elle est l’interviewée idéale: pas de langue de bois ni de formules creuses, tous les sujets peuvent être abordés et toute question obtiendra réponse.

Il se peut que son nom ne vous dise rien (mais ça viendra). Et si vous l’avez vue à l’émission Prière de ne pas envoyer de fleurs consacrée à Maripier Morin, vous l’avez sûrement remarquée. En talons aiguilles et jambes nues, moulée dans une chic robe noire à volant et bretelles spaghetti, Christine Morency prétendait avoir été, du «vivant» de «la Morin», sa doublure quand elle était porteuse de valise au Banquier. «J’ai vécu dans l’ombre d’une fille de 12 livres!» s’exclamait-elle avec bagout et assurance devant un Patrice L’Écuyer pince-sans-rire et une Marie-Pier hilare, volant littéralement le show.

Pour notre rencontre, un midi printanier pré-COVID-19, Christine avait choisi un look moins glamour, mais plus pratique. «Le jean legging, je l’ai trouvé chez Tigre Géant et mon chandail vient de chez Addition Elle. Mes espadrilles aussi, parce qu’ils ont des souliers pour pieds larges», a expliqué la jeune femme, fan de fringues frustrée devant le mince éventail qui s’offre à elle. «Je porte du 3X, des fois du 4X, quand je veux me sentir un peu lousse. Et mon soutien-gorge, c’est du 44DD. Le problème, c’est pas les boules, mais le tour de poitrine. Pendant des années, les modèles de ma taille étaient tellement laids que j’en achetais des sexy à La Senza et que j’ajoutais des rallonges pour que ça ferme en arrière. Je m’arrangeais pour enlever ma brassière avant que le gars s’aperçoive de quelque chose.» Disons que c’était son système DD.

Byebye, Bonsoir bonsoir!

L’humoriste m’attendait chez Eugène, où elle a ses habitudes. Assise au fond de ce café-restaurant situé dans une rue paisible de son quartier, le Village gai, Christine est plus calme qu’à la télé et moins survoltée (heureusement!) qu’en spectacle. «Sur scène, c’est zéro censure, dit-elle d’une voix qui porte jusqu’aux oreilles des convives, deux tables plus loin. Les gens qui viennent me voir le savent: je suis trash, je sacre, je parle fort et je parle de cul. Je m’assume complètement.»

Son franc-parler, capable de décoiffer Monsieur Net, a contribué à bâtir sa réputation. Christine Morency n’est pas du genre à se défiler. Même là où un autre artiste qui, comme elle, débute dans le métier, refuserait de s’engager au risque de s’enfarger.

Prenez sa participation – remarquée – l’année dernière à Bonsoir bonsoir!, le talk-show estival piloté par Jean-Philippe Wauthier. Décrite sur le site Web de Radio-Canada comme «la reine des “complimardes” [qui] ne rate pas une occasion de se coller à une vedette présente sur le plateau afin de briller et de tenter de lui voler sa place», Christine devait faire partie des «amis» de l’émission. On ne l’a pourtant vue que deux fois. Pourquoi? «Je faisais beaucoup rire Jean-Philippe, je répondais au mandat qu’on m’avait donné, qui était de déranger, mais le public ne comprenait pas ce que je faisais là. Les gens voyaient une inconnue qui arrive comme un truck et qui démolit des artistes aimés. Ça ne me servait pas. Je suis encore à l’étape où toutes mes apparitions à la télé comptent.»

L’«amie» de l’émission a donc tiré sa révérence. Ce léger accident de parcours n’a pas nui à sa carrière. Ses projets se multiplient, ses salles sont pleines. Elle assure à l’occasion la première partie d’un pilier de sa profession, Mike Ward – «un des meilleurs humains que j’ai jamais rencontrés, sweet, généreux, timide, gentil.»

Quarante-huit heures avant notre tête-à-tête, Christine se produisait avec d’autres humoristes à Iqaluit, au Nunavut, où elle a pu savourer une spécialité locale, le phoque cuit. «C’est aussi délicieux que de licher ta porte de char», écrira-t-elle ensuite à ses 15 000 abonnés sur Facebook. «J’ai aussi fait une tournée au Manitoba et à Terre-Neuve et Labrador. C’est fou ce qui m’arrive!» Elle répétera cette phrase à quelques reprises, toujours avec un point d’exclamation. «J’ai mangé avec Jean-Marc Parent! J’ai joué devant Yvon Deschamps qui m’a ensuite dit avoir bien ri, j’ai ca-po-té!» Et Lise Dion, à qui elle est souvent comparée? «On nous compare parce qu’on est des femmes rondes qui font de l’humour et que Lise a déjà travaillé dans un Dunkin Donuts et moi dans un Krispy Kreme, mais on est très différentes. Jeune ado, je suis allée la voir en show au moins 20 fois. À 14 ans, je lui ai envoyé une lettre où je lui disais que je rêvais de faire comme elle un jour, et Lise m’a répondu dans une lettre écrite de sa main! Je l’ai encore et je la lui ai montrée, elle n’en revenait pas!»

Pour Christine, cette réponse inespérée a été perçue comme un signe du destin, un encouragement à ne pas baisser les bras.

Humour et sans-abris

«Je viens du milieu de l’impro. J’en ai fait beaucoup.» Notamment au célèbre Cabaret Mado, temple de la drag queen. Un art jadis réservé aux hommes et auquel Christine a succombé. «En faisant de la drag, j’ai appris à me trouver belle. Je pouvais être sur la scène en bobettes et nu-boules avec des stickers.» Elle fait valser sa poitrine de gauche à droite au-dessus de son risotto couvert de parmesan. «Tac-tac, showgirl!»

Christine voyait bien qu’elle possédait ce je-ne-sais-quoi d’inné qui faisait rire les gens. «Mais comme une fille qui regarde Angelina Jolie et qui se dit qu’elle ne pourra jamais être actrice à Hollywood, je regardais Martin Matte et je pensais que je ne pourrais jamais faire comme lui.»

Sans diplôme, peu douée pour les études et avec un loyer à payer, la showgirl est devenue intervenante auprès des poqués et autres laissés-pour-compte de la société. «Je me suis vite rendu compte que j’avais une grande capacité d’écoute.» Elle l’a utilisée à la Fondation des maladies mentales (jeunes en difficulté), à la Mission Old Brewery, au Pavillon Lise Watier (logements pour femmes sans-abris en voie de réinsertion), au Sac à dos (services pour personnes en situation d’itinérance), dans le réseau des travailleurs et travailleuses du sexe, dans le Village… La liste est longue, et la misère, sans fin. «J’ai fait ça pendant huit ans. Se battre contre le système pour aider les gens, en réchapper un et en perdre deux, tout le temps, c’est drainant.»

Assez pour se taper un burnout «qui s’en allait direct vers une dépression. Une thérapeute m’a dit: “Le seul obstacle qui t’empêche de vivre ton rêve, c’est toi.”» Facile à dire, mais quelle angoisse!  «Parce que si j’essaie vraiment de devenir humoriste et que ça marche pas, à quoi d’autre je vais rêver?»

Ramassant tout son courage, elle a préparé un numéro de cinq minutes pour l’École nationale de l’humour. Malgré ce qu’elle qualifie de «sûrement la pire hostie d’audition dans l’histoire de l’École», Christine a été acceptée pour la session d’automne 2017… et a décidé de ne pas y aller. Car, entretemps, elle avait vécu son baptême du feu grâce à un copain d’impro. «C’était le 11 avril 2017. Jérémie Larouche m’a fait une place parmi ses élèves du cours du soir, qui devaient présenter un numéro à la fin des classes au Zaz Bar, sur le Plateau. Et j’ai eu la piqûre. La première fois que ta joke fait rire en stand-up, c’est bon… Pourquoi avais-je attendu si longtemps?»

Ces jours-ci, elle trimballe Grosse soirée en rodage, du Poutine Bar (Laval) jusqu’à La Pulperie (Saguenay). «Avec le bon angle, on peut rire de tout, croit-elle. J’ai un numéro sur les inconduites sexuelles, un autre sur les enfants autistes. Mon filleul est autiste, et le numéro part de moi qui gère une situation avec lui où tout se passe mal.» Cette partie écrite, peaufinée sans cesse, dure 45 minutes. Le segment est suivi d’une heure d’improvisation, où ses années de pratique font merveille. «Avant le show, les gens reçoivent un papier sur lequel je leur demande de compléter la phrase: “Christine, raconte-nous la fois où…” J’en pige au hasard, et les anecdotes “spinnent” dans ma tête.»

Certaines de ces anecdotes, drôlissimes et déjà détaillées dans des balados pour tympans avertis, ne peuvent pas être reproduites ici, décence oblige. Dans plusieurs de ses numéros et one-liners, Christine multiplie les blagues sur son embonpoint, s’amusant de ses rondeurs avec une dégaine inimitable. Ça n’a pas toujours été le cas.

Mince alors!

Mise au régime dès l’âge de 8 ans par sa mère «parce que les gens passaient des commentaires», Christine a longtemps entretenu une relation fuckée avec la nourriture. Les choses se sont corsées au secondaire. «On m’a intimidée, insultée.» Victime de violence, elle a répondu par la violence. «Un jour, j’ai ramassé par le collet un gars qui m’achalait tout le temps, pis je l’ai battu. Le lendemain, c’était fini.» Avec lui, peut-être, mais pas avec l’implacable pression de maigrir. «À 16 ans, une gynécologue, que je consultais pour avoir la pilule, m’a dit: “Si tu continues comme ça, à 30 ans, t’es morte.”»

Elle en a 33 et, croyez-moi, elle pète le feu. «Il faut que les gens arrêtent d’associer obésité et mauvaise santé. Même les médecins embarquent là-dedans. Résultat: les gros sont moins en santé parce qu’ils sont tannés d’aller chez le docteur pour se faire dire de perdre du poids, peu importe le problème. Maintenant, je vais au privé et le doc m’écoute», dit-elle en terminant son assiette de riz. «Au resto, c’est pas vrai que je vais faire semblant de pas avoir d’appétit. J’ai faim? Je mange. Si je prends une salade, les gens pensent ah, évidemment, la grosse mange une salade. Tu t’en sors jamais. Ça me fâche tellement! On pourrait en parler pendant des heures…»

On en a parlé pendant un gros 30 minutes. Ce qu’il faut retenir: aujourd’hui, Christine est bien dans sa peau. «Je suis en forme, je fais du sport, j’ai des belles jambes. Le matin, quand je me regarde dans le miroir, je ne me dis pas que je suis dégueulasse.» Mais c’est un combat encore et toujours constant. «Dans toutes les conversations, les gens parlent de perte de poids. “Faudrait que je perde cinq livres pour le maillot.” Câlisse-moi patience pis va te baigner! C’est aliénant. Quand ces pensées-là reviennent, je me rappelle combien j’étais malheureuse à compter chaque calorie.»

Christine a aussi tenu à saluer Guylaine Guay. «Je l’ai rencontrée dans un salon du livre, on s’est mises à jaser, on est allées prendre un café. Elle est merveilleuse. Ça me fait tellement de bien de la voir s’aimer et s’affirmer autant! Quel bel exemple! Je veux lui ressembler quand j’aurai 50 ans.»

Photos: Martin Girard



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