Dans la tête de Julien Lacroix

18 Nov 2019 par Laurie Dupont
Catégories : Culture / Véro-Article
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Face-à-face surprenant et éclairant avec une étoile montante de l'humour.

Véritable bourreau de travail à l’imagination débordante, l’humoriste ne cesse de plancher sur de nouveaux projets. Après des mois d’écriture et de rodage, c’est cet automne que Julien Lacroix lance (enfin!) son premier one man show intitulé Jusqu’ici tout va bien. Rencontre surprenante avec celui pour qui, justement, tout semble bien aller.

«Je veux devenir une meilleure personne. J’apprends à me connaître, je vieillis, je chemine. Certains vont dire: “Moi, je suis de même, c’est tout; je ne changerai pas.” Mais pas moi. Chaque année, je me demande si je suis devenu une meilleure personne que l’année précédente, pour éventuellement devenir un vieux sage et m’envoler vers une montagne.»

Le ton de notre entretien est ainsi donné. Julien a le don d’aller là où on ne l’attend pas. Nos 90 minutes, attablés ensemble au café bistro Le Placard, sur l’avenue du Mont-Royal, ont donc été parsemées de quelques moments d’hilarité, mais ce sont nos échanges sérieux, sans flafla, qui m’ont désarçonnée.

C’est qu’il y a vraiment un clash entre le personnage un peu impoli et arrogant qu’on a connu au cours des trois dernières années et le gars qui est assis devant moi. «J’ai réalisé que j’étais un peu plus bum au début, confirme Julien. S’il y avait des gens qui ne comprenaient pas mon humour, il n’y avait qu’une seule chose que j’avais envie que de leur dire, et c’était fuck you. [rires] J’ai quand même changé mon fusil d’épaule depuis, dans la mesure où je suis prêt à faire certains compromis pour que les spectateurs me suivent et que je réussisse à les amener doucement dans ma folie. Avant, j’insultais les mesdames aux cheveux mauves, mais j’avais tort parce qu’il y a moyen de les prendre par la main pour qu’elles aient du fun. Justement, une dame que son petit-fils avait invitée à mon show m’a écrit récemment pour me dire que j’étais “quelque chose sur scène”. C’est quand même nice, non?

Un monstre de création

Tout l’été, l’humoriste a rodé – et rode encore – son premier show solo intitulé Jusqu’ici tout va bien. Bien que j’aie tenté d’y assister pour qu’on puisse en jaser tous deux en connaissance de cause, ma demande a été refusée. Un premier «non» en carrière pour ce genre de requête. C’est que Julien tient à ce qu’aucun représentant des médias ne voie le spectacle avant la première médiatique, prévue le 24 septembre prochain. «Mon show a été fucking long à écrire. Et c’est la première carte de visite que je donne au public. Les gens ont vu mes capsules Web, mais très peu mon stand-up. Je veux que mon spectacle soit nickel avant que la presse le voie et en parle.»

De mon côté de table, ça sent le gars qui se met beaucoup de pression. Est-ce que mon odorat a tout bon? «Oui, je fonctionne à la pression, concède-t-il. Quand c’est stressant, c’est là que je suis à mon meilleur. La seule chose que je fais tous les soirs et où je pense être un peu bon, c’est du stand-up. J’ai juste vraiment hâte à la première de mon show, car c’est sur scène que je me sens le plus confiant.»

Qu’on se le dise: Julien n’a pas tellement le temps non plus pour se ronger les sangs à propos de son premier effort solo, puisqu’il mène (constamment!) plusieurs projets de front. Et ce n’est pas le petit gars en lui, qui a toujours voulu œuvrer dans le milieu artistique québécois, qui va s’en plaindre. «Professionnellement, ça va vraiment bien. Tout ce que je souhaitais quand j’étais enfant est en train de se réaliser: animer une Carte Blanche au festival Juste pour rire [soirée pour laquelle les critiques ont été très élogieuses], écrire une fiction – avec Louis Morissette qui est, en plus, une de mes idoles de jeunesse –, faire un one man show et produire un film [Mon ami Walid].»

Loin d’être plate, en effet. Prend-il le temps de se pincer, parfois? «Je n’ai même pas le temps, répond-il le plus sérieusement du monde. Quand tu crées tous tes projets – je miserai d’ailleurs davantage sur un projet à la fois à partir de l’année prochaine –, ta tête travaille constamment. J’ai hâte de partir en tournée avec mon spectacle et de n’avoir qu’un seul film en écriture, mettons. [rires] J’ai été étourdi cette année lorsque je gérais le film, un déménagement, le one man show, la websérie Les Prodiges et le projet télé avec Louis…  Ça commençait à être trop. Une chance que j’ai une bonne équipe et que je suis bien entouré!»

S’il y a une chose qui revient constamment lorsqu’on s’entretient avec les collèges de l’humoriste, c’est à quel point Julien est un travailleur acharné. Là-dessus, aucun doute possible. «Je crois qu’on dit de moi que je suis travaillant parce que je ne l’ai pas nécessairement eu facile. J’ai reçu beaucoup de refus – dont le fait que je n’ai pas été accepté à l’école de l’humour –, plein d’auditions pour lesquelles je n’ai pas obtenu le rôle et plein de projets pour lesquels on n’a pas pensé à moi. J’ai donc dû travailler d’autant plus fort pour me rendre là où je voulais aller et pour mener mes projets à terme. Je m’entoure aussi de gens comme moi. Adib [Alkhalidey] est un grand travaillant: avec lui, tu ne peux pas arriver à une réunion avec une moitié de texte. Et Louis [Morissette], c’est un malade mental! [rires] Ça peut se passer dès six heures du matin… Alors, tu te dis: “OK capitaine! On y va!” Ces personnes-là me forcent vraiment à être de plus en plus tight

Plus qu’un beau gosse

Nos tasses de thé sont vides. Petite pause pour se dégourdir les jambes et aller chercher deux grands verres d’eau. En se rasseyant, Julien me demande poliment s’il peut prendre quelques secondes pour répondre à un message urgent. Pendant qu’il vaque à sa tâche, je saute sur l’occasion pour empoigner à mon tour mon téléphone, direction Instagram, afin de consulter le compte de ce gars de 26 ans. Lorsqu’il dépose son cellulaire, je lui montre une de ses photos qui a littéralement créé l’émoi chez plusieurs jeunes (et moins jeunes) femmes. On y voit un Julien au regard doux, aux cheveux hirsutes et à la moustache fournie. Ce cliché a été repartagé des dizaines de fois et, du coup, l’humoriste s’est vu accoler le statut de sexe-symbole. Vos réactions, M. Lacroix?

«Je vais être totalement transparent: mon gérant n’aime pas que je sois “trop beau” sur une photo. Il a un peu raison. Lui, il veut qu’on sache que je suis drôle. Et moi, j’ai de la difficulté à gérer l’attention que ça crée. En fait, je gère ça très très mal, et j’en suis vraiment gêné, dit-il à voix basse. On ne se voit jamais comme les autres nous voient, c’est comme quand on entend sa propre voix. C’est bizarre. Cela dit, j’assume plus qu’avant. J’apprécie me prêter au jeu de la séance photo. Et soyons honnête, on aime tous avoir quelques likes sur un post Instagram. Ça met en confiance, ça fait ta journée.»

Silence radio pendant que le principal intéressé se ronge les ongles, visiblement inconfortable avec la tangente que prend notre conversation. Néanmoins, il renchérit: «En regardant la photo, je suis fier du gars qui a travaillé fort pour faire attention à lui. Tu sais, je pense qu’on me trouve plus beau parce que j’ai perdu du poids. Je te jure, on ne s’en souvient pas, mais j’avais la face gonflée de même! mime-t-il exagérément, devant mon regard dubitatif. Maintenant, je déjeune avec des noix et du yogourt; au dîner, j’opte pour une salade, et au souper, je mange ce que je veux. Comme je joue dans les bars, il y a de la bière tout le temps, partout, et un moment donné, tu ne peux plus digérer le houblon! [rires] Donc, plus de bière… et je mange comme du monde! Si je veux continuer à travailler autant, je dois avoir une hygiène de vie impeccable.»

Je ne peux que lui donner raison sur ce point, car il est le premier humoriste que j’interviewe aussi tôt dans la journée. «J’ai déjà essayé de suivre des amis qui se la pètent jusqu’à quatre heures du mat – parce que j’ai toujours aimé fêter –, mais je ne peux juste pas le faire parce que je dois écrire le lendemain matin.»

Le verre à moitié plein

Avec la discipline de fer à laquelle il s’astreint et tous les projets auxquels il participe, Julien acquiert graduellement une autonomie financière qui compte beaucoup pour lui. «Quand j’étais jeune, mes parents stressaient toujours avec l’argent. Ça m’a tellement gossé. C’était tout le temps compliqué. Non, pas de voyage. Non, pas de ski alpin. Non, pas de vêtements de marque. Je m’étais promis de ne jamais vivre ça à l’âge adulte et je me suis arrangé en conséquence. Tout ce que je veux, je me l’achète… Cela dit, j’ai un rapport vraiment weird avec l’argent parce que je ne connais pas le prix des choses. Qu’est-ce qui coûte quoi? Aucune idée. Je ne regarde jamais combien je suis payé pour tel ou tel contrat. Mon comptable n’arrête pas de me dire que je pourrais me faire frauder. J’ai choisi le même que Louis-José Houde et François Bellefeuille, en me disant que ça avait l’air de bien marcher, leurs affaires. [rires] Sans blague, je suis choyé de faire des sous, alors je ne stresse pas avec ça.»

Parlant de ses camarades humoristes au sommet de la gloire, comment conjugue-il, pour sa part, avec le fait d’être une vedette et de risquer de voir sa vie affichée dans les médias et sur les sites à potins? «Quand j’étais petit, j’achetais le 7Jours et Le Lundi, et je les lisais avec attention, confesse-t-il. Je trouve ça tellement drôle que ce soit à mon tour de me retrouver dans cette position maintenant! Mais bon, comme ça me captivait moi-même, la vie des vedettes, je comprends que ça puisse intéresser les gens.»

Et c’est tout sourire qu’il m’offre une conclusion quasi arrangée avec le gars des vues: «C’est cool de faire des entrevues. Il y a des questions que vous posez qui nous permettent de dire des choses auxquelles on n’aurait pas pensé, comme quand on va chez le psy. Ça fait faire un cheminement. Et je crois que ça me donne aussi l’occasion de prouver que je suis plus pertinent que les gens peuvent l’imaginer.» En effet, Julien.

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