Rencontre avec Émile Proulx-Cloutier

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07 Mai 2019 par Laurie Dupont
Catégories : Culture
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Conversation avec un artiste talentueux, qui aime jouer franc-jeu.

En toute humilité

Acteur, auteur-compositeur-interprète, réalisateur, scénariste, chroniqueur, Émile ne se refuse aucun chapeau. Véritable artiste multidisciplinaire, il espère toucher tantôt la tête, tantôt le cœur des gens qui vont à la rencontre de ses œuvres. Mais ne va pas à la rencontre de sa tête et de son cœur qui veut! Entretien aussi palpitant que décontenançant avec celui qu’on ne connaît pas… et pour qui c’est très bien ainsi.

Onze heures et des poussières, dans un petit restaurant végétalien, en plein cœur de Montréal. Emmitouflé, comme il se doit (il devait faire moins cent degrés Celsius, cette journée-là!), Émile passe la porte de l’établissement qu’il avait lui-même choisi pour notre entretien. Il s’assoit devant moi, échange les politesses d’usage tout en se dévêtant et s’empresse, avant même d’entamer la conversation, de préciser qu’il ne répondra à aucune question concernant sa vie privée. Sans crier gare, il cadenasse une porte à laquelle je n’avais même pas encore pensé frapper. Il me prend de court, évidemment, mais bon. L’éléphant est dans la pièce. Et je compte bien aller à sa rencontre, coûte que coûte.

De précieuses secondes s’écoulent… tandis que le malaise est palpable. C’est avec le regard fuyant mais la parole franche qu’Émile finit par mettre des mots sur ce qui le trouble: «Certains artistes sont pudiques par principe, mais dans mon cas, c’est plus parce que j’aurais un profond mal-être à commenter les anecdotes de ma vie dans les médias. Il y a des gens qui sont stratégiques à ce propos, en se disant qu’ils doivent préserver le mystère, mais moi, je ne pense même pas à ça. Je sais que, physiquement, j’éprouve un serrement dans la poitrine et un malaise au ventre quand on me demande de jaser de l’intime médiatiquement.» Éclairant. Cette entrée en matière donne toutefois l’impression que l’homme a déjà été échaudé dans le passé. Est-ce à dire que certains médias n’ont pas respecté ses réserves?

«La dernière fois que je me suis rendu à une entrevue pour parler de ma job, j’ai fini par mentionner que c’était important pour moi de passer du temps à la maison. Imagine-toi donc que c’est ça qui est devenu le titre de l’article, genre: “Émile Proulx-Cloutier fait de nouveaux choix de vie!” Mais c’est correct. Je comprends le jeu. J’ai simplement été naïf de penser que ça ne m’arriverait pas. Je préfère donc spécifier dès le début d’une entrevue que je ne parlerai pas de ma vie privée. Jouer franc-jeu plutôt que d’être louvoyant.» L’éléphant a quitté la pièce.

L’artiste avant l’homme

S’il y a une chose certaine avec Émile, c’est qu’il n’est pas ici aujourd’hui pour se mettre de l’avant en tant qu’individu. Qu’on fasse mousser ses rôles, ses chansons et ses autres projets professionnels, d’accord, mais l’homme derrière ces réalisations ne cherche pas du tout la lumière.

«Le problème avec la glorification de soi-même, c’est qu’à se créer une hauteur artificielle, on ne fait que se préparer une chute brutale. Je n’arriverai jamais à mettre en scène mon quotidien pour le glorifier. En fait, je ne sais même pas comment! Parler de quelque chose de bien qu’on fait à la maison, une bonne idée qu’on a eue ou une fois où j’ai été fier de moi, j’ai beaucoup de difficulté à parler de ça, parce que je sais que ça aurait l’air “photoshoppé”. Pour moi, ce serait mentir que de ne montrer qu’un côté de ma médaille.»

Il prend une pause – où toutes les meilleures idées semblent se chambouler dans sa tête – et il poursuit: «Je peux jouer dans des projets artistiques ambitieux ou faire un spectacle accompagné de musiciens pendant deux heures: il faut quand même avoir du front tout le tour de la tête pour convoquer des gens toute une soirée! s’exclame-t-il. C’est LÀ que je m’expose. On s’expose toujours profondément quand on crée, et comme la fiction nous protège, on peut s’exposer encore plus.»

Dans les médias, il n’est pas rare qu’on lui accole l’étiquette de “premier de classe” ou d’“homme parfait” à qui tout réussit. Or, ces appellations le font tiquer. «Pourtant, s’élance-t-il avec verve, toutes mes chansons ou presque témoignent de mes imperfections, et je joue souvent des personnages à qui il manque… beaucoup de choses! (rires) Je puise dans mes propres manques et maladresses pour les interpréter.

Cette fausse perception du “gars parfait” vient peut-être du fait que je m’expose peu, justement. Je ne raconte pas ma vie et, quand je fais une gaffe, je ne le dis pas sur la place publique. On doit finir par en déduire que si je ne raconte pas mes erreurs, c’est que je n’en fais pas, alors que c’est complètement faux!»

Engagez-vous, qu’ils disaient!

Un son de cloche retentit. Le smoothie qu’il a commandé est prêt. Émile se lève d’un bond et lance – mi-sérieux, mi-blagueur – à la serveuse au comptoir: «J’aimerais avoir une paille. En avez-vous en papier, en bambou… en boyau d’animal?» (rires) Elle lui offre une paille compostable, ce qui semble faire le bonheur de son client. Ce petit geste qu’il qualifie lui-même d’anodin nous amène tout de même à aborder les thèmes de l’environnement et de l’engagement social.

Depuis la fin 2018, on a pu entendre sporadiquement Émile à l’émission de radio matinale de Paul Arcand, Puisqu’il faut se lever, où il partage avec les auditeurs ses coups de chapeau saluant certaines initiatives environnementales. «Parler d’environnement, ça devient tranquillement banal – dans le bon sens! – et ce n’est plus le fait de quelques illuminés. Cela dit, il existe beaucoup de solutions aux problèmes: il faut maintenant qu’elles circulent. Il manque juste une courroie de transmission pour que les bonnes idées rejoignent davantage de gens.»

Dans cette optique, il faut absolument éviter le discours culpabilisant ou moralisateur pour qu’un effet de masse puisse s’enclencher, affirme le trentenaire: «Le problème, c’est que les gens se sentent rapidement jugés dans leurs habitudes et le jugement ne devrait pas faire partie de la discussion. On peut aussi avoir un sentiment d’écrasement et d’impuissance lorsqu’on se met à lire un peu sur l’environnement. Tout peut sembler hors de notre portée. Pourtant, il y a des solutions qui se trouvent dans la cour des individus et d’autres dans celles des grandes entreprises et des gouvernements. Ce n’est pas l’un ou l’autre. C’est le carrefour de tous ces efforts-là qui auront un sens. Là, on est tous sur un bateau qui coule en brûlant: peut-on trouver un moyen d’éteindre le feu et de colmater la brèche? Ce n’est pas une question d’idéologie, il faut simplement vouloir que le bateau ne coule pas. C’est tout.»

À l’écouter discourir sur un sujet qui le passionne autant, nul doute pour moi que l’homme appartient à la catégorie des artistes engagés. Encore là, selon le principal intéressé, je ferais fausse route.«Plus on utilise le mot “engagé” autour de moi, moins je le comprends, dit-il en passant sa main dans ses cheveux ébouriffés. Oui, la vie me frappe de plein fouet et je ne me sens pas au-dessus de tout ça. Je pense intégrer certaines préoccupations dans ce que j’écris, mais j’ai l’impression que plein d’artistes méritent ce qualificatif beaucoup plus que moi. C’est une grosse médaille qui ne s’applique pas à l’ensemble de ce que je fais.»

Bienhumble, cher Émile. «En spectacle, j’ai trois ou quatre tounes qui expriment des préoccupations fortes, enchaîne-t-il, mais d’autres chansons proviennent d’un sentiment d’impuissance, de confessions, ou encore juste d’un moment de grande “déconnade”. De dire que, dorénavant, les préoccupations sociales vont irriguer tout ce que je produis, je ne suis même pas convaincu que ce soit le mieux que je puisse faire.On n’est jamais qu’une seule chose. C’est très important pour moi de jouer des personnages qui sont des êtres perdus, des gens détestables ou d’autres qui ont pris de très mauvaises décisions. La fiction ne sert pas à nous montrer comment le réel devrait être.»

Alors, on joue?

Acteur caméléon qui se glisse aussi aisément dans la peau du coach de hockey Meunier de Demain des hommes, que dans celle de l’enquêteur Fred Bérubé de Faits divers, du charismatique Thylan Manseau de Blue Moon ou dans celle du narcissique Richard de Boomerang, Émile est un travailleur acharné, peu importe le projet auquel il participe.

Rigueur, rigueur, toujours plus de rigueur.«Je ne pense pas être un acteur avec qui il est difficile de jouer, mais j’ai beaucoup de mal à être nonchalant, avoue-t-il, avec un rire dans la voix. Peut-être que je devrais l’apprendre. Dans mon métier, le rapport entre la discipline et la détente est nécessaire. Il faut trouver une belle combinaison entre la rigueur et le lâcher prise qui, lui, permet de conquérir le champ de la liberté. Ce sont deux qualités que tu dois avoir dans ton sac en arrivant au travail. Si tu en oublies une, ce n’est pas bon. Il m’est déjà arrivé d’oublier le lâcher prise, mais bon, on apprend…» (rires)

Au cours des dernières années, les maniaques de la télé d’ici ont assurément remarqué qu’Émile a enchaîné un nombre impressionnant de rôles au petit écran. Le danger d’être surexposé l’effraie-t-il? «Ça ne me fait pas peur, mais je sais que je dois faire attention, nuance-t-il. Cela dit, il faut aussi penser que l’auditoire est fragmenté. Il y a des gens qui regardent Boomerang sans savoir que Faits divers et Blue Moon existent. Et le contraire est aussi vrai. On n’est plus à l’époque où il n’y avait que deux postes et que tout le monde regardait la même affaire.»

Sa présence accrue dans nos téléséries québécoises préférées lui a très certainement valu reconnaissance et notoriété auprès du public d’ici. J’imagine que ça doit être dérangeant pour celui qui préfère l’ombre à la lumière lorsqu’il n’est pas sur un plateau de tournage… «Je pense que tu m’attribues un rayonnement que je n’ai pas, dit-il. Souvent, les gens ne savent même pas mon nom. Pour eux, je suis le coach Meunier, Richard dans Boomerang, ou “C’tu vous? Tsé, le gars de la série, là?” (rires) Si on vient me voir pour prendre une photo – une fois par mois maximum –,c’est surtout pour le souvenir de la joie procurée par l’œuvre que j’ai interprétée. Et les gens ont le don de choisir une journée plate où je ne vais pas bien pour m’adresser un compliment… À ce moment-là, je le prends et je le mets dans ma petite poche. Cela dit, il faut se rappeler que c’est louable, le travail d’un artiste, mais il ne faut pas en surestimer l’importance.» Humilité, quand tu nous tiens…

Photo: Jocelyn Michel
Assistant-Photo: Jules Bédard

Stylisme: Florence O. Durand
Mise en beauté: Gérald Bélanger, avec les produits Clarins

Merci au restaurant Le Soubois pour son accueil chaleureux.

Cet article est paru dans le magazine VÉRO printemps 2019. Abonnez-vous ici.

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