Michel Courtemanche: à la vie… à la folie

12 Fév 2019 par Manon Chevalier
Catégories : Culture / Véro-Article

Humoriste star devenu réalisateur et scénariste, Michel Courtemanche prouve qu’on peut se réinventer au-delà de ses démons ou de la maladie. Rencontre avec un génie revenu de loin.

Michel Courtemanche n’a pas lu Face à faces. C’est son biographe, le journaliste et auteur Jean-Yves Girard, qui lui en a fait la lecture à haute voix, pendant les sept mois qu’ont duré leurs rencontres. Dyslexie oblige, Michel a écouté défiler son histoire, avant de reprendre la conversation là où il l’avait laissée. Il en a perdu le fil parfois, voire souvent, tant sa vie est immense, douloureuse, palpitante. Et c’est pour la raconter que son fan inconditionnel et ami, l’homme d’affaires, scénariste, acteur, producteur et maintenant éditeur Louis Morissette, lui a proposé de publier sa biographie.

«À 53 ans, je trouvais ça un peu tôt», avoue Michel, assis sur la chaise du bistro où il mange (presque) chaque soir. «J’ai plongé dans mes souvenirs. Et j’ai réalisé qu’il n’y avait pas que la bipolarité ou la toxicomanie. J’ai vécu des choses merveilleuses aussi!» En témoigne l’ouvrage, paru aux Éditions KO, qui, avec son ton direct et jamais complaisant, se lit d’une traite. Il faut dire que l’homme au visage de caoutchouc, comme on l’a longtemps surnommé, «n’a éludé aucune question, même la plus intime» confirme son biographe, devenu son confident. Si l’ancien humoriste s’est livré avec une telle franchise sur des pans entiers de sa vie, les plus grandioses comme les plus obscurs, c’est, comme il le dit si bien, «pour éclairer les bipolaires et les toxicomanes, parfois perdus. Depuis la sortie du livre, des gens me font des aveux. C’est ce que je voulais.»

Le regard mi-doux mi-inquiet, il a ce sourire craquant des bons jours et cette cicatrice mystérieuse sur la joue. «Ça? C’est un coup de couteau!» Le stigmate d’un bête accident, alors qu’il tentait d’échapper à ses deux frères aînés, résolus à lui «sacrer une volée dans la maison». Ça jouait donc si dur chez les Courtemanche? «Pas tant que ça. Il y avait surtout beaucoup d’innocence. Mes frères étaient des champions de karaté. Ils m’enroulaient dans des tapis de camping et ils me donnaient des coups de pied.» À croire qu’il était le souffre-douleur de la famille. «Non, pas vraiment.» Pourtant, quand je lui demande si ça l’amusait, il finit par concéder: «Pas pantoute! J’m’amusais pas pantoute! Mais je ne leur en voulais pas! J’avais 12 ans. C’était ma seule façon de jouer avec eux autres! Ils m’invitaient dans le sous-sol. Pour faire des sketchs et faire rire leurs chums. Ils ont été mon premier public.» The rest is history, comme on dit.

L’ennui, c’est que «le destin n’est pas tombé sur la bonne personne», se plaît-il à dire pour expliquer son parcours atypique. Car Michel Courtemanche, qui se rêvait réalisateur, n’était pas fait pour brûler les planches. Ni pour mener la vie de tournée, synonyme pour lui d’exil affectif, et encore moins pour résister aux tentations de la célébrité, qui se sont refermées sur lui comme un piège. D’où la consommation effrénée d’alcool, de médicaments achetés sur le marché noir, de cocaïne et quoi encore? «Je mélangeais tout! Chaque jour. Pendant des années. J’ai tout pris sauf de l’héroïne, dit-il en sirotant son jus de légumes. Pis j’te parle pas des escortes…»

Ni de sa souffrance abyssale, suis-je tentée d’ajouter. Mais Michel n’est pas une victime. Ni des événements, ni de sa maladie, ni de lui-même. C’est un survivant. Mieux, un survivant qui veut faire du bien autour de lui. Et c’est sans doute ce qui explique le vif attachement du grand public à son égard, malgré son adieu brutal à la scène en 1997.

Comment oublier ce show kamikaze, sorte de laboratoire d’improvisation verbale – lui qui éblouissait par ses prouesses physiques –, qu’il a interrompu, pris de panique? Quand je lui demande s’il s’agissait d’un acte manqué, sa réponse fuse aussitôt: «Je voulais arrêter de faire de la scène. Et j’ai profité de cette soirée-là pour le faire. Il n’y a pas de hasard. Je n’avais pas pris ma médication. J’ai gelé. J’ai fait d’la bouette. Ça m’a tellement traumatisé qu’en mettant le pied dans les coulisses, j’ai juré que je ne remonterais plus jamais sur scène. Et je tiens ma promesse.» Ce serait toutefois faire ombrage à son succès planétaire que de le réduire à cette brisure professionnelle ou à sa maladie.

Pas une sinécure

«Quand t’es bipolaire, tu deviens une boule d’émotions… que tu comprends pas. Ça change ta perception des choses. La maladie m’a rendu très créatif dans certaines phases. Mais quand tu regardes les décisions audacieuses que t’as prises dans un high, et que tu te retrouves subitement dans un down, tu te dis que tu n’y arriveras jamais. Tout est négatif. T’es jamais neutre en bipolarité», m’explique Michel, qui vit des montagnes russes à longueur de journée. «Ajoute à ça la toxicomanie, qui est elle aussi une maladie des émotions. Tu bois ou tu sniffes pour calmer la douleur, parce qu’elle est insupportable. Souvent, les deux maladies sont liées.»

Puis un jour, la cure de désintox s’est imposée. «C’est arrivé quand j’ai réalisé que j’étais plus capable de m’arrêter de consommer. J’ai eu peur de péter au fret! Je suis arrivé à la clinique avec mes lunettes fumées… comme si on n’allait pas me reconnaître! dit-il avec autodérision. J’ai vécu les trois pires jours de ma vie. Debout dans mon lit, sans dormir, en plein délire. Ça brassait! Mon corps était pas content. Puis, au bout de deux semaines, je suis passé au travers. C’est après que le travail commence. Quand tu sors, t’es dans la jungle. Mais j’avais vraiment décidé d’arrêter. Et j’ai arrêté net. C’est la seule façon.»

Décide-t-on d’aller bien, selon lui? «C’est sûr! Mais ça se fait pas tout seul. J’ai eu un psy incroyable! [qu’il voit toujours et qu’il appelle volontiers son «ami»]. Si tu veux guérir, il faut que tu règles tes problèmes. Le plus gros problème que t’as en toi, confie-le à ton psy. Tu vas voir que ça fait du bien. Et que tu vas avoir moins soif. En 18 ans, j’ai pas fait de rechute.» Un exploit, considérant que le taux de réussite n’est que de 1 % chez les toxicomanes. «Le reste des gens meurent ou rechutent et recommencent.»

Même dans l’adversité, Michel Courtemanche fait figure d’exception. «C’est la preuve que son corps a su encaisser bien des coups. Lui qui était un athlète, il n’a rien fait pour se préserver. Pourtant, il a survécu… presque malgré lui», estime Jean-Yves Girard. Ce à quoi le principal intéressé réplique: «Je suis fragile. Je n’ai pas de force musculaire. Si le vent pogne, je vais plier comme le roseau, mais j’ai trouvé ma force dans la souplesse.»

À lire: Témoignage touchant: Louis Morissette parle de sa relation avec Michel Courtemanche

«L’amour, j’en veux pu!»

Comme il l’évoque dans le livre, Michel a fait une croix sur l’amour. Pas par choix, mais par nécessité. «Ça fait pas bon ménage avec un bipolaire. Oui, j’peux tomber en amour, mais je m’en empêche, car je vais faire souffrir l’autre personne. Je sais qu’elle va payer pour ma maladie. Si j’ai un kick, j’le dis que je suis bipolaire et que les relations sont exclues de ma vie. J’peux faire un bout, mais je finis par rompre. J’ai moins de remords parce que j’aurai averti l’autre…» Et lui, comment vit-il cet aller simple vers la solitude? «J’suis pas malheureux, tout seul… Comme ça, j’fais de mal à personne et j’fais pas d’enfant. J’pense qu’on est assez de bipolaires sur terre.»

Son ton est sans appel, presque violent. À tel point que je lui demande ce qu’en pense sa mère. Désarçonné, il hésite et répond, un peu à côté de la question, qu’elle a passé à travers sa vie de couple, en dépit de la maladie de son mari, lui-même atteint de bipolarité. «Elle ne l’a jamais quitté. Elle l’a toujours aimé – elle me l’a dit souvent. J’en reviens toujours pas!» De quoi lui donner une lueur d’espoir? «Mouais, on m’a déjà dit que j’avais pas encore trouvé la bonne. Mais j’y crois pas.»

Inutile d’insister. Ou de le faire discourir sur le sens de la vie. Ce n’est pas son truc. En revanche, il a cette lucidité touchante lorsqu’il se raconte. «Quand ç’a vraiment décollé pour moi, tout le monde m’a dit: Tu vas avoir une grosse carrière, une femme, une maison, un char, un chien pis une piscine! J’ai eu tout le set-up! Sauf que… ma femme m’a laissé, j’étais tout seul dans ma crisse de maison à trois étages. J’avais toujours le char, mais le chien était parti. Pis j’ai jamais eu de piscine finalement», ironise-t-il sans la moindre amertume. Et pour cause. «J’ai réussi autrement. J’ai mis le doigt sur mon bonheur, je l’ai cultivé.» À quoi ressemble-t-il aujourd’hui, ce bonheur? «Il est loin de la scène. Et des grosses responsabilités. Peut-être que je vis ma vie à l’envers des autres, mais j’ai décidé de [re]descendre la montagne. D’aller à contre-courant de tout le monde. De vivre ma vie simplement. J’ai bien fait!» se félicite-t-il, avant d’enchaîner du même souffle: «C’est pas parce qu’il y a plein de nuages qu’il n’y a plus de soleil», conclut-il sur cette phrase qui l’aide à vivre. «Elle m’est venue à un moment où j’avais besoin de garder la tête hors de l’eau. Mais des phrases de même, j’en ai pas d’autres!»

La folie de créer

Et maintenant, qu’attend-il de la vie? «Qu’elle me donne d’la job!, réplique Michel à la vitesse de l’éclair. J’ai tellement travaillé, il est temps que je récolte!» Devenu scénariste et réalisateur, il planche depuis 15 ans sur SIDE-FX, un scénario ambitieux, prêt à être porté à l’écran, qui met en vedette cinq superhéros. «Je rêve aussi d’en faire une bande dessinée!», s’enthousiasme celui qui est retourné sur les bancs de l’École nationale de l’humour en scénarisation. «J’suis le plus vieux de ma classe! Ça me fait du bien de baigner avec des jeunes. J’ai suivi le conseil de Marc Brunet [scénariste et auteur-concepteur de Like-moi, Les bobos, Le cœur a ses raisons (Télé-Québec)]. Il m’a dit: Tiens-toi avec des jeunes! Assure-toi juste que ce soit légal!» lance-t-il à la blague.

Le travail le tient en vie. «J’ai deux passions: la réalisation et l’écriture. Je me sens mieux derrière la caméra.» Puis il laisse tomber, avec une franchise désarmante: «Le téléphone sonne pas beaucoup. Ma bipolarité peut faire peur, même si je la contrôle du mieux que je peux. Mais j’lâche pas. Si ça peut aider les bipolaires qui cherchent leur place…»

Au moment de se quitter, Michel y va d’une révélation surprenante: «J’l’ai pas dit, mais j’ai un astéroïde à mon nom! Tape (63129) Courtemanche. C’est sur le Web!» J’y apprends en effet qu’en 2000, l’astronome amateur suisse Stefano Sposetti – un éternel fan de l’humoriste – a découvert un astéroïde qu’il a nommé en hommage à Michel. «Il m’a écrit pour me le dire, raconte-t-il, visiblement ému. C’est ça. Quand je vais mourir, il va rester cette sorte d’étoile qui brille, quelque part dans le ciel…»

À lire aussi:

3 extraits marquants de la biographie de Miche Courtemanche

François Bellefeuille: l’humoriste qui s’inspire de ses parts d’ombre

Jay du Temple: l’homme de valeurs

 

Photos: Jocelyn Michel



Catégories : Culture / Véro-Article
0 Masquer les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ajouter un commentaire

Magazine Véro

S'abonner au magazine