Normand D’Amour: le maître du jeu

05 Oct 2020 par Jean-Yves Girard
Catégories : Culture / Véro-Article
Icon

Entretien à la fois profond et divertissant avec cet acteur on ne peut plus polyvalent.

Il a affronté une baleine et dompté ses démons. Il fait partie de la distribution de La déesse des mouches à feu, un des films québécois les plus attendus de l’automne. Et quand il ne joue pas… il joue!

Dans ce coin de Rosemont-La Petite-Patrie, où il est né et vit encore, l’homme est connu comme Barabbas dans la Passion. Une vieille expression empruntée à la Bible, célèbre best-seller que Normand D’Amour déteste. «L’Église est le plus grand mensonge de l’humanité», déclare-t-il au cours de l’interview, alors que derrière lui se dresse le clocher de la paroisse Saint-François-Solano. «Je hais toute forme de religion, à part peut-être le bouddhisme.»

Nous sommes installés sous un vaste parasol, dans la cour arrière de l’acteur, en compagnie de Choucroute, un chien-saucisse qui a joué les rottweilers à mon arrivée avant de prendre place sur la banquette. Comme Choucroute, Normand a souvent montré les dents au petit et au grand écran. Avec sa voix de stentor, son physique imposant et son regard perçant, il a incarné plus que son lot de méchants: gourou satanique, coach colérique, tueur, violeur… En réalité, Normand est un gentil géant dont les yeux bleus s’embuent au seul souvenir de la finale d’E.T. l’extraterrestre. «Quand il pointe son doigt sur le front du garçon et lui dit “Je serai toujours là…” Ah, qu’est-ce que tu veux, je suis un ostie de braillard!»

Éloges pour Anaïs

Son plus récent personnage n’est pas à classer dans la catégorie des vilains, assure l’acteur. Dans l’adaptation cinématographique du roman La déesse des mouches à feu, Normand campe le père de l’héroïne, Catherine, une ado pas reposante de Chicoutimi-Nord, aux environs de 1996. «C’est un homme maladroit, constamment en combat avec lui-même, explique mon hôte. Et il essaie de protéger sa fille unique.»

Gros contrat. Car Catherine veut s’évader à tout prix, et la drogue est sa porte de sortie. Avec les parents qu’elle a, difficile de la blâmer. Dès les premières pages du livre, Geneviève Pettersen, l’autrice, donne le ton en décrivant une récente scène familiale: sa mère, en furie après avoir surpris son mari au lit avec sa secrétaire, brise un miroir et s’empare d’un tesson de verre. «Elle avait couru après mon père dans toute la maison en le menaçant de lui rentrer dans le cul», écrit-elle.

Pour danser ce tango matrimonial et infernal, Normand a eu comme partenaire Caroline Néron. «C’est une fille solide. Elle vivait la faillite de son entre- prise, sa séparation et son divorce au moment du tournage. Nos personnages se chicanent tout le temps et Caroline était très bonne dans les scènes heavy

Après avoir encensé Kelly Dépeault, la jeune comédienne qui interprète Catherine, c’est pour Anaïs Barbeau-Lavalette que Normand a les mots les plus élogieux. «Une grande dame que j’adore, tellement brillante et sensible, dit-il au sujet de la réalisatrice. Après une scène, elle vient te faire un câlin. On est devenus des amis.» Si jamais un jour il réalise un film – ce n’est pas un vœu pieux, il y songe sérieusement –, Normand espère suivre l’exemple d’Anaïs. «Elle prend le temps de s’asseoir et de discuter avec toi de la vie, même pas du scénario. Elle est à l’écoute des autres, des acteurs comme de tous les membres de l’équipe.»

Selon la rumeur née l’hiver dernier en Allemagne, alors que le film était présenté en première mondiale à la Berlinale, Normand serait formidable dans ce rôle de père, qu’il a obtenu sans passer d’audition. «Anaïs m’avait vu dans la télésérie Demain des hommes, où je jouais avec son chum, Émile Proulx-Cloutier. Elle trouvait que j’avais l’énergie d’un père qui aime beaucoup sa fille, mais qui n’a pas les mots pour le lui dire ni l’intelligence du cœur.»

«Beau, grand, fort…..»

Les femmes ont été importantes dans sa carrière. «Lorraine Pintal, une des premières personnes à avoir cru en moi, est celle qui m’a donné ma plus grosse chance.» C’était en 1986, il y a 34 ans. La pièce d’Anne Legault, La visite des sauvages, une création québécoise mise en scène par madame Pintal, était présentée à la Place des Arts. Et la critique – excellente – publiée à l’époque dans La Presse décrivait Normand ainsi: «beau, grand, fort, aimant». Depuis, le comédien (et chanteur) a participé à tant de productions théâtrales – plus de 80! – que son CV officiel n’en a retenu qu’une cinquantaine. De Tremblay à Tchekhov, de La chatte sur un toit brûlantLa cage aux folles, celui qui se décrit comme «un bûcheron de l’art» s’est bâti au fil du temps une réputation d’acteur ultrapolyvalent.

De ces multiples expériences de scène, la pièce Moby Dick (au TNM, en 2015) occupe une place à part pour diverses raisons. «On a eu six mois de répétitions», précise Normand, question d’endosser le terrible destin du capitaine Achab, déterminé à se venger de la baleine qui lui a dévoré une jambe. «En le jouant, je pensais continuellement à mon père qui a perdu les siennes, le 24 mai 1962.»

Un bête accident sur son lieu de travail au CN a changé à jamais la vie de monsieur D’Amour et celle de sa famille. «Ma mère, qui avait déjà quatre enfants, était enceinte de moi. Le choc a été énorme. Mes parents adoraient danser…»

Le miracle de l’acceptation

Ce drame, Normand l’a déjà raconté en entrevue, mais il est impossible de faire son portrait sans l’évoquer. Car pendant trop longtemps, l’acteur a été prisonnier d’une rage inexplicable et quasi incontrôlable. «Si je me cognais l’orteil sur un meuble, je le levais de terre, dit-il en mimant le geste avec la table de patio. Ça n’avait aucun bon sens. Il fallait que j’arrête de me fâcher comme ça, sinon j’allais mourir d’une crise cardiaque à 54 ans.»

Un jour, de façon tout à fait inattendue, une sorte de miracle a eu lieu. Normand regardait la télé, où passait le film Pieces of April. Une jeune New- Yorkaise (Katie Holmes) y prépare tant bien que mal un repas de l’Action de grâce pour sa famille dysfonctionnelle, incluant sa mère cancéreuse. «Le film se termine sur des images de ce souper…»

Normand s’interrompt, l’œil soudain humide. «Quand j’en parle, j’ai toujours la même réaction. Tout le monde est autour de la table, la mère regarde sa fille et elle l’accepte. C’est ce que j’ai vu, l’acceptation. Ma mère n’a jamais accepté l’accident, même si mes parents sont restés ensemble après. Elle m’a toujours dit: “Quand ton père a perdu ses jambes, pour moi, il est mort.” Comme j’étais dans son ventre, j’ai absorbé sa douleur et sa colère.» Ce jour-là, d’un coup, les vannes se sont ouvertes. «J’ai pleuré, pleuré, pendant 45 minutes. Les gens qui évoluent, ça m’émeut.»

Lancelot et Marguerite

Normand aussi a évolué, et il gère désormais mieux ses sautes d’humeur. «Je me suis libéré de ma colère, mais je suis toujours le même gars qui n’aime pas qu’on le fasse chier.» Il a fait amende honorable envers son fils, plus souvent qu’à son tour la cible de son courroux. «Chaque fois que je gueulais après Lancelot, le soir, j’allais m’excuser et je lui disais que j’avais un problème.» Leur relation n’en a pas trop souffert. En 2015, réunis à l’émission Curieux Bégin, ils ont cuisiné des pâtes à la carbonara et c’était touchant à voir.

Aujourd’hui, à 28 ans, Lancelot, barman à ses heures, travaille dans l’immobilier. Par contre, sa cadette, Marguerite, 18 ans, suit les traces de ses parents; elle était d’ailleurs de la distribution de Demain des hommes. «Marguerite a commencé à faire du doublage à 7 ans et passe des auditions pour des rôles depuis trois ans. Ça lui arrive d’être découragée quand elle n’est pas retenue, mais je lui rappelle que si elle a fait de son mieux, la suite ne lui appartient plus. Elle sait que ce n’est pas un métier facile.» Et cela, même quand on a un nom et une belle carrière derrière soi.

La preuve? «Au début de ma quarantaine, j’ai vécu des moments difficiles, confie Normand. Sans boulot pendant 18 mois, j’ai encaissé mes REER, 40 000 dollars.» Il a même rempli les formulaires d’admission à la Faculté de médecine vétérinaire de l’UdeM à Saint-Hyacinthe pour devenir vétérinaire. Puis, en 2007, le vent a tourné. «J’ai été convoqué en audition pour le film Tout est parfait.» Son interprétation d’un père alcoolique dont le fils s’est pendu lui a valu le prix Jutra de la Meilleure interprétation masculine dans un rôle de soutien. «Ensuite, ça n’a pas arrêté.»

Artiste et businessman

À l’époque, l’acteur n’avait pas de plan B. Maintenant, oui. «Un excellent plan B, en parfait accord avec qui je suis: un joueur. On le dit bien: un comédien joue. Et moi, j’ai toujours aimé jouer.»

Oubliez casino et poker, pensez plutôt Monopoly et Trivial Pursuit. Par un concours de circonstances, Normand est devenu depuis huit ans l’un des quatre associés – et la figure de proue passionnée – de Randolph, une entreprise consacrée aux jeux de société et qui englobe pubs ludiques, boutiques, édition et distribution. «On a 250 employés et des projets d’expansion», précise fièrement l’artiste, qui n’avait pourtant jamais voulu être businessman.

Pure coïncidence, Normand a justement à portée de main, sur la banquette, quelques jeux vendus au Randolph. Notamment L’osti d’jeu, un concept «100 % québécois» dont il a eu l’idée de départ et qui s’est écoulé à plus de 160 000 unités. «Faut que tu y ailles, man!» me lance-t-il quand je lui avoue n’avoir jamais franchi le seuil d’un de ses «pubs ludiques». Même Choucroute m’a regardé de travers. Promis: je vais remédier à la situation avant la fin de l’année!

 

À lire aussi:

Photos: Martin Girard



Catégories : Culture / Véro-Article
0 Masquer les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ajouter un commentaire

Magazine Véro

S'abonner au magazine