On aura tout dit: « À l’ombre de Pascale »

24 Fév 2020 par Christine Pouliot
Catégories : Culture
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Christine Pouliot nous parle d'un homme mal-aimé par son voisinage. Une belle chronique qui nous porte à réfléchir.

Mon voisin Julien a l’air bête 365 jours par année.

Et tous nos autres voisins en parlent !

De lui, oui.

Pour dire qu’il est impossible, amer, d’humeur exécrable, qu’il les a rabroués plus d’une fois dans leur vie quand ils essayaient juste d’être gentils avec lui.

Par exemple.

Il est allé jusqu’à en menacer deux avec son sac IGA levé très haut dans les airs en revenant des courses un beau samedi, simplement parce que les deux pauvres copains avaient eu la mauvaise idée de jaser devant de son entrée de garage.

Une autre fois, il s’est couvert de ridicule en criant contre les éboueurs qui avaient osé déposer, encore, la poubelle du voisin un peu trop près de la limite de son terrain.

Ce terrain qui est d’un vert green de golf de mai à octobre et où les brins de gazon n’ont pas la moindre chance de se toucher. Julien est un homme spécial, comme son gazon qu’il aime voir astiqué. Il n’y touche pas lui-même, sa condition physique ne le permet plus, mais il le défend comme un Gaulois défendrait des fortifications celtiques.

Du bonbon pour Claude Meunier, l’auteur des Voisins, mais pour nous, ça ressemble plutôt à une mauvaise pièce dans laquelle nul n’a envie de jouer.

D’ailleurs, si tous ses voisins posaient des gestes concrets contre lui, Julien croulerait sous des kilos de mises en demeure et serait encore de plus mauvaise humeur.

Est-ce possible ? Je crois bien que oui.

Sauf que.

Si je connais ce Julien-là – tous m’en parlent longuement –, je ne le fréquente pas. Mon Julien à moi est un homme gentil, doux, taquin et surtout vulnérable.

Faut dire que notre histoire a bien commencé.

Quand nous avons emménagé dans le quartier, Julien avait déjà eu son premier AVC. Il était diminué, marchait à la vitesse d’une tortue qui entre en hibernation et parlait avec beaucoup de difficulté. Ça ne l’empêchait pas d’être en beau fusil contre tout le monde, sauf qu’avec nous il a été gentil dès le premier soir.

Je n’ai aucune raison pour expliquer cette attitude, sinon qu’on l’a aidé avec un pépin mineur, malgré son humeur et surtout sans savoir qu’il avait une réputation d’enfer.  Ça nous a aidés de ne pas savoir… Le lendemain on avait un ami de plus et, devant notre porte, un magnifique Tupperware de sauce à spaghetti cuisinée maison.

On a aussi rencontré sa jolie Pascale et par elle un Julien encore plus tendre, amoureux, attentionné. Car tout le beau, il le garde en grande partie pour Pascale. C’est sa chérie, ses beaux yeux bleus, celle qui le fait rire et qui l’amène là où ELLE veut.

Ensemble ils sont beaux, rieurs et complices.

Il y a quelques mois, on a diagnostiqué un cancer à Pascale, une saloperie qui lui avait déjà bouffé la moitié du corps.

Julien a été et est toujours avec elle digne d’un chef.

Malgré sa douleur et sa peine, rien ne paraît. Il la promène, l’emmène manger des frites – les préférées de Pascale, qui sont pour moi en termes de distance aussi loin que le 38e parallèle ! –, il l’accompagne chez le coiffeur, lui caresse le visage. Je l’ai même croisé dans la boutique de lingerie du village où il lui achetait des vêtements.

Julien : Tu te rends compte, Christine ? Elle a perdu 15 kilos !

Moi : Mais elle a toujours ses beaux yeux, non ?

Raymond : Ah ça oui, elle est toujours belle.

C’est beau l’amour, c’est fort l’amour, mais est-ce suffisant ?

Pas quand la maladie frappe, pas quand le diagnostic est sans appel.

Julien m’a annoncé hier, la voix vacillante, que sa belle Pascale venait d’être placée en CHSLD et qu’elle n’en avait plus que pour quelques jours. Le crabe a tout investi.

Alors je lui demande :

Moi : Toi, comment tu vas ?

Julien : Moi ? Bien. Elle n’a aucun mal et c’est vraiment tout ce qui compte.

Il m’a raconté un peu le CHSLD et je comprends, entre les lignes, qu’il continue d’être de mauvais poil avec tout le monde. Les infirmières, les médecins, les préposés, personne n’est épargné. À coups de plaintes, de désordre sur l’étage, etc.

Un diable avec tout le monde, sauf avec elle – bien sûr – et avec nous et peut-être avec quelques autres élus que je ne connais pas mais dont il me parle avec tendresse. Lucie, Marie, Louise et Gilles, leurs amis avec qui, paraît-il, ils ont fait les 400 coups.

Je n’ai pas envie de comprendre tous les tenants et aboutissants qui ont compliqué et qui compliquent encore la vie de Julien. Je n’ai pas plus la clé qui permet de déceler toutes les souffrances du monde et encore moins celles qui expliquent les choix.

Je joue simplement dans la même équipe que lui, ou bien je souffre d’aveuglement volontaire et je n’ai aucune envie de me soigner.

Les voisins continuent de se répandre en pensées malfaisantes et autres sorts à son égard, malgré l’AVC, malgré le cancer, malgré les jours comptés de Pascale.

Ils auront beau créer tout un boucan autour de lui, le rouler dans la boue, lui asséner leurs pires coups de gueule, je m’en fous.

Moi, pendant ce temps-là, je cuisine une lasagne et, quand il arrivera tout à l’heure après une journée à l’ombre de Pascale, le Tupperware sera devant sa porte.

Christine est une cinquantenaire, amoureuse, mère, passionnée par la vie dans toutes ses imperfections. Elle est curieuse de tout, surtout des autres ! Vous pouvez retrouver certains de ses textes sur son site cinquanteislenouveaumoi.com ou la suivre sur Twitter et Instagram. 

 

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