Rencontre: Hélène Bourgeois Leclerc se confie

17 Déc 2019 par Manon Chevalier
Catégories : Culture / Véro-Article
Icon

Celle qu’on adore et qu’on trouve aussi grisante qu’une bulle de champagne révèle, avec une franchise poignante, des pans intimes de sa vie, tout en défiant un tabou encore bien présent...

Elle allait avoir 21 ans.

Ce matin-là, son groupe de théâtre du Collège Lionel-Groulx l’avait invitée dans le local de répétition. Joyeuse, l’aspirante comédienne était sûre qu’on allait y célébrer son anniversaire. Sauf que… «C’était pour me dire que j’étais une fille super pis ben l’fun, mais que je tirais trop la couverte de mon bord. Bref, que je prenais trop de place dans la gang.» Aïe! Vingt-quatre ans plus tard, elle évoque avec lucidité ce souvenir de jeunesse, à la table ensoleillée du resto où on a passé l’après-midi.

Ce moment de vérité aurait pu en dévaster plus d’une, mais pas elle. «Ç’a été très formateur. En fait, ça m’a aidée à travailler mon écoute dans mes personnages et dans la vie. Même s’il m’arrive encore parfois de trouver que je parle trop quand je suis invitée à la télé, dit-elle en rigolant. À 45 ans, j’apprends encore à prendre ma place sans prendre celle des autres.» Abonnée au bonheur comme d’autres le sont à Netflix, la comédienne rayonne comme jamais. Elle est dans sa lumière. Tant pis pour ceux qui en prendront ombrage.

«Mon parcours est moins éclaté qu’à mes débuts, où j’ai joué tout et son contraire. Depuis District 31, j’ai un jeu plus ancré dans la réalité. Une nouvelle voie s’ouvre devant moi!», jubile celle qui fut récompensée aux prix Gémeaux pour sa touchante interprétation d’Isabelle Roy dans District 31. Ce qui lui reste de la sergente-détective épuisée au point de rendre les armes? «Je l’ai eue dans le corps pendant des semaines. Je me suis même surprise à réagir comme elle. Je m’ennuie encore de ma badge et de mon gun!» s’exclame-t-elle, s’appropriant soudainement les signes d’autorité de son personnage pourtant à des années lumière d’elle-même. C’est précisément ce qui la fait vibrer dans ce métier. Depuis septembre, elle a cependant opéré un changement de registre en devenant l’héroïne de la télésérie Toute la vie. Elle y incarne Tina, la bienveillante responsable pédagogique de l’école Marie-Labrecque, qui accueille des adolescentes enceintes ou jeunes mamans. «J’aime jouer une femme de mon âge, qui porte 20 chapeaux en même temps… Elle a vraiment d’autres choses à faire que de se rentrer le ventre! Le paraître, elle s’en fiche! C’est extra, car ça me permet une grande liberté de jeu.» Et que dire du sujet si délicat de la maternité précoce, dans lequel elle a plongé corps et âme? «Devenir mère à 13 ans, ce n’est idéal pour personne, mais ça arrive, déplore-t- elle. Comment on deale avec ça? La série aborde la situation franchement, sans en faire l’apologie ni la dénoncer. Après tout, tient-elle à préciser, c’est une fiction, pas un documentaire.»

Chandail à capuche et jupe (Zara, 30 $ et 100 $).

N’empêche. À l’instar d’Unité 9, qui a changé notre regard sur les détenues, Toute la vie (signée également par Danielle Trottier) fait le pari de faire évoluer les mentalités. «Ce serait formidable que la série soit l’amorce d’un dialogue parents enfants sur la sexualité et ses conséquences, dont celle d’avoir – ou de perdre – un enfant en pleine crise d’adolescence. Je suis fière de faire partie d’un tel projet! Ça ne pouvait pas arriver à un meilleur moment dans ma vie…» Elle l’affirme d’emblée: ce rôle d’une grande humanité se nourrit largement d’épreuves très intimes. «J’ai perdu six enfants…», confie-t-elle avant de marquer une pause, devant mon air médusé. «Alors, ça me rend empathique à ce que vivent ces jeunes filles. Je sais à quel point c’est bouleversant, même s’il ne s’agit pas d’une grossesse désirée. Une fausse couche, c’est un deuil! Moi, je l’ai vécu comme tel, parce qu’à chaque fois je le voulais de toutes mes forces, ce petit être en moi…», raconte-t-elle avec une candeur inouïe, alors que le temps suspend son vol. «Je ne comprends pas que cette perte-là soit taboue. Comme si elle ne comptait pas. On te dit: “T’en fais pas, tu vas te réessayer!” Je sais que de perdre un enfant à la naissance, c’est autrement plus tragique. Mais reste que le nid est vide. Et que l’amour que tu avais pour ton bébé est le même!» Prête à s’ouvrir comme jamais pour mieux défier le silence, elle avoue toutes ces interrogations qui l’ont obsédée à la suite de ces rendez-vous manqués. «Qu’est-ce qui ne va pas chez moi? Qu’est-ce que la petite âme qui m’a choisie temporairement n’a pas aimé? Pourquoi est-elle partie? Qu’est-ce que la vie tentait de me dire, que je ne devais pas être mère? Pourtant, je savais que je serais une maman super! Dans ces moments de doute, poursuit-elle d’un même souffle, tu cherches des réponses à toutes ces questions vaines.»

Jusqu’à te faire sentir incompétente?, suis-je tentée de lui demander en soupesant chaque syllabe… «Oui, même si c’est une perception complètement fausse!, insiste-t-elle. Mais chaque fois que je perdais un enfant, je me sentais comme une moitié de femme tellement je pensais qu’une grossesse me comblerait! J’avais même honte de moi face à ma mère! Elle qui a toujours été là pour moi. À certains moments, j’ai même haï mon corps qui me trahissait, alors que je faisais tout ce qu’il fallait pour que mes enfants voient le jour… Heureusement, tout se surmonte», soutient-elle, dans une envie soudaine de légèreté.

Pour la petite histoire, Hélène a eu sa fille Margot au terme d’une cinquième grossesse, en 2012. Après deux autres fausses couches et une tentative d’adoption en Haïti inaboutie en raison du séisme, elle et son conjoint ont adopté Oscar, «un garçon exubérant et aux cheveux bouclés» comme elle. Un bonheur gardé secret pendant presque quatre ans, en raison de l’adoption du tout-petit par l’entremise de la Direction de la protection de la jeunesse. Or, depuis l’été dernier, elle peut en parler librement, les mesures de confidentialité ayant été levées. «Il a été retiré de son foyer biologique. C’est dire ce à quoi il a échappé… Bien sûr, je ne l’ai jamais caché, mais j’avais hâte qu’Oscar existe aux yeux du monde entier autant que Margot! Ils s’adorent. Et les voir se hisser l’un et l’autre, je trouve ça beau!» Légère, elle trempe soudainement son pain dans la sauce parfumée au basilic. «C’est impoli, mais c’est trop bon!» rigole-t-elle.

On reconnaît là la fille de bonne famille. Élevée par une mère infirmière, adepte de luzerne et d’épeautre avant tout le monde, et un père enseignant prônant le dialogue, Hélène a fait de pieuses études à l’École des Ursulines de Québec. D’où ma surprise lorsqu’elle me raconte qu’à 12 ou 13 ans, «déjà folle de théâtre», elle croyait dur comme fer «qu’il fallait avoir vécu la violence ou l’inceste pour devenir une bonne actrice». L’ado qui coulait, aux côtés de son frère, une «enfance rose pâle dans une famille harmonieuse» s’est donc mise à fumer, à faire du pouce à minuit. «Je courais après le trouble. Mais comme ça n’a pas marché, je ne suis pas restée une méchante fille bien longtemps!» s’exclame-t- elle dans un éclat de rire. Elle confesse néanmoins malicieusement un péché mignon: «Je suis une voleuse de cuillères! J’en ai de partout!» La plus précieuse à ses yeux? «Celle qui me rappelle un beau moment dans un café, à Paris, avec mon chum.»

Lui, c’est Dominic, un ingénieur de plateaux de tournage rencontré il y a 20 ans, alors qu’elle prêtait sa voix à une publicité de… condoms. Un coup de foudre? Que nenni! Mais 10 ans plus tard – l’amour ayant pris son temps –, un souper après un enregistrement a tout changé. «Quand j’ai appelé ma mère pour lui raconter ma soirée, je me souviens de lui avoir dit: “Je me sens bien avec lui, mais c’est pas mon genre.” Elle m’a répondu affectueusement: “Tsé, ton genre-là, c’est pas ben le yable…”»

Robe-chemisier (Zara, 100 $). Bracelets Pilgrim (H&M, 30 $).

Le couple ne s’est jamais quitté depuis ce premier tête-à-tête. Pourtant, admet la comédienne, les premiers mois de leur vie à deux n’ont pas toujours été un fleuve tranquille. Ou peut-être l’était-il trop à son goût. «J’arrêtais pas de dire: “C’est tellement facile entre nous! Y a pas de cris, pas de chicanes, pas de claquages de porte: on va devenir plates à 36 ans!” À vrai dire, explique-t- elle sans détour, j’avais tellement connu d’histoires tumultueuses auparavant que j’avais peur de m’emmerder…» Une façon d’exprimer combien on confond passion et amour véritable, jusqu’à ce qu’on en goûte les fruits? «Oui, tellement! Patient, Dominic a su apaiser mes craintes. On a eu des discussions sur qui on était et ce qu’on attendait de la vie. Au fil du temps, notre relation s’est approfondie. Dominic, c’est un arbre. Et il est cute en plus! Je connais ma chance, chuchote-t-elle, émue. Eh, que j’suis braillarde!»

Spontanée comme tout, Hélène s’émerveille devant chaque plat, décoche un sourire craquant à la passante qui lui envoie un baiser à travers la fenêtre, se réjouit de la paire de baskets edgy qu’elle a dénichée plus tôt à la séance photo… «J’ai le bonheur facile, qu’est-ce que tu veux! Je sais que je suis née sous une bonne étoile. Et j’en suis reconnaissante. Oui, j’ai vécu des épreuves personnelles, et j’ai dealé avec. Mais j’ai été très choyée sur le plan professionnel», affirme humblement celle à qui les professeurs de théâtre prédisaient une carrière… de tragédienne sur le tard. Or, dès qu’on repense à sa Josée, si naïve, d’Annie et ses hommes, à sa truculente Dolorès, qui enchaînait à la queue leu leu les p’tites vites dans Les Bougons, c’est aussi ça, la vie! ou à ses imitations désopilantes dans de nombreux Bye bye, on se dit: cherchez l’erreur. Ce qui n’a pas empêché la débutante de rêver de tapis rouges, de premières et de statuettes dorées. «Pas pour être une vedette, non, non! J’allais tout donner pour mériter des prix. Ce que je voulais, c’était appartenir à quelque chose de plus grand que moi.»

Un désir brûlant, toujours intact.

«Dans ma vie, mon désir d’appartenance est plus fort que tout. Pour moi, y a rien comme une famille, un couple, une gang d’amis, une équipe de tournage… Être entourée, c’est ce qui compte le plus pour moi.» Devenir un électron libre, sans attaches ni contraintes? Très peu pour elle. «Moi, j’aime ça la routine, les petits rituels. C’est sûr qu’un weekend fou en amoureux, ça me plaît. Mais j’adore l’engagement au quotidien. Les liens qui durent. Avec l’âge, j’apprécie la valeur du temps qui passe…» Elle finit son thé vert tiède, pendant que la réalité reprend ses droits. La comédienne et maman a des courses à faire, des textes à apprendre pour le lendemain et des câlins à distribuer. S’apprêtant à filer sur sa Vespa, elle conclut joliment: «J’ai envie de me laisser porter par un vent doux. Advienne que pourra! Je ne peux pas être plus à ma place qu’aujourd’hui.» Ses camarades de jeu peuvent dormir tranquilles.

SON ACTU

On peut voir la comédienne dans la télésérie dramatique Toute la vie, diffusée à ICI Radio-Canada Télé les mardis, à 20 h.

Photos: Andréanne Gauthier



Catégories : Culture / Véro-Article
0 Masquer les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ajouter un commentaire

Magazine Véro

S'abonner au magazine