Simon Boulerice : Monsieur Sourire

19 Déc 2019 par Jean-Yves Girard
Catégories : Culture / Véro-Article
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Il y a deux ans à peine, son nom était peu connu. Son visage lunetté, encore moins. Aujourd’hui? Exubérant, volubile, passionné, l’écrivain-dramaturge-chroniqueur-danseur-poète-conférencier-comédien-porte-parole LGBTQ+ est partout.

Simon Boulerice a de la broue dans le toupet. Son agenda de la semaine est noirci à la demi-heure près: En direct de l’univers, On va se le dire – la nouvelle quotidienne de Sébastien Diaz –, sans oublier Cette année-là, l’émission pilotée par Marc Labrèche à Télé-Québec qui a sorti Simon d’un certain anonymat. Ajoutez deux présences à la radio, quelques conférences dans des écoles, des activités littéraires, trois premières de théâtre, des plages d’écriture pour un énième roman… ET une entrevue pour le magazine VÉRO.

Question de faciliter la logistique et de ne pas gaspiller une seconde des 90 minutes réservées à notre entretien, Simon m’attend chez Goodwin, son agence, qui représente le gratin de l’Union des artistes: Xavier Dolan, Anne Dorval, Ludivine Reding… et Michel Tremblay, son mentor et ami. «Je devais rencontrer mon agente et mon prochain rendez-vous est à 10 minutes à pied», dit-il en posant ses affaires dans la salle de conférence.

L’enfant mascara

Un mot revient toujours dans les portraits et descriptions de Simon Boulerice. «Je sais lequel: prolifique!», répond-il en riant. (Nota bene: Simon a le sourire facile et le rire contagieux, c’est dit. Alors ajoutez des «hihi» et des «haha» ici et là jusqu’à la fin de l’entrevue.) «Je ne trouve pas que le mot est juste, mais bon, si c’est ce que les gens perçoivent… Moi, je ressens une part de reproche. Je fais plein de choses très variées. L’écriture occupe 50 % de ma vie.»

Alors disons que c’est un 50 % productif. Lui-même ne connaît pas le nombre exact d’œuvres qu’il a publiées. «Euh… une quarantaine?» Vérifications faites, en 10 ans, Simon a écrit près de 50 romans, ouvrages jeunesse, pièces de théâtre et recueils de poésie. Sans oublier une bédé (Mon cœur pédale), un essai (Moi aussi, j’aime les hommes, coécrit avec Alain Labonté) et une nouvelle «Ce que Mariah Carey a fait de moi», parue dans le collectif Être un héros. Ah oui, il est aussi l’un des scripteurs de la nouvelle mouture de Passe-Partout. Ouf!

Par où commencer? Pourquoi pas par L’enfant mascara, très remarqué – à juste titre – à sa sortie, en 2016. L’histoire est inspirée d’un drame homophobe qui a secoué l’Amérique en 2008: celui de Larry/Leticia King, transgenre californien de 15 ans assassiné(e) par un camarade de classe. «Je me suis rendu là où ça s’est passé, à Oxnard, une ville au nord de Los Angeles. Et c’est une fois sur place que s’est déployé mon roman. J’appelle ça faire du journalisme émotif. Ça me donne un ancrage. Après, je décolle, je creuse avec mon cœur. Dans tous mes personnages, il y a un peu de moi.»

Il y a beaucoup de lui dans Mon cœur pédale. L’action se déroule en 1988 à Saint-Rémi-de-Napierville, en Montérégie, là où est né l’auteur en 1982. Le héros est un jeune garçon grassouillet prénommé Simon et qui porte des lunettes. Il rêve qu’un sauveteur d’Alerte à Malibu lui fasse du bouche-à-bouche et il voue un culte à sa tante Chantale, le pétard de la famille, qui ressemble à Samantha Fox. «Oui, matante Chantale existe. Avec ma sœur – qui n’est pas dans la bédé –, on avait inventé une chanson: «Matante Chantale, ma beauté fatale, quand je te vois, mon cœur pédale…»

Selon Jean Genet, célèbre auteur français, «créer, c’est toujours parler de l’enfance». Simon Boulerice est sûrement d’accord. «Je n’ai pas été un enfant malheureux, mais solitaire. Et j’ai meublé ma solitude avec la création. Je me sentais tellement différent que je manquais de confiance pour partager qui j’étais. J’avais le sentiment que ma nature n’était pas quelque chose de noble qu’on allait applaudir, mettons.»

Le petit Simon a très tôt pris conscience de sa «différence», sans trop savoir qu’en faire ni comment la maquiller, lui qui est la spontanéité incarnée. «Un jour, Thérèse, la professeure, nous a demandé: pour qui seriez-vous prêts à mourir? En maternelle, c’était intense, comme question. Tout le monde répondait “ma mère”, les téteux disaient “toi, Thérèse”. Mon tour venu, j’ai regardé un gars dans les yeux et j’ai dit “Philippe”. C’était même pas mon ami, mais je le trouvais juste trop beau.»

Au secondaire, les choses se sont corsées. «C’était douloureux pour moi d’aller à l’école, et pourtant j’étais très performant. J’ai fui la cour de récréation en participant à tous les comités, pour me préserver. Je ne me souviens pas avoir mangé une seule fois à la cafétéria. J’apportais mon lunch à la bibliothèque.» Hélas, il y avait les corridors… «J’ai été chanceux, je n’ai pas été attaqué physiquement.» La violence était plus sournoise. «On me chuchotait dans l’oreille, comme un secret: “ostie de fif”».

Demain matin, Montréal m’attend

À 17 ans, tourlou Saint-Rémi, bonjour hi Montréal! Simon a enfin déployé ses ailes aux couleurs de l’arc-en-ciel. «J’étudiais alors en littérature, entouré d’artistes et de farfelus, et je pouvais être complètement moi-même.»

Le temps était venu de sortir du placard familial. «Mes parents m’ont dit le plus important: “on t’aime”, en ajoutant que c’était très dur pour eux d’accepter mon homosexualité. J’ai trouvé ça très beau. C’était en 1999. Et depuis, j’ai vu leur évolution.»

Empathique à toutes les marginalités, Simon est aujourd’hui associé à Interligne (avant reconnu sous le nom Gai écoute). «On est quatre porte-paroles, pour un panorama plus inclusif: une lesbienne, une trans, un allié, c’est-à-dire un hétéro, et moi.» Quand il est invité dans les écoles, c’est infaillible, Simon attire les confidences comme le miel attire les abeilles. «À cause de ma littérature, les jeunes me posent beaucoup de questions sur ce sujet-là. Je le démystifie. Je sais que j’ai l’air d’un gars épanoui, et c’est d’ailleurs le message que je reçois: “Ça fait du bien de voir quelqu’un d’assumé comme toi.”»

En effet, Simon assume tout ce qu’il est, et ose même l’écrire. La preuve dans Géolocaliser l’amour, une autofiction en vers libres qui ne s’adresse pas à son lectorat habituel. L’histoire? Pour paraphraser Simone de Beauvoir, qui résumait ainsi le roman La bâtarde, de Violette Leduc, idole littéraire de Simon Boulerice: un homme descend au plus secret de soi et il se raconte avec une sincérité intrépide, comme s’il n’y avait personne pour l’écouter. Simon, le narrateur, un auteur gai montréalais dans la trentaine originaire de Saint-Rémi (!), est accro aux applications de rencontres. Il nous entraîne à sa suite chez Pierre, Jean, Jacques, multipliant fellations, rejets et désillusions. Le Simon fictif trouvera-t-il l’âme sœur? À vous de le découvrir. Le Simon réel, lui, file depuis plus de deux ans le parfait bonheur avec un bel ingénieur… rencontré sur Tinder!

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«Pouner» les trolls

Simon accepte que je l’accompagne jusqu’à son prochain rendez-vous, en continuant notre entretien. À peine avons-nous posé nos espadrilles sur le trottoir qu’un homme dans la soixantaine nous rattrape. «Monsieur Boulerice, l’énergie que vous avez, partout, c’est merveilleux… Ma femme et moi, on vous apprécie, on vous a connu à l’émission de Labrèche.» Simon est aux anges. «On dirait que je l’ai payé», me dit-il en pouffant, une fois son fan parti.

Sa notoriété publique a fait un bond de géant en septembre 2018, dès la première diffusion de Cette année-là. Bien sûr, les cotes d’écoute à Télé-Québec sont loin d’être faramineuses, mais tout ce que touche Marc Labrèche est accolé à un sceau de qualité qui rayonne sur quiconque l’entoure. Et des trois chroniqueurs de l’émission, Simon est probablement celui qui a le mieux tiré son épingle du jeu.

«La nouveauté, pour moi, c’est de gérer la haine sur les réseaux sociaux. Quand je reçois une insulte, je réponds en “pounant”.

– “Pounant”?

– J’envoie une photo de la Poune.» Il l’imite en grimaçant. «Je trouve ça tellement drôle, on dirait que j’ai l’impression de gagner au change!»

Le sourire d’une mascotte

Rares sont les auteurs aussi médiatisés que Simon Boulerice. «Je sais défendre mes idées et je n’ai aucun problème à prendre la parole. C’est peut-être ma formation en théâtre qui me sert.» Car après ses études en littérature, il s’est inscrit au DEC en interprétation au cégep Lionel-Groulx. «J’ai gradué en 2007 et je suis le premier de ma classe à avoir obtenu un contrat en théâtre jeunesse.» Peu après, Simon décrochait un rôle dans un film, qu’il a dû refuser car les deux projets entraient en conflit d’horaire. «Je pensais que j’étais parti pour la gloire, mais je n’ai pas reçu d’autres offres au cinéma.» Ni au théâtre pour adultes.

À ce propos, Simon assure ne rien regretter… bien qu’il avoue entretenir encore le fantasme de jouer au TNM, même s’il ne s’agissait que d’un rôle de laquais qui déclame: «Sire, voici votre lettre!» Pendant 10 ans, dit-il, «le théâtre jeunesse m’a fait vivre et voyager en Europe. Ça m’a ancré dans la création, en écrivant mes propres pièces et en les mettant en scène.»

En 2014, Simon devient adjoint à la direction artistique de L’Arrière Scène, un centre dramatique pour l’enfance et la jeunesse en Montérégie. «Serge Marois, le fondateur, me voyait un peu comme son successeur.» Mais au cours des deux dernières années, très sollicité à titre de chroniqueur, Simon a été forcé de choisir. «J’aime ça, faire de la télé, de la radio, je m’y sens à ma place.»

Nous arrivons au studio pile poil à l’heure. «J’ai déjà le titre de mon prochain livre: Pleurer au fond des mascottes. Une mascotte, c’est toujours souriant mais, à l’intérieur, on ne sait pas ce qui passe. Ce personnage, c’est un peu moi. Parce que derrière mon sourire dont on me parle beaucoup, il y a quelque chose de plus complexe que cette image de clown…»

Photo: Martin Girard



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