Souper de gars: évolution (pas si) tranquille

30 Juin 2021 par Patrick Marsolais
Catégories : Culture / MSN / Véro-Article
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Plusieurs récents remous sociétaux – comme le mouvement #MeToo, le concept de masculinité toxique, le questionnement sur l’identité de genre – ont contribué à faire exploser les vieux modèles, souvent représentés par nos pères.

Normal qu’on soit déstabilisé, qu’on s’interroge, voire qu’on résiste parfois un peu. Où en est l’homme contemporain en 2021? L’animateur Sébastien Diaz, l’humoriste Jonathan Roberge et le chanteur Tom-Éliot Girard, trois gars très différents, ont tenté de répondre à la question.

Je ne sais pas pour vous, mais je trouve que nous avons reçu beaucoup de wake-up calls au cours des dernières années. Bien sûr, avoir une fille de 16 ans hyper idéaliste comme la mienne a contribué à faire voler en éclats certaines de mes idées préconçues, mais ça va plus loin que ça. Combien sommes-nous à nous être inquiétés, en juillet dernier, lorsque les listes d’agresseurs présumés ou d’abuseurs sexuels sont apparues sur les réseaux sociaux?

Beaucoup trop d’hommes, pour être honnête. Comme si on avait eu besoin d’avoir la chienne pour comprendre qu’un «non» voulait dire «non». Combien sommes-nous à avoir révisé notre sens de l’humour parfois douteux? Nos gestes provocateurs pour faire rire nos chums de vestiaire d’aréna? Beaucoup trop d’hommes, je le répète. Et c’est correct, parce qu’on doit évoluer.

«Je pense qu’on s’est tous posé la question, dit Jonathan. Quand la liste est sortie, je me souviens d’avoir écrit à quelques filles pour être convaincu que je n’avais pas été déplacé avec elles. Parce que j’ai déjà été le gars un peu achalant qui continue de cruiser, le gars qui a peut-être fait une joke déplacée dans un meeting, alors qu’il était entouré de filles. Ça m’a rassuré quand elles m’ont confirmé que je n’avais jamais traversé la ligne.

– C’est un des aspects positifs de l’affaire, concède Tom-Éliot. Les gars ont eu à se poser plein de questions sur leurs agissements passés. Et quand tu te questionnes, c’est un premier pas vers un changement. Personnellement, le mouvement m’a permis de réaliser que je m’étais déjà ramassé dans des situations que je n’aurais pas dû accepter. J’ai compris que j’avais banalisé des gestes qui étaient en fait assez graves.»

Tom-Éliot nous raconte alors qu’il s’est déjà retrouvé contre son gré dans un lit où il n’aurait jamais dû être, à faire des choses qu’il n’avait pas envie de faire avec deux autres hommes. «Je me suis réveillé et je n’étais pas bien. Par la suite, j’ai mis de côté ce qui s’était passé, sans essayer de comprendre. J’ai même fait des jokes sur le sujet. Un an plus tard, ça m’a frappé comme une tonne de briques, et j’ai été obligé de faire face à certaines évidences. Aujourd’hui, quand je vois que ces deux hommes mènent une vie tout à fait normale, c’est excessivement douloureux pour moi.

– Je pense qu’on a tous une part de responsabilité là-dedans, convient Sébastien. En fait, le mouvement #MeToo a mis en lumière une hypocrisie générale. On était tous très vertueux, mais la réalité, c’est qu’il y a beaucoup de noms qui ont figuré sur ces listes et qu’on savait problématiques depuis toujours. On vient tous du même milieu et on a tous été témoins d’événements déplorables, que ce soit dans des festivals ou ailleurs. À la limite, on en riait même parfois, comme si on faisait partie de la même grande mascarade.»

Des mots qui résonnent

Je me souviens encore de cet après-midi de septembre 2019. J’avais dû lancer quelque chose du genre: «Ben voyons, c’est donc ben une remarque de fif, ça!» Mon ami Max, assis dans le même bureau que moi, avait d’abord masqué sa colère, avant de me dire, au bout de quelques minutes: «Eille Pat, pour vrai, ça m’a blessé ce que tu viens de dire.»

J’avais beau lui expliquer que ça n’avait rien à voir avec l’homosexualité, que ce n’était qu’un commentaire banal, un mot sans signification, il m’a calmement répondu qu’il me comprenait, mais que le mot en question avait un sens et qu’il était profondément offensant. Je clamais mon innocence, mais j’avais tort. C’est lui qui avait raison. J’ai compris cet après-midi-là que l’usage de ce qualificatif, même inconsciemment, n’était pas le fruit du hasard.

Durant ses années au secondaire, Tom-Éliot Girard a entendu ce terme. On l’a traité de «fif», de «fifi», de «tapette». Tout au long de son secondaire, donc, il a subi la masculinité toxique des machos de la cour d’école.

«Un jour, ça m’a tellement atteint qu’il a fallu que je réagisse, avoue-t-il. J’ai fini par ne plus rien laisser passer. Mais c’est un éternel combat.» Il prend une pause avant de poursuivre: «Cet été, je me suis retrouvé sur un bateau avec des jeunes que je ne connaissais pas. Ça faisait longtemps que j’avais entendu le mot “tapette” et, ce soir-là, il est venu à mes oreilles à quelques reprises. Je n’ai pas été capable de me lever et de dire aux gars d’arrêter. Si tu savais comment ça m’a fait mal en dedans! Ça m’a directement ramené aux blessures du secondaire. Quand je suis rentré, j’ai fondu en larmes. J’étais triste, mais aussi en colère contre moi parce que je n’avais pas été capable de réagir. On peut se blinder à force de se faire traiter de fif, mais ça laisse aussi des blessures très profondes.»

Je trouve révélateur que l’épisode du bateau de Tom-Éliot implique des jeunes. On a parfois l’impression que les comportements toxiques sont l’apanage de la vieille génération, des mononcles de banlieue, plus soucieux de l’évolution de leur haie que de celle de la société, mais les conservateurs n’ont pas tous les cheveux gris. Son anecdote nous fait comprendre que rien n’est réglé et qu’il reste encore pas mal de chemin à faire. Parlez-en à Sébastien Diaz, qui a porté du vernis à ongles à son émission On va se le dire, en novembre dernier.

«Plusieurs mois plus tard, j’en gère encore les conséquences, avoue l’animateur. Mes filles me mettent souvent du vernis à ongles et, comme on recevait Jay Du Temple qui en portait lui aussi, je me suis dit que ça ferait un beau clin d’œil. Je voulais enlever mon vernis après l’émission, mais j’ai reçu tellement d’insultes que j’ai décidé de le garder toute la semaine, histoire de vivre ma propre expérience. T’as pas idée du nombre de regards méprisants ou des “ostie de tapette, t’es pas un vrai gars” que j’ai reçus!»

Tasse-toi, papa!

Si les gars se sentent parfois bousculés par ces nouveaux codes (aussi positifs soient-ils), c’est aussi parce qu’ils ont été élevés par des hommes qui leur ressemblent de moins en moins. Or ces hommes, nos pères, étaient les héros de notre enfance. S’ils ne parlaient pas beaucoup, ils nous accompagnaient à nos matchs de hockey ou nous apprenaient à mettre un ver sur un hameçon. Un simple regard autoritaire de leur part suffisait à nous signaler nos errances, mais on les aimait. Comme ça. Aujourd’hui, c’est ce modèle-là qui tombe de son piédestal. Et c’est à nous d’évoluer à partir d’un mode d’emploi que nous n’avons jamais lu.

«Pour moi, tout ça est un apprentissage et, dans ma lignée de Roberge, je peux dire que je suis le premier père qui s’implique autant, assure Jonathan. J’espère être un bon modèle pour mes fils. Je considère important que les mamans de mes enfants puissent s’épanouir, avoir leur propre business ou simplement du temps pour elles. Pour qu’elles y arrivent, je dois faire ma part dans la maison. On peut peut-être me reprocher certains agissements avec mes enfants, mais je vous jure que je fais de mon mieux. Je ne l’ai juste pas eu, ce modèle du père impliqué.»

C’est d’ailleurs parce qu’il avait l’impression de s’éloigner de ses gars que Jonathan a décidé de quitter le show radio du matin à Énergie, il y a quelques années…

«Je me rappelle qu’un samedi matin, j’essayais de faire manger mon plus jeune, qui recrachait toujours son omelette. C’est mon plus vieux qui, au bout de quelques minutes, m’a dit: “Voyons papa, tu sais pas que Jules n’aime pas les omelettes?” Je n’étais même pas au courant de ce que mon gars aimait manger pour déjeuner, parce que je me levais à trois heures du matin pour faire de la radio. Une semaine plus tard, j’entrais dans le bureau de mon patron pour lui annoncer que je voulais m’en aller pour voir mes enfants grandir. C’est arrivé en juin 2019 et j’ai appris, en novembre, que mon plus vieux était malade. [NDLR: son fils Xavier a eu une tumeur maligne au cerveau.] Il n’y a rien qui arrive pour rien: j’étais désormais disponible pour m’occuper de lui pendant sa maladie.

– Jusque dans les années 1980, le rôle du père en était surtout un d’autorité, renchérit Sébastien. Aujourd’hui, je constate que les gars autour de moi sont d’extraordinaires papas. Féministes et impliqués. Je considère mon rôle de père comme mon engagement dans la vie. C’est ça, ma cause: je forme des petites humaines et je peux dire la même chose de mes amis. C’est leur façon de s’engager dans la société. Je trouve qu’on est de beaux pères. Je pense même que j’influence aujourd’hui le mien. Il était impliqué, mais sans être du genre à dire “je t’aime”. Maintenant, il pleure pendant les soupers, il me dit qu’il m’aime, il est devenu plus colleux et un meilleur père en général.»

Cela dit, est-ce que le papa que vous êtes devenus aurait un problème à voir un de ses garçons maquillé? L’encouragerait-il à porter la jupe pour se rendre à l’école? On a parfois l’impression d’avoir plein de belles vertus… jusqu’au matin où on se heurte à la réalité, non?

«C’est drôle que tu amènes ce sujet-là, car j’ai déjà surpris mon gars de trois ans avec du vernis à ongles sur les orteils, et mon premier réflexe a été de lui demander ce qu’il faisait avec ça, avoue Jonathan. Encore aujourd’hui, je me sens mal d’avoir réagi comme ça. Ce n’est pas parce que je ne voulais pas qu’il en porte, mais j’avais peur qu’il se fasse écœurer par ses camarades à la piscine le lendemain.»

– C’est moins concret pour moi, parce que je n’ai pas de garçons, réplique Sébastien. Mais j’avoue avoir toujours eu une drôle de relation avec ma masculinité. J’ai toujours été mince ou maigre. Dans les équipes sportives, j’étais toujours le dernier choisi, alors j’en suis venu à me demander c’était quoi, être un gars. Je me faisais traiter de fif moi aussi, notamment parce que j’étais plus artiste et efféminé. Ce que je veux dire, en fait, c’est que la semaine où j’ai porté du vernis à ongles en ondes était possiblement le moment dans ma vie où je me suis senti le plus “gars”. J’ai vu ça comme un gros fuck you à ceux qui m’avaient jugé. Je faisais ce que je voulais et ce n’était pas du vernis à ongles qui allait me définir!»

Le présent se conjugue au futur

On a beau avoir fait des pas de géants depuis quelques années, tout n’est pas encore joué. L’homme se sent parfois directement attaqué dans sa virilité et ses insécurités résonnent aussitôt. Où en serons-nous dans une dizaine d’années? À quoi ressemblera l’Homo québécus? Pas si simple de jouer à Nostradamus…

«Il y aura encore beaucoup de questionnements, estime Tom-Éliot. On n’a pas fini d’évoluer et j’ose espérer qu’on pourra avoir des discussions plus ouvertes. On donne beaucoup dans la cancel culture et je ne suis pas convaincu que ce soit la meilleure solution. Je souhaite aussi qu’on slacke sur les catégories. Quand j’étais jeune, je n’avais pas toujours envie de m’identifier comme gai, parce que ça venait avec plein d’étiquettes. Et puis, il faudra que les hommes se permettent d’explorer sans sentir que leur masculinité et leur virilité sont en train de prendre le bord.

– Ça ne fait que commencer, cette évolution, croit Sébastien. On est juste au chapitre deux d’un livre volumineux. Faut être patient. Mon grand-père était courailleux et s’en excusait à ma grand-mère en engageant des mariachis pour chanter sur son balcon… On regarde des films de bucherons québécois des années 1970 et ça n’a rien à voir avec notre réalité. Ces modèles ne datent pourtant pas de 300 ans. On est peut-être un peu pressés de tout transformer. Ma génération a un discours très vertueux, mais je pense qu’on a encore beaucoup trop de biais inconscients pour tout révolutionner. Par contre, j’observe nos enfants et leur absence complète de préjugés me donne envie de miser sur eux.»

Sébastien l’a si bien dit: on est au début d’un grand livre. On ne changera pas des millénaires en seulement une ou deux générations. «Il va falloir travailler fort pour avancer, conclut Jonathan, quitte à être le gars qui dit à l’autre: “Eille, ta gueule! ça ne se dit pas, ça.” Est-ce qu’on va voir une totale égalité homme-femme de notre vivant? Je ne le crois pas. Mais on sera assurément témoins d’un magnifique changement au cours des prochaines décennies qui va passer par nos kids, qui sont tellement plus allumés que nous!»

Les enfants, vous n’en êtes pas conscients encore, mais vous avez beaucoup de pression sur les épaules. On va travailler fort, mais si vous pouviez achever le travail pour de bon, on vous en serait pas mal reconnaissants!

LEURS ACTUS

Jonathan Roberge collabore à l’émission Ça rentre au poste sur le réseau Énergie. Il est aussi en rodage de son premier one man show, Bisou.

Sébastien Diaz anime l’émission On va se le dire, du lundi au jeudi 16 h, à ICI Radio-Canada Télé.

Tom-Éliot Girard travaille actuellement à un projet de chanson, et participera au tournage d’une télésérie l’été prochain.



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