Souper de gars: Tout… sauf un Noël (juste) blanc

17 Déc 2020 par Patrick Marsolais
Catégories : Culture / MSN / Noël / Véro-Article
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Ça, je ne l’avais pas vu venir. Amorcer la discussion sur un sujet aussi léger que joyeux – le temps des fêtes – et clore l’entretien... totalement ému.

J’aurais pourtant dû le savoir. L’humoriste Mathieu Dufour, l’animateur Kevin Raphael et l’humoriste-comédien Mehdi Bousaidan ne sont pas que des mitraillettes à gags, mais aussi des gars dont le vécu impose des réflexions sérieuses sur le Québec d’aujourd’hui.

L’idée de cet échange à quatre était donc de parler de Noël, de comparer nos traditions et de s’amuser avec nos différences, car il n’y a personne qui fête exactement de la même manière.

«Chose certaine, il n’y a personne qui célèbre comme on le fait dans ma famille, lance Kevin Raphael. C’est particulier, parce que ma grand-mère insiste pour qu’on fête dans son quatre et demi à Montréal et c’est pathétique! On est une quarantaine dans l’appartement: t’as pas idée à quel point il fait chaud, il y a des bottes et des manteaux qui traînent partout. Mais c’est pourtant la plus belle chose du monde! Quand mes parents sont arrivés d’Haïti, la première chose qu’ils ont vue à la télé, c’était de la lutte, Hulk Hogan contre Macho Man. Et à Noël, encore aujourd’hui, il y a des cassettes VHS de lutte qui roulent en boucle chez nous. On prend pour les gentils, on hue les méchants et mes grands-parents croient à ça…»

Né en Algérie, Mehdi Bousaidan est arrivé au Québec à l’âge de cinq ans. Comme sa famille est de confession musulmane, les histoires de Rois mages, de bergers, d’âne et de bœuf lui sont assez étrangères lorsque ses bottes foulent pour la première fois les rues enneigées de son pays d’adoption. «Avec toutes les décorations, je voyais bien que Noël existait, se souvient-il, mais chez nous, on ne célébrait pas. On avait l’habitude, avec mon père, de louer un film, souvent de Jackie Chan, qu’on regardait en famille. À un moment donné, des amis algériens de mes parents ont décidé de fêter en se conformant aux barèmes culturels québécois: la dinde, la tourtière, l’échange de cadeaux. C’était le fun de voir des Algériens festoyer à Noël! C’est là qu’on s’est dit que c’était davantage un événement familial et rassembleur plutôt que chrétien et catholique. C’est donc à partir de là qu’on a commencé à régulièrement faire quelque chose pour Noël. Je devais avoir 11 ans.»

Mehdi se rappelle aussi son premier contact avec un de nos personnages légendaires des Fêtes. Ses parents avaient amené leur fiston de sept ans rencontrer le père Noël de la rue Masson, à Montréal. Ce jour-là, Mehdi a reçu une babiole alors qu’il avait demandé un Nintendo. Grosse déception. N’empêche qu’il y avait là une volonté de rapprocher le jeune garçon d’une tradition liée au contexte de sa terre d’accueil.

«À partir du moment où tu immigres dans un autre pays, il faut que tu acceptes que tes enfants vivent au diapason de la culture d’adoption, estime Mehdi. Pour eux, en tous cas, c’était important et il n’était pas question de m’interdire la culture québécoise. Ils tenaient à nos propres événements, comme le ramadan, mais ils voulaient aussi que je goûte à la culture locale. Chaque année, mon père m’amenait à l’activité de Noël organisée par l’entreprise où il travaillait. Il y tenait tellement que je suis l’enfant qui y est allé le plus longtemps! Tous les autres kids avaient sept ou huit ans, alors que moi, j’étais encore sur les genoux du père Noël à 14 ans, parce que c’était mon Noël à moi. Souvent, les gens refusent d’embrasser une autre culture, de peur de perdre la leur. Je crois pourtant que la meilleure manière de la conserver, c’est de t’initier à celle des autres. Plus tu en sais, plus tu comprends les différences entre ta culture et celle de ceux qui t’entourent.»

De l’appartement rosemontois des Bousaidan jusqu’au Saguenay–Lac-Saint- Jean de Mathieu Dufour, il n’y a que cinq heures de route, mais un monde de disparités quand vient le temps de festoyer. Ici, on a droit au Noël classique, avec des effluves de tourtières, la confection du controversé pain sandwich, le sapin décoré et, sans doute, un ti-peu-beaucoup d’alcool.

«J’avais plein d’amis qui faisaient de gros partys avec des dizaines d’invités, mais dans ma famille, on n’était pas si nombreux, dit Mathieu. N’empêche que je suis un gros fan de Noël et de ses traditions. Un marathon qui débute vers 21 h le 24 décembre chez ma tante. On ouvre les cadeaux à minuit et on soupe à partir d’une heure du matin. Le lendemain, c’est le souper de Noël avec une autre partie de la famille. Ça brasse! Par contre, à part une crèche sous le sapin, il n’y a plus vraiment de références chrétiennes. Je me souviens d’être allé à l’église pour faire plaisir à mes grands-parents quand j’étais petit, mais ça s’est arrêté assez vite…»

«Quand je t’écoute parler, intervient Kevin, ça me rappelle mes premiers Noël avec une blonde blanche. Yo, j’ai failli m’en aller! [rires] J’avais 18 ans et j’étais traumatisé. Tout le monde était saoul, alors qu’on ne boit pas dans notre famille. Puis, tout le monde a joué à des jeux. Je me demandais: “Pourquoi est-ce qu’on joue?” Ensuite arrivait l’heure des cadeaux. Des cadeaux tellement gros que je me disais: “Tout ça pour une personne?” De son côté, ma blonde de l’époque était tout autant traumatisée dans ma famille, avec la lutte à la télé, la chaleur suffocante de l’appart et mon grand-père qui parle français comme s’il était arrivé au pays hier.»

En avant la musique!

La religion n’a peut-être plus la place qu’elle occupait au Québec avant la Révolution tranquille, mais s’il y a un élément immuable de nos festivités de fin d’année, c’est bien la musique de Noël. Traditionnelle, pop, kitsch ou moderne, elle résonne parfois dès le début décembre entre les murs de nos maisons.

«Important, tu dis? s’exclame Kevin. Moi, j’étais dans la chorale de l’église, fier soprano, et j’atteignais toutes les notes! Faut dire que chez nous, la religion est omniprésente. On prie encore avant de manger. Et comme j’ai deux oncles qui sont pasteurs, on est obligés. De toute manière, ça fait partie de qui on est. Le premier show que j’ai animé, c’était le spectacle de Noël à l’église. J’avais 12 ans.»

«J’ai toujours été fasciné par la musique de Noël, renchérit Mathieu. J’aime l’ambiance que ça impose. Il y a cinq ans, j’étudiais en radio au cégep, on avait des studios à notre disposition et j’avais beaucoup trop de temps libre. J’ai donc décidé de faire un album de Noël, même si je savais que je n’avais aucun talent pour ça. Je m’en foutais. Ça s’appelle Mathieu Dufour chante Noël et tout le monde peut le trouver sur Google.»

Lorsqu’on conjugue musique et réunions de famille, il est impossible de ne pas évoquer les fameux spectacles d’enfants. De merveilleux moments où le petit Noah joue de la flûte à bec en faussant et où Léonie et Clara se lancent dans une chorégraphie boiteuse qu’on doit – bien sûr! – trouver fantastique. Vu le caractère expansif et généreux de mes invités, je suis à peu près convaincu qu’il a y a 15 ou 20 ans, c’étaient eux qui faisaient un show devant leurs familles respectives.

«Oui à 100 %, confirme Mathieu. Mon grand-père était ma victime préférée; je le déguisais et il passait la soirée à quatre pattes comme s’il était un cheval. Et encore aujourd’hui, même si je mesure 6 pieds 4 pouces, je mange avec les enfants, assis à leur petite table Fisher Price, uniquement parce que j’adore les divertir!»

«Quand j’ai commencé à avoir des blondes québécoises, raconte Mehdi, j’étais constamment associé à mon personnage d’humoriste. Et je craignais toujours, dès mon arrivée à leur party de Noël, ce moment où quelqu’un allait me demander de faire un numéro. Il y a même eu une soirée où on m’a dit: “Tu ne pars pas d’ici avant d’avoir fait un show.” Le problème, c’est que le peu de matériel que j’avais à l’époque était assez vulgaire. Je me suis donc enfermé dans une pièce pour écrire des jokes, et c’est moi qui ai clôturé la soirée après le spectacle des kids

Dans une famille près de chez nous…

On peut aisément imaginer le clash culturel qu’ont vécu Kevin ou Mehdi lorsqu’ils se sont retrouvés pour la première fois dans des familles blanches francophones pour Noël. La caricature nous vient spontanément à l’esprit, mais la réalité, c’est que ce métissage d’un soir a produit son lot de moments inspirants, voire inoubliables. Des anecdotes qui tendent à démontrer que notre société évolue dans le bon sens…

«J’ai eu quatre copines typiquement québécoises, mais avec des manières de célébrer assez différentes les unes des autres, relate Mehdi. L’an dernier, j’ai vécu une soirée des plus marquantes parce que, pour la première fois de ma vie, on m’a demandé de faire le père Noël. T’as pas idée comme j’étais heureux quand la grand-mère est venue me voir pour m’en parler. Elle a sorti une vieille boîte de carton, puis j’ai enfilé le costume pour amuser les enfants. Je me suis donné comme jamais! J’ai fait plein de shows sur scène qui m’ont moins stressé que ce moment où j’ai dû affronter les petits en poussant mes Ho! Ho! Ho!»

«Wow, c’est tellement puissant comme image! s’exclame Kevin. Ils ont pris un Arabe pour faire le père Noël! C’est mon rêve de faire la même chose. Cela dit, moi aussi j’ai vécu de beaux moments dans le même contexte. Lors du premier Noël avec ma blonde actuelle, je ne m’attendais pas à recevoir un cadeau. Je jouais avec les enfants et ça me rendait heureux. Un moment donné, son père commence un speech en parlant de moi, puis il m’offre un ensemble de verres à whisky incroyables. J’ai craqué, pas parce que je tripais tant sur les verres, mais parce que tout le monde s’était cotisé en pensant à moi. Et je pleurais parce que je sentais qu’on m’acceptait.»

Traitez-moi de naïf ou de complètement déconnecté, mais je vous avoue être surpris qu’en 2020, Kevin Raphael, une vedette de la télé, soit ému d’être accepté comme un des leurs par des Blancs. Il me semblait que ça allait de soi, non? Sa réaction vient me confirmer le chemin qu’il reste encore à parcourir…

«J’ai toujours été le seul Black dans les familles où j’allais. Au foot, je suis le seul coach black de toute l’équipe. Alors même en 2020, quand tu es le seul Noir et que tous t’acceptent, je te jure que ça fait vraiment du bien. Quand ça arrive, je me dis toujours: “OK, je n’aurai pas à me battre aujourd’hui, ils font partie de mon crew et ils m’acceptent.”»

Bye Bye 2020!

Puisqu’on baigne dans les traditions, impossible de passer sous silence le Bye Bye, notre fameuse messe annuelle à laquelle assistent, grosso modo, trois millions de spectateurs. En 2019, Mehdi y participait pour la première fois et il récidivera cette année. L’édition 2020 pourrait bien battre des records de cotes d’écoute, car nous sommes très nombreux à avoir hâte de brandir un joyeux doigt d’honneur en disant adieu à cette annus horribilis.

Est-ce que les Bousaidan vont se réunir le 31 décembre pour être témoins de tes prouesses, Mehdi? «Pas en famille, non. Ça me gêne beaucoup trop d’être avec eux pour regarder des numéros que je fais. L’an dernier, je l’ai regardé avec des amis et ça n’a pas été un événement heureux pour moi parce que j’étais trop stressé. Le pire, c’est que le Bye Bye ne faisait pas partie de ma culture avant. Alors lorsqu’on m’a approché pour y participer, à mes yeux, ce n’était qu’un contrat comme un autre. C’est en annonçant à mes amis que j’en ferais partie et en voyant leurs réactions que j’ai réalisé l’ampleur de la chose. Honnêtement, je me sentais un peu comme un imposteur, parce que pour moi, ce n’était pas un rêve ni un objectif de carrière. Quand je me suis mis à lire des articles à propos du Bye Bye, j’ai pris conscience de la portée de l’émission, des critiques qui viennent avec et de la pression qui accompagne le show. C’est pour ça que le soir du 31, j’étais vraiment très nerveux. Ma coupe de vin tremblait dans ma main…»

«Moi, l’an dernier, c’était la première fois que je le regardais et c’est juste parce que tu y étais, avoue Kevin. Sinon, j’allais regarder qui? À la télé, il n’y a personne qui me ressemble. Mais le soir du 31 décembre 2019, on s’est dit: “Tiens, on va regarder Mehdi au Bye Bye.” Et c’est pour ça que ta présence était si importante, parce qu’il y a d’autres familles immigrantes dont les enfants sont nés ici qui se sont dit qu’elles allaient regarder l’affaire à la télé avec l’Arabe. C’est nouveau, on va lui donner une chance…»

Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Je ne sais pas si Noël se célébrera toutes couleurs unies dans le Québec de l’avenir. Mais si on peut arriver à quelque chose qui ressemble au respect, à l’ouverture et à l’humour dont Mathieu, Mehdi et Kevin font preuve, on n’a pas fini de festoyer dans le bonheur, les amis. Oh que non!

Leurs actus

Mehdi Bousaidan joue dans les téléséries Rue King et Mon fils à TVA. Il sera aussi l’une des têtes d’affiche du Bye Bye 2020, présenté le 31 décembre à ICI Radio-Canada Télé.

Mathieu Dufour collabore aux émissions La semaine des 4 Julie, à Noovo, et Vlog, à TVA. Il participe aussi à l’exposition Documenter la pandémie au Musée de la civilisation, à Québec.

Kevin Raphael anime l’émission Viens voir mes rénos!, à la chaîne CASA. Il coanime aussi l’émission Lutte WWE Raw, à TVA Sports. Il est également chroniqueur à Salut Bonjour! et à Vlog, à TVA. Enfin, il est l’animateur et le producteur du podcast Sans restriction.

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Photos: Marjorie Guindon



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