Souper de gars : Tout vient à point…

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15 Août 2022 par Patrick Marsolais
Catégories : Culture / MSN / Oser être soi / Véro-Article
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Richardson Zéphir, Marc Fournier et Laurent Turcot ont tous connu le succès sur le tard... sans aucun regret. Discussion sur le succès.

L’un était copropriétaire des Terrasses Bonsecours avant d’oser se lancer en humour, l’autre étudiait le droit en rêvant de jouer les grands auteurs et le troisième se demandait comment concilier son intérêt pour Robert Lepage et Winston Churchill. Or, Richardson Zéphir, Marc Fournier et Laurent Turcot n’ont pas connu le succès dans leur jeune vingtaine, loin s’en faut, mais si vous saviez à quel point ils savourent la vie! Des gars sages, reconnaissants, pas compliqués. Le rêve pour un intervieweur!

Dès qu’on commence à jaser, la première chose qui me saute aux yeux, c’est la confiance qui anime mes invités. Leurs récents succès y contribuent sans doute, mais il y a de nombreux artistes que leurs triomphes rongent ou transforment.  Pas eux. Mes trois invités sont des gars terre à terre qui savourent chaque seconde de cette nouvelle popularité, bien conscients qu’elle peut être éphémère. Ils ont la sagesse de ceux qui ont bûché avant d’atteindre la reconnaissance populaire…

«Quand j’ai commencé à faire de l’humour, j’étais portier dans des bars, deux soirs par semaine, pour subvenir à mes besoins, se souvient Richardson Zéphir. Je faisais mon show, puis j’allais travailler de 23 heures à 3 heures du matin. Mes amis humoristes venaient au bar; certains étaient contents de me voir là, mais je sais que d’autres me jugeaient. Quand tu as galéré dans la vie, c’est pas mal plus facile de rester cool par la suite. Si tu as du succès en partant, c’est peut-être plus dur d’imaginer que ça peut s’arrêter. À 20 ans, on se trouve bon et le doute n’existe pas.

– C’est clair que si j’avais eu ce succès-là à 20 ans, je l’aurais bu, avoue Marc Fournier, dont le rôle d’Yves Jacob dans District 31 lui a valu l’affection du public. Et pour être très franc avec vous, ajoute-t-il, c’est pas mal plus facile aussi de dire non aux avances des filles qui viennent te voir. Ça va bien dans mon couple, je sais ce que ça vaut. Mais à 22 ans? Je serais parti sur une méchante dérape. À 49 ans, quand je reçois mon chèque de paie, je pense REER, REEE, enfants, hypothèque… Pis vous savez quoi? Je trouve ça le fun de raisonner comme ça. Si j’avais connu ce succès-là plus jeune, je n’aurais peut-être pas réalisé qu’il n’est pas éternel. Je me serais sans doute acheté une nouvelle voiture, une super grosse maison…»

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Commencer à exercer son métier à 30 ou à 40 ans, c’est aussi revendiquer une maturité beaucoup plus rare lorsqu’on est jeune. «Tout à fait, ne serait-ce qu’en ce qui concerne les propos que je peux tenir dans mes spectacles, approuve Richardson. À 20 ans, j’aurais été baveux et j’aurais juste pensé à l’efficacité comique, pas mal moins au contenu. J’aurais peut-être essayé d’imiter ceux dont la popularité montait en flèche. Aujourd’hui, je me sens beaucoup plus sage, moins affamé. Je fais ce métier parce que j’aime ça, pas parce que je veux être connu.

– J’aime l’idée de la sagesse, renchérit Laurent Turcot. On ne peut pas toujours être au top. La croissance éternelle est un mythe. Je regarde mes statistiques YouTube et je me dis qu’il y a un danger à toujours vouloir en faire plus. À un moment donné, il faut que tu te demandes: “How much is enough?” Essayer de trouver l’équilibre entre l’ambition et la satisfaction de ce qu’on a déjà n’est pas toujours simple.»

Le cas de Laurent Turcot est un peu différent de mes deux autres invités. Ce professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières a mis sa première capsule en ligne, L’Histoire nous le dira, à 39 ans. Trois ans plus tard, ses vidéos sur sa plateforme YouTube cumulent des millions de visionnements. Ce qui est, vous en conviendrez, une excellente nouvelle pour l’éducation de notre société.

«Mon bon coup, ç’a été de ne pas avoir visé le mainstream, mentionne-t-il. Je me suis dit que j’allais m’intéresser aux gens qui veulent faire des études universitaires. Aujourd’hui, ma vidéo la plus regardée traite de la Révolution française et dure trois heures. C’est un cours universitaire que j’ai adapté et qui est maintenant rendu à 4,2 millions de vues. C’est là qu’on s’aperçoit qu’il n’y a pas que l’humour qui fonctionne ici. On dit parfois que le Québec est pris dans une camisole de farces, mais il n’y a pas que ça!»

N’empêche que Laurent évolue dans un milieu élitiste où la popularité n’est pas toujours bien vue. Lorsqu’on lui demande comment ses collègues perçoivent son succès, il enfile trois paires de gants blancs et donne l’impression de marcher sur des oeufs avant de répondre. «Je sais que certains aiment ça… et si d’autres n’apprécient pas, ça ne m’appartient pas, dit-il prudemment. Je ne contrôle pas le regard qu’ils posent sur moi. Dans la vie, je préfère m’associer à des gens qui veulent rendre le monde meilleur plutôt qu’à des gens destructeurs. Cela dit, je n’étais pas préparé à recevoir la violence des commentaires sur les réseaux sociaux. Les complotistes ont été particulièrement actifs en réaction à mes vidéos sur l’histoire du masque et des antivax. J’ai eu beau essayer de me construire une carapace, la réalité, c’est que ça m’a atteint.»

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Bourgeons tardifs

Dans notre paysage culturel, on compte plusieurs jeunes dont la carrière a explosé rapidement… puis perduré dans le temps. Pensons à René Simard et à Céline Dion, bien sûr, mais aussi, plus récemment, à Pier-Luc Funk, Catherine Brunet ou Jay Du Temple. À cet égard, n’éprouve-t-on pas un brin d’envie ou de jalousie à voir certains encaisser de gros chèques de paie dès qu’ils sortent de l’école, alors qu’on vit à la petite semaine en espérant être en mesure de payer l’épicerie et les cours de karaté du petit dernier?

«Non, pas du tout, affirme Marc. Je n’ai jamais ressenti de jalousie envers qui que ce soit durant ma vingtaine, alors que je ne pratiquais pas encore ce métier. Quand j’ai commencé à travailler comme acteur, ça n’a pas été un coup de circuit dès le départ, mais je constatais toujours une évolution. De la figuration, puis une réplique, puis un deuxième rôle… et ensuite District 31. J’ai vécu plein de réussites et d’échecs dans ma vie et c’est ce qui m’aide à comprendre que ce récent succès n’a rien de définitif.

– Le chemin qui t’amène jusqu’au succès est également super agréable, ajoute Richardson. Tu galères et tu savoures chacune des étapes, notamment parce que tu deviens meilleur. Bien sûr que je côtoie des kids qui ont un succès fou, mais aussi un P.-A. Méthot qui a dû attendre 18 ans avant d’avoir un show à lui. Personne n’a le même parcours. Avant Big Brother, je travaillais en masse, mais pas à grande échelle. Aujourd’hui, on me reconnaît plus qu’avant, mais en ce qui me concerne, l’objectif a toujours été de faire de la scène.»

Dans ce cas, qu’est-ce qui explique qu’un humoriste désire embarquer dans une émission comme Big Brother Célébrités? Une envie d’augmenter sa visibilité? Une exigence du gérant? Une passion pour le jeu?

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«Quand on m’a fait cette offre, j’ai réfléchi pendant trois jours, parce que tout ce que je connaissais de la téléréalité, c’était Occupation Double. La vérité, c’est que j’ai beaucoup de difficulté à refuser un défi ou une aventure hors du commun. Je me suis dit que j’allais faire un peu d’argent en y participant et que ça me permettrait de vendre plus de billets. Au bout du compte, ç’a changé ma vie. J’étais terrifié avant d’entrer dans la maison, mais au bout de cinq minutes, je savais que j’avais pris la bonne décision. Au-delà de l’émission de télé et du concours, c’est un pèlerinage extraordinaire. En plus, tu passes à la télé tous les jours et les gens ont accès à toi. J’avais choisi de ne pas m’inventer un personnage, de rester moi-même, et je pense que le public est capable de détecter cette sincérité. Au bout du compte, Big Brother m’a confirmé que je ne devais pas obéir aux dictats de l’industrie, mais plutôt me concentrer sur mes fans et rester qui je suis.»

«On vous aime bien à la maison !»

Parmi les phénomènes associés au succès, impossible de faire fi de la proximité qui s’installe entre le public et les vedettes. Une relation qui transcende le petit écran et qui se transpose tantôt au supermarché, tantôt au restaurant, dans des moments où on n’a pas toujours envie de fraterniser avec des gens, encore moins des inconnus. Mais parce que les artistes atterrissent quotidiennement dans nos salons via la télévision, certains fans ont l’impression d’avoir grandi dans la même cour d’école, avec l’attitude un brin intrusive qui s’ensuit.

«Je vais être franc, admet Richardson: Big Brother Célébrités a été une expérience intense de trois mois, vécue à 100 milles à l’heure, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, qui m’a marqué. C’était unique et j’aime vraiment ça en parler. Parfois, les gens sont gênés de venir me voir. Mais non, allez-y! Posez-moi des questions, je suis prêt à en parler toute la journée si vous voulez.

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– De mon côté, je suis content que le succès soit venu graduellement, réplique Marc. Mais aujourd’hui, dès que j’ouvre la  bouche, les gens me reconnaissent parce qu’ils ont entendu ma voix quatre jours par semaine dans District 31. Ça me met parfois mal à l’aise, car je trouve que j’attire trop l’attention par rapport à l’importance de mon métier. Je ne sauve pas des vies, je n’enseigne pas aux enfants. J’ai clairement le sentiment de l’imposteur, même si les gens me disent souvent que je leur fais du bien… J’ai reçu une lettre manuscrite d’une fille de 16 ans qui me racontait avoir été dépressive après la première année de pandémie et qui s’éloignait de ses parents parce qu’ils voulaient la bourrer de pilules. Par la suite, ils se sont rapprochés en se mettant à écouter ensemble District 31 quatre soirs par semaine. En lisant cette lettre, j’ai compris l’impact de la télésérie et j’ai mieux saisi ce que je pouvais représenter pour le public.»

Certaines émissions ont un poids plus important que d’autres. Par exemple Tout le monde en parle, dont l’impact est palpable dans toutes les couches de la société, à travers toutes les régions du Québec. Parlez-en à Laurent, dont la présence un dimanche soir a suscité l’intérêt inattendu d’une personnalité bien connue.

«J’allais chercher mes filles à l’école, le téléphone sonne et je vois le nom “Janette Bertrand” sur l’afficheur. Ben voyons, il y a sûrement une erreur! Et pourtant non, Janette m’appelait, après m’avoir vu à la télé, pour m’offrir qu’on fasse un livre ensemble. Si je n’avais pas été connu, elle ne m’aurait jamais appelé. Je considère que cette rencontre extraordinaire m’a défini comme individu. Elle a 97 ans, j’en ai 43 et, pourtant, on a le même âge. On a plein de points communs. Tous les deux, on a perdu un enfant, tous les deux, on a subi des trucs ignobles dans notre vie… Il y a deux jours, elle m’a encore appelé pour me demander si je voulais être là quand elle serait sur son lit de mort. Ça te donne une idée de notre relation.»

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Curieusement, c’est celui dont on s’y attendrait le moins qui semble le plus à l’aise dans cette mer d’accolades publiques. Laurent l’intellectuel, en pleine confiance en ses moyens, aucunement habité par un quelconque sentiment d’imposteur.

«Absolument et je l’assume complètement, chose qui se fait très peu dans mon milieu où chacun préfère se la jouer low profile, dit-il. De toute manière, quel que soit le milieu, il y a toujours une espèce de scission où les gens se jugent. Prenons les acteurs: ceux qui font des téléséries rêvent d’être au théâtre et ceux qui font du théâtre envient les chanceux qui passent à la télé. Moi, je ne peux pas m’improviser autrement que ce que je suis. J’aime donner des cours à l’université, j’aime écrire des articles scientifiques, mais il existe aussi une voie avec laquelle je peux toucher des milliers de personnes. Pourquoi je m’en priverais? J’assume cette ambition qui est la mienne.

– De mon côté, je sais que tout peut arrêter demain matin, réplique Marc. Ça ne me fait pas peur, parce que le succès n’est pas la raison pour laquelle j’ai décidé d’exercer ce métier. À 30 ans, c’était fou pour moi de vouloir devenir acteur, alors qu’on m’offrait d’être maître d’hôtel au restaurant où je travaillais. Ma fille venait de naître et je voulais pouvoir lui dire que j’avais suivi mon rêve et que j’y étais allé full pin. Qu’on me comprenne bien: je savoure tout ce qui se passe en ce moment, mais ce qui coule dans mes veines, c’est d’abord et avant tout un moyen d’expression, alors même si la reconnaissance n’est plus au rendez-vous, la passion sera toujours en moi.»

Des gars matures, dites-vous?

Leurs actus

  • Marc Fournier joue cet été dans la pièce Pédalo, au Théâtre des Grands Chênes de Kingsey Falls. Il sera de retour à l’automne dans l’émission Les moments parfaits et, en janvier 2023, dans la télésérie Le bonheur, toutes deux à TVA.
  • Laurent Turcot a récemment publié l’essai L’Histoire nous le dira (Éditions Hurtubise) et ses vidéos du même nom sont offerts sur YouTube.
  • Richardson Zéphir est en tournée avec son spectacle solo Zéphir et il coanimera son premier Gala Juste pour rire le 22 juillet prochain, en compagnie d’Eddy King. Il fera également partie de la distribution de la 2e saison du Club Soly, diffusée à l’automne sur Noovo.


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