Ingrid St-Pierre: « Ça doit faire 32 ans que je me sens coupable. »

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09 Juil 2020 par Ingrid St-Pierre
Catégories : Famille / Véro-Article
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«Je me souviens des interminables secondes d’éternité. La médecin, bouleversée, qui tente de trouver les bons mots.»

Je me sens coupable. Ça doit faire 32 ans que je me sens coupable.

Je suis passée ceinture noire dans l’art de cultiver ma culpabilité face aux minuscules et grandes décisions de ma vie. Je dois aussi me rendre à l’évidence: mon sentiment est plus souvent qu’autrement infondé, parce que non lié à un acte délictueux ou une faute justifiée. Je me sens coupable face aux autres et face à moi-même lorsque je ne réussis pas à atteindre mes propres idéaux. Et puis, comble de tout, je finis par me sentir coupable de me sentir coupable. C’est ridicule, je sais. Je me souviendrai toujours du plus grand sentiment de culpabilité et de honte que j’ai vécu en 34 années d’existence.

Retour en 2014, qui s’enlumine et croule sous les millions de photos prises en sous-vêtements devant mon miroir, chaque jour depuis 13 semaines. Analysant la moindre évolution de la minuscule cathédrale dans mon ventre. Chérissant, embrassant chaque microchangement. Espérant, bricolant une histoire, en aimant déjà chacune de ses virgules. Treize semaines d’amour immense, de mots doux chuchotés, de mains baladeuses et bienveillantes qui caressent un ventre déjà un peu arrondi en forme de petite planète. On attendait un bébé, notre premier bébé. Pour vrai de vrai.

Je me souviens de ses yeux rivés sur le minuscule écran à Sainte-Justine. Mon chum tentait désespérément d’analyser et de comprendre le tableau abstrait qui se dessinait sous l’échographe sillonnant mon ventre badigeonné de gel bleu et froid. C’était comme un tableau de Murakami. Un Takashi Murakami, mais sans couleur. Sans cœur qui bat. J’ai vite compris ce qui était en train de se passer.

Je me souviens des interminables secondes d’éternité. La médecin, bouleversée, qui tente de trouver les bons mots. Moi qui attends désespérément qu’elle les prononce, pour que mon chum arrête enfin de chercher le petit cœur clignotant sur l’image floue de l’échographie. Il n’y en avait pas. Il n’y avait plus d’âme dans mon ventre. Je ne transportais plus rien. Juste un paysage vide d’histoire. Vide d’existence, vide d’essence. J’avais de l’amour et des anniversaires plein les bras, mais je n’étais même plus une maman, déjà.

«La grossesse s’est arrêtée, je suis désolée», nous annonçait la médecin. Le choc. La dégringolade. La honte. La culpabilité.

«Je ne suis même pas capable de fabriquer un bébé. J’ai échoué.»

J’entends encore ma petite voix en sanglots et mon amoureux qui tente de me raisonner. J’ai eu honte d’annoncer la nouvelle à mes amis, à ma famille. Le sentiment de culpabilité était si vif. Ma peine était si grande. Cette journée-là, il n’y a pas eu de photo d’échographie sur le frigo de la cuisine. Je suis rentrée à la maison, le corps et le cœur vide. J’avais en main le cachet qui aiderait mon corps à éliminer ce qu’il restait de mon rêve de ventre rond, de petits pyjamas rayés, de nuits blanches, d’un petit nez qui coule, de câlins, de dodos collés.

On n’en parle pas vraiment. C’est tabou. Pourtant les fausses couches compliquent de 15 % à 20 % des grossesses. On nous incite à garder le secret, à ne pas révéler trop tôt la nouvelle d’une grossesse, au cas où ça tournerait mal. Pourquoi? Est-ce honteux? Est-ce un échec de faire une fausse couche? Désormais, je sais bien que la réponse est non. Pourquoi je ne partagerais pas mon bonheur avec les gens que j’aime, si j’en ai envie? Et si jamais ça tournait mal, nous serions plus nombreux à traverser l’épreuve ensemble, non?

Oui, j’ai perdu un bébé. C’est triste. Ça vient de m’arriver encore, il y a quelques jours. J’ai autant de peine que la première fois. Mais cette fois-ci, je refuse de me sentir coupable et d’avoir honte. Je sais que je ne suis pas la seule à qui ça arrive. Je sais que j’ai fait tout ce qu’il fallait. Et je garde espoir qu’un petit pluriel viendra déposer les âmes un jour. Depuis, mon fils me flatte souvent le ventre en lui demandant: «Pis, bébé? Es- tu revenu, là? Je t’attends pour jouer!»

Ingrid St-Pierre est une auteure-compositrice-interprète. Elle est présentement en tournée après la sortie de
son dernier album, Petite plage. Pour plus d’information, on visite le site ingridstpierre.com.



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  1. Roxanne dit :

    Oh god que je me suis reconnue dans chacune des lignes. J’ai perdu mon bébé à 36 semaines (enfin on avait su qu’il ne survivrait pas) et ce sentiment de culpabilité pèse très lourd sur les épaules. Même si tout le monde me disait de ne pas me sentir coupable. Mon argument était « C’est toujours ben moi qui le porte! Donc oui c’est un peu de ma faute ». Après 2 ans je regarde ça et je me dis que c’était la peine et la colère qui dictait mes mots. Effectivement la perte d’un bébé est tabou parce que ça rend les autre mal à l’aise et on fait beaucoup de chose « pour les autres » en s’oubliant. Cependant que bébé ai eu 10-15-28 ou 40 semaines de gestation, ça reste le rêve, les espoirs de deux personnes et balayer à coup de « Vous allez en avoir d’autre » peut tellement faire mal. Je te souhaite un autre bébé arc-en-ciel que tu pourras tenir dans tes bras

  2. Lise Chatigny dit :

    Il y a de cela 29 ans, j’ai perdu un bébé à 6 mois de grossesse et l’année suivante un autre à 7 mois grossesse, pour des raisons différentes (la première une chute sur la glace et la deuxième une pré éclampsie gravidique). Je me suis sentie coupable pendant des années malgré une thérapie, me demandant ce que j’aurais bien pu faire pour éviter cela. Même si j’ai réussi à avoir une fille l’année suivante en étant suivie à la clinique de grossesses à risque, je ressentais toujours cette culpabilité, comme si quelque chose était brisé en moi. Il y a près de 10 ans, je me suis fair faire un tatoo, j’ai raconté mon histoire à la tatooeuse,. lui ai expliqué que ce tatoo devait représenter mes trois filles et qu’il avait pour but de boucler la boucle. Elle a su mettre en image mon histoire, un chat me représentant, assis sur une demi-lune sous laquelle pendent trois petits bijoux. C’est ce qui m’a permis de faire la paix, toute cette culpabilité que je ressentais est disparue.

  3. Marie-Eve Généreux dit :

    « On nous incite à garder le secret, à ne pas révéler trop tôt la nouvelle d’une grossesse, au cas où ça tournerait mal. Pourquoi? Est-ce honteux? Est-ce un échec de faire une fausse couche? Désormais, je sais bien que la réponse est non. Pourquoi je ne partagerais pas mon bonheur avec les gens que j’aime, si j’en ai envie? Et si jamais ça tournait mal, nous serions plus nombreux à traverser l’épreuve ensemble, non? »
    Ça ne mets pas arrivé mais j’ai des femmes dans mon entourage qui ont vécu cela… J’ai toujours détesté ce tabou de « ne pas le dire au cas… ». Pouvons-nous accueillir et célébrer la bonne nouvelle initiale avant d’apprendre la mauvaise? Célébrer la vie avant la fin? C’est ce que souhaite à toutes les femmes qui attendent et qui n’ont qu’une envie: crier leur joie! Peut importe depuis combien de temps: il y a une vie qui a commencé! C’est digne de mention et il me semble que ça aiderait au deuil à mieux se faire… Courage à toute les femme-maman en devenir! Xx

  4. Marie dit :

    Merci pour ce beau texte! J ai vécu la même chose à 10 semaines…. ça n a pas fonctionné par la suite… votre texte me rejoins beaucoup! 💜

  5. CARMEN PARENT dit :

    Cela est bien triste. je suis de plein coeur avec toi.Tu vas pouvoir réussir plus tard avec succès!

  6. Chantal dit :

    La Vie….nous fait vivre des moments de soleil et de pluie….un enseignement…sans compréhension, pourquoi? C’est un chemin rempli de cailloux ou certains trébuchent ou d’autres y glissent….et oups! La graine vient de germer et la vie reprends sont cour….et là se déploie la fleur en nous et que nous devons cultiver jusqu’à terme. Alors notre jardin se remplit De belles pousses que nous devons débroussailler au fil du temps…Ne courber pas l’échine car un jour Le Soleil reviendra!….

  7. Christine dit :

    Ça m’est arrivée deux fois. La première fois après mes deux filles première et la seconde fois entre ma troisième et quatrième fille. Non, on est pas encouragé à dire notre peine. C’est grâce à notre désir de vie et de persévérance que notre rêve se réalise. Pas toujours hélas…mais au moins on aura tout fait. Oui, il faut chasser la culpabilité…mais ça on le réalise seulement avec le chagrin et l’expérience. De tout cœur avec toi! 😔😔😔

  8. angie gervais dit :

    la vie parfois . nous met de bien grosse sobtacles . en nous culpabilisans nous oublions rien es pleinement notre faute de vivre de respiré de voir les belles choses que la vie nous met sur notre route nous devons apprendre a nous pardonné pour etre heureux je suis convaincu que vous été une bonne personne respiré permettez vous de croire quil es possible detre heureux . moi sa ma pris 50 ans de ma vie pour apprendre a maimé . je vous souhaite toute le bonheur possible car vous le mérité une amie bonne chance .

  9. aline arseneau dit :

    Il ne faut jamais baisser les bras. J’ai perdu 3 bébés et j’ai maintenant 2 beaux grands enfants. Un jour la vie t’offrira cette belle joie d’être mère.

  10. Noël dit :

    Bon courage!
    Je sais ce que c’est…
    Pour l’avoir vécue à 9 reprises en tout..
    Mais malgré tout.. j’ai accompli un premier miracle en 2004..
    Ma belle grande fille de bientôt 16 ans..
    Et en 2012 j’ai accompli mon deuxième miracles..
    Mon beau petit garçon de 8ans..
    Nous avons eux beaucoup de up and down..
    Mais garder espoir… surtout..
    La vie nous réserve parfois d’injuste situation mais elle peut tout aussi bien nous réserver de belle surprise!
    Je suis de tout cœur avec vous!
    Et je vous envoie des tonnes de câlin!
    Rachelle.

  11. Josée dit :

    De tout coeur avec toi, prend bien soin de toi oups la culpabilité xxx

  12. Danielle Castonguay dit :

    De tout coeur avec vous

  13. Christine dit :

    J’ai eu cinq peines d’amour de bedaine pour 3 merveilleux bébés soleil à terne.
    Au moins un chagrin avant chaque joie. Comme si mon corps voulait me dire que ces bonheurs doivent être considérés comme des privilèges et me rappeler à quel point ils sont précieux…
    Et aujourd’hui, 5 minis soleils enjolivent aussi ma vie…
    D’autant plus précieux, quand on en connaît la fragilité…❤️

  14. Mireille-Lise Bernard dit :

    Ha, cette question, je me la suis posée aussi. J’ai perdu mon premier bébé, Julien. Il a bien grandi dans mon ventre et les rêves aussi. Il s’est étouffé à son premier boire et est parti quelques heures plus tard. Quel vide…un vide vertigineux, une impuissance monstrueuse.
    Il vit dans mon coeur depuis 41 ans.

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