Intimité parents-enfants: on s’arrête où et quand?

04 Juil 2016 par Maude Goyer
Catégories : Famille
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Embrasser son enfant sur la bouche: pour certains parents, c’est tout à fait naturel, alors que pour d’autres, c’est complètement déplacé. Devrait-on établir des distances physiques, et si oui, à quel moment?

Lundi matin frisquet et venteux. À l’entrée de la cour d’école, Jasmine vient de reconduire son fils Étienne, 8 ans. Elle l’embrasse sur la bouche, tout bonnement, en replaçant son sac à dos sur ses épaules. Le garçon la salue et file aussitôt rejoindre ses copains. «Mes parents faisaient la même chose avec moi quand j’étais petite, explique-t-elle, visiblement surprise que je la questionne à ce sujet. Je n’y ai même jamais pensé, à vrai dire. C’est juste… comme ça!»

Nous sommes plusieurs à partager l’opinion de Jasmine. Après tout, on se sent très liés à notre enfant. Et cette intimité se traduit tout naturellement par un bec sur la bouche. Julie, une autre maman croisée devant la même école primaire, renchérit: «Embrasser ma fille sur la joue, je ne trouverais pas ça assez chaleureux. J’aurais l’impression que c’est banal, trop commun et pas représentatif des liens qui nous unissent.»

Pourtant, les expertes interrogées sont unanimes sur le sujet, à quelques nuances près: embrasser son enfant sur la bouche n’est pas une bonne idée. «Ce n’est pas une pratique à encourager, dit Marie-Ève Brabant, psychologue. Ça ne compromettra pas le développement de l’enfant, mais il vaut mieux l’éviter.» La sexologue Jocelyne Robert considère pour sa part que «ce n’est pas mal et il ne faut pas capoter avec ça. Mais cela dit, j’ai des réserves, précise-t-elle. Un bec sur la bouche peut être une petite folie exceptionnelle entre parents et enfants, alors qu’il n’y a pas de limites à donner de gros câlins!»

Selon Marie-France Viau, travailleuse sociale pendant plus de 20 ans au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, le contexte est important. «Si l’enfant a moins de trois ans et qu’on est en train de jouer à se donner des becs sur le ventre, le front et la bouche, je n’y vois pas de problème, dit-elle. Ce sont parfois les réactions de l’entourage qui risquent de choquer ou de déstabiliser l’enfant. Car certains peuvent attribuer une connotation sexuelle au geste.» Au fur et à mesure que l’enfant vieillit, Mme Viau est d’avis que la notion d’intimité devrait évoluer aussi. «Et ça passe par une distanciation entre parents et enfants», affirme-t-elle.

Confusion des rôles

Pourquoi est-il recommandé d’embrasser son enfant sur les joues plutôt que sur la bouche? La principale raison concerne le risque de confusion entre un geste amoureux entre deux adultes et un geste d’amour entre un parent et son petit. «Les enfants ont tendance à reproduire ce qu’ils voient à la maison, souligne Jocelyne Robert. Avec ses copains, l’enfant va jouer à faire semblant d’être des amoureux et donnera spontanément des becs sur la bouche à ses amis…» Or, cela ne fait pas partie des normes sociales généralement admises au Québec (où les gens se serrent la main, s’embrassent sur les joues ou se donnent l’accolade), ni des précautions hygiéniques (gare à la transmission des microbes!).

Marie-Ève Brabant parle pour sa part du risque de confusion des rôles: l’enfant qui s’immisce dans l’intimité du couple croit qu’il est l’égal de ses parents. «Or, il doit apprendre qu’il a sa place dans la famille, mais pas dans le couple parental, explique la psychologue. Il doit com- prendre qu’il y a différentes sortes d’amour». Si on ajoute au tableau la phase normale du complexe d’Œdipe (qui survient, dans la plupart des cas, entre 4 et 6 ans), durant laquelle la petite fille ou le petit garçon tombe «amoureux» du parent du sexe opposé, la situation risque de devenir très ambigüe. «L’enfant aura encore plus de mal à saisir à quel moment il peut ou ne peut pas embrasser sur la bouche», affirme Mme Brabant.

Le type de rapports familiaux peut aussi alimenter la confusion. Si Fiston a le droit d’embrasser sa sœur et sa mère sur la bouche, qu’en est-il de sa demi-sœur et de la nouvelle conjointe de son père? «Ça complique les choses», admet la psychologue. Et dans le cas des familles monoparentales, «on ne veut pas que l’enfant se perçoive comme l’amoureux symbolique de la mère ou du père, par exemple», résume Jocelyne Robert.

La nudité en famille

Tout comme la décision d’embrasser – ou pas – son enfant sur la bouche, celle de se montrer nu est bien personnelle. Chaque parent agit selon ses valeurs et sa pudeur: certains sont réservés, d’autres prônent l’ouverture, d’autres encore n’hésitent pas à se balader nus dans la maison. L’essentiel, c’est de se respecter et de respecter les décisions de chacun. «Même si les parents transmettent des valeurs familiales, chaque membre de la famille fait ses propres choix, dit Marie-France Viau. Vers l’âge de 5 ou 6 ans, l’enfant commence à comprendre qu’il a son territoire à lui, ses pensées et son corps. Il entre à l’école et peut à ce moment-là choisir de prendre ses distances». Selon Jocelyne Robert, cette phase survient souvent à la préadolescence, autour de 9 ans, «alors que le corps change».

Et si on devient mal à l’aise devant le regard de notre enfant lorsqu’il nous surprend en tenue d’Ève ou d’Adam? Sans se cacher pour autant, il faut lui en parler, indique Marie-Ève Brabant. «Il n’y a pas de problème avec une situation de nudité accidentelle, c’est-à-dire quand on sort de la douche, de la chambre, etc. Si on veut l’éviter, on demande à l’enfant de frapper à la porte de la salle de bains et de notre chambre avant d’entrer.» L’inverse est également valable: si on perçoit des signes d’inconfort chez notre enfant, on cogne avant d’entrer dans la pièce où il se trouve.

Les notions d’intimité et de pudeur s’enseignent dès le plus jeune âge. Et d’après Mme Brabant, l’apprentissage de la propreté est une belle opportunité pour établir une ligne de conduite. «On place le petit pot dans la salle de bains, pas en plein milieu de la cuisine, précise-t-elle. Tranquillement, on enseigne à l’enfant qu’il y a un contexte et des circonstances propices à l’intimité.»

On peut également profiter de ces moments pour faire de la prévention quant aux abus sexuels. À ce propos, la sexologue Jocelyne Robert est catégorique: l’éducation sexuelle passe par le comportement et le discours des parents. «On doit dire à son enfant qu’il y a des choses qui se font, et d’autres, non. Se promener nu dans la maison en famille, c’est une chose. Et se promener nu devant la visite, c’en est une autre.» Pour la psychologue Marie-Ève Brabant, le baiser sur la bouche et la nudité sont des occasions à saisir pour enseigner aux enfants qu’il y a des différences entre eux et les adultes: «Certains gestes normaux entre adultes amoureux ne doivent pas être posés sur des enfants», souligne-t-elle.

Cela dit, la notion de nudité, au sein d’une même fratrie, évolue avec le temps. Ainsi, les enfants en bas âge (de même sexe ou pas) aiment prendre leur bain ensemble, mais cela ne tarde pas à changer. «Le corps se développe et un malaise peut alors s’installer, note Mme Brabant. D’où l’importance d’une bonne supervision parentale.» Lors de l’éveil sexuel (entre 10 et 12 ans, généralement), les enfants préfèreront prendre leur bain ou leur douche seuls… ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils courront se cacher en sortant de la salle de bains!

Comme quoi il existe autant de façons de gérer l’intimité familiale que de familles. Les seuls mots d’ordre à retenir: on se respecte et on en parle.

Photo: Stocksy

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  1. nancy bouthillette dit :

    Un article sur lequel je suis bien heureuse d’avoir,être tombé. Ça me aide un peu dans le dileme que j ai. Es tu il mal d ‘entrer dans la salle de bain quand ton fils(de 6 ou 10ans) prend son bain, et que c es lui qui te demande de venir. moi je n y vois aucun problème, d’,il voulait pas que je le vois nu il ne m appelerais pas. Mais la DPJ ne vois pas ça d un bon oeil et nous ont fait des reproches sur ces événements. qu’ elle es votre opinion a ce sujet?

    Merci

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