Souper de gars: au nom du père et du fils

31 Juil 2020 par Patrick Marsolais
Catégories : Famille
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Inspirante, autoritaire, amicale ou chaotique, la relation entre un fils son père est tout sauf linéaire. Si, pour certains, elle peut s’avérer décevante, elle a été franchement constructive pour nos trois invités.

Discussion à distance mais néanmoins intense avec le jeune humoriste Matthieu Pepper et les acteurs Pierre-François Legendre et Rémi-Pierre Paquin.

J’ai d’abord pensé que les frictions et les incompré­hensions seraient plus fréquentes au cours de cet entretien sur les rapports avec leur paternel. J’ai d’abord cru qu’aux yeux des pères issus d’une époque plus conservatrice, comme ceux de Rémi­-Pierre et de Pierre­-François, le fait que leurs fils aient embrassé des carrières artistiques serait la source d’un bouquet de flammèches. Et pourtant non. Chacun de mes invités affiche une étonnante sérénité lorsqu’on évoque le souvenir de cette relation fondamentale et essentielle.

«Mon père était une figure d’autorité à la maison, mais il reste quelqu’un de vraiment sweet, raconte Pierre­-François. Il a été élevé par un bonhomme né en 1900, qui lui avait dit, quand papa avait 10 ans, qu’un père et son fils ne devaient plus s’embrasser ni se faire de câlins, et qu’ils allaient dorénavant devoir seulement se serrer la main. Mon père n’a pas voulu recréer ça avec nous. En même temps, même s’il était affectueux, on allait tous se cacher dans la cave dès qu’il nous réprimandait, alors que ma mère, elle, pouvait s’époumoner pendant des heures… ça nous faisait pas mal moins peur.

– Moi, c’est mon père qui essayait d’être autoritaire… mais ça ne marchait pas vraiment, témoigne Matthieu. Je suis le cinquième enfant de la famille. Et quand je suis arrivé, il y a eu une espèce de lâcher­ prise de sa part. On était des amis plus qu’autre chose. Et puis, je le faisais tellement rire que je ne voulais jamais que ça arrête. C’est devenu la base de notre relation et ç’a été comme ça jusqu’à son décès.

– Le mien, c’est le père typique des années 1980, renchérit Rémi­-Pierre. Il croyait aux valeurs du respect et du travail. C’était un homme qui bossait très fort, et il y a eu des bouts où je le voyais moins. Quand on était tannants, ma mère nous disait: “Je vais le dire à votre père quand il va revenir.” Il faisait donc pas mal plus de discipline qu’autre chose lorsqu’il rentrait à la maison. Il est devenu plus affectueux avec le temps.»

Et si Gratien Paquin est devenu plus tendre ces dernières années, c’est aussi parce qu’il s’est retrouvé seul avec ses trois fils après le décès de son épouse, il y a trois ans. «On s’est vraiment rapprochés, mes deux frères, mon père et moi, après la mort de ma mère, confie Rémi­-Pierre. Mon père a été un christie de champion, il nous a beaucoup aidés à passer à travers cette épreuve. Trois jours après le décès de maman, il sortait ses livres de recettes et apprenait à faire à manger. Il a vendu sa maison à 79 ans et s’en est acheté une autre. Il s’est aussi fait une nouvelle blonde… bref, il s’est arrangé pour que ça se passe relativement bien, malgré tout.»

Pierre-François et son père, Pierre.

Plan de carrière

Je le sais pour avoir moi­-même trois enfants: on souhaite toujours ce qu’il y a de mieux pour eux. Et parfois, on confond stabilité, bon salaire et sécurité d’emploi avec «ce qu’il y a de mieux». C’est mon cas et ça ne me rend pas toujours fier. Les expériences de ces trois artistes sont justement de parfaits exemples pour me faire réfléchir. Après tout, s’ils avaient suivi les traces de leur père, Pierre­-François aurait pu devenir un brillant avocat, Rémi­-Pierre, un homme d’affaires prospère et Matthieu, un accompagnateur spirituel respecté. Or, ces trois gars ont tous emprunté la voie des arts de la scène, des métiers hautement insécurisants si on se fie au répertoire des perspectives d’emplois au Québec.

«J’aurais vraiment aimé ça que mon père me fasse une crise quand je lui ai dit que je voulais être humoriste, dit Matthieu en rigolant. Il aurait fallu que je bûche pour lui prouver que je pouvais réussir, mais ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. À huit ans, je disais déjà à mes parents que je voulais faire rire les gens et faire de la télé. Alors, lorsque j’ai voulu m’inscrire à l’École nationale de l’humour à 16 ans, ça n’a pas été une grosse surprise pour lui. Mon père a vite réalisé que ce ne serait pas moi, le médecin de la famille.

– Le mien est resté de marbre, se souvient Pierre­-François. Je pense qu’il savait que ça n’allait pas trop plaire à ma mère. Et effectivement, quand j’ai été accepté au Conservatoire, ma mère m’a dit que, tôt ou tard, je devrais opter pour une vraie job. Quand je suis allé l’annoncer à ma grand-­mère paternelle, elle m’a surpris en m’avouant que j’allais faire exactement ce que mon père aurait toujours voulu faire. Ça m’a beaucoup touché, parce que lui ne m’en avait jamais parlé. Avec le recul, je me souviens que c’est mon père qui m’a fait lire des pièces de théâtre et qui m’a donné de l’argent pour que j’aille voir Cyrano de Bergerac au cinéma, par exemple. La culture était bien importante pour lui.»

À son tour, est­-ce que Pierre­-François se montrerait ouvert si un de ses deux enfants lui annonçait qu’il veut devenir un artiste? «Disons que je lui ferais comprendre que ça risque d’être vraiment difficile. Mais je n’aurais pas d’autre choix que de l’encourager. Je serais inquiet, je ne peux pas dire le contraire. Je lui suggérerais même de penser à un plan B, mais en même temps, je ne peux pas m’imaginer vivre avec la culpabilité de voir mon enfant malheureux à 40 ans parce qu’il ne fait pas le métier qu’il aime, en partie à cause de moi…»

Matthieu et son père Marc, sur la scène du Bordel Comédie Club.

L’heure des adieux

Qu’on le veuille ou non, toute relation père­ fils se conclut généralement à travers les vives émotions du grand départ. Des moments intenses, difficiles à vivre, épuisants, mais nécessaires. Une fois le choc passé, on se souvient avec tendresse de ces derniers instants, à plus forte raison lorsqu’on a eu l’occasion de les voir venir. Et si on n’est jamais réellement prêt à laisser partir son paternel, apprendre comme Matthieu, à 24 ans seulement, que la bataille de son père est perdue d’avance rend l’épreuve encore plus cruelle.

«On s’est rapprochés, c’est normal, confie-­t-­il. Les trois petites tapes dans le dos qu’il me donnait quand il était fier de moi se sont transformées en gros câlins pleins de tendresse. Pendant sa chimio, il n’arrivait plus à se lever et je ne me suis pas gêné pour le coller, pour l’embrasser, pour lui dire “Je t’aime”, et être affectueux avec lui comme on l’est normalement avec un enfant. Ce que j’ai trouvé difficile, pendant sa lutte de trois ans contre la maladie, c’est que j’ai souvent cru qu’il allait s’en tirer tellement il redevenait parfois en pleine forme entre les traitements. Et puis ensuite, ça retombait. Ces ups and downs m’ont complètement épuisé. Un jour, j’étais convaincu qu’il ne passerait pas la prochaine semaine, puis le mois suivant, il venait me voir en show au Bordel [Comédie Club], top shape

On dit souvent qu’on accompagne quelqu’un vers la mort, mais quand on est encore jeune pour une telle mission et que notre père, lui, est très habitué à cette réalité [NDLR: celui de Matthieu était accompagnateur spirituel pour les gens en fin de vie], est­-ce que la dynamique habituelle de cette démarche est inversée?

«Oui, c’est sûr que c’est lui qui nous guidait, répond l’humoriste. Avec moi, il tenait à ce que ce soit drôle quand on se parlait. Dans sa tête, ce n’était pas mon rôle d’être émotif avec lui. Tous mes frères et sœurs avaient chacun leur rôle et le mien était de le divertir, de le faire rire. Dans les derniers moments, il m’a au moins laissé lui dire des choses plus intimes. Tu sais, la grosse conversation où tu dis “Je t’aime” pour la dernière fois et tu le remercies pour tout? Ça, j’ai pu le faire. On a tellement pleuré, on s’est serrés dans nos bras et je suis sorti de la chambre… Je n’ai pas eu de regrets. En plus, il a pu me voir sur scène à plusieurs reprises. Par contre, son rêve était d’être l’invité surprise à l’émission Ça finit bien la semaine. Il voulait venir y raconter comment était le jeune Matthieu. Il avait hâte de vivre ça, surtout après m’avoir tellement encouragé alors que je gagnais des salaires de crève-­faim. Il aurait été tellement excité de me voir au Tricheur!

– Moi, la plupart du temps, je joue dans des trucs pour lesquels mon père ne fait pas partie du public cible, plaisante Rémi­ Pierre. Je me souviens que lors de la première diffusion des Invincibles, mon frère l’a appelé pour savoir comment il m’avait trouvé et papa avait répondu: “Il faut ben qu’il commence quelque part.” On dirait qu’il est pas mal plus fier de moi quand je lui dis que j’ai teint ma galerie ou refait ma salle de bain tout seul.» (rires)

Rémi-Pierre aux côtés de son père Gratien et se son frère Louis.

Papa 101

Tout n’a pas toujours été parfait, comme de raison. Les relations père-­fils ne peuvent être constamment au beau fixe, mais celles des gars de l’autre côté de l’écran ont été nourrissantes, contribuant à forger les hommes qu’ils sont devenus. Aujourd’hui, ils comprennent un peu mieux ce que c’est que d’être un bon papa.

«Je pense que mon père m’a donné la confiance en moi, lance Rémi­-Pierre. Ce sentiment que tout est possible. Aujourd’hui, j’essaie des affaires et je ne pense jamais à ce qui pourrait mal aller. Il m’a transmis l’importance de savoir se relever. Aussi, la valeur du travail, de l’argent. Je sais que ça sonne old school, mais si je deviens père, ça va faire partie des choses que je vais vouloir transmettre à mon tour.

– Être un bon père, c’est trouver en soi la force d’accepter que tes enfants ne seront pas exactement comme tu aurais souhaité qu’ils soient, estime Pierre­François. Je réalise que les miens ont une personnalité différente de la mienne, qu’ils tripent parfois sur des choses qui, moi, ne me font pas triper. Je dois trouver comment apprécier certains traits de caractère qui ne sont pas toujours compatibles avec ce que je suis. Et puis aimer sans condition, malgré les espoirs un peu cons qui naissent quand on apprend qu’on va devenir père. Tu sais, je n’aurais pas haï ça que mon gars devienne capitaine de son équipe de hockey, mais lui, il s’en câlisse complètement. Aimer inconditionnellement, malgré un paquet de petits deuils, je pense que c’est aussi ça, être un bon père.

– Je trouve que beaucoup de parents finissent par s’oublier en s’occupant trop des enfants, renchérit Matthieu. Il y a un équilibre à trouver là­-dedans et un bon père, pour moi, c’est quelqu’un qui continue de vivre ses passions. Je me souviens que, le mardi soir, le mien n’était jamais à la maison parce qu’il tenait à aller chanter avec sa chorale gospel. Et j’aimais savoir que mon père tripait en faisant ça. On n’est pas obligé de tout donner à nos enfants et, au bout du compte, je pense qu’un kid ne peut qu’apprécier de voir ses parents s’accomplir. Les voir aller au théâtre, faire du sport, être animés d’une passion. Dans tout ça, il y a une liberté pas mal plus positive, selon moi, qu’un modèle de parents débordés qui s’oublient pour leurs enfants…»

Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, après les avoir écoutés jaser une heure et demie durant, je peux vous assurer que le papa en moi est sorti enrichi de cette discussion. Et vous?



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