Une famille pas comme les autres

11 Mai 2021 par Jean-Yves Girard
Catégories : Famille / MSN
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Jean-Nicolas Verreault est le fier papa de trois filles «avec des difficultés», comme il le dit lui-même, simplement.

Pourtant, rien n’est simple dans le quotidien de l’acteur et de sa conjointe Jannie-Karina Gagné, comme on le découvre dans la série documentaire La cour est pleine!

C’est un après-midi de semaine en décembre et, chez les Verreault-Gagné, le calme règne. Les parents ont toute la maison à eux. Madame Colette, leur Boston terrier, profite de la quiétude inhabituelle pour roupiller sur le canapé, collée sur Jean-Nicolas. Assise par terre, Jannie-Karina, qui partage la vie du comédien depuis 20 ans, est aux commandes de notre entretien sur Zoom.

Pour eux comme pour tout le monde, 2020 sera classée annus horribilis. Ils en conserveront par contre un souvenir heureux. Car le rêve un peu fou qu’ils caressaient depuis quelques années est devenu, durant cette période-là, réalité… et le sujet d’une série documentaire diffusée dans la section Véro.tv de ICI TOU.TV Extra.

La cour est pleine! détaille chaque étape de la réalisation de ce rêve: la construction d’une maisonnette sur le terrain de leur résidence. Un luxe? Plutôt une nécessité, presque une question de survie. «J’ai plein d’amis qui ont un enfant avec des besoins particuliers, dit Jean-Nicolas. Nous, on a pigé le gros lot: on en a trois. Trois filles. Notre famille est vraiment atypique.» Et ce havre de paix à proximité offre à chaque membre du clan la possibilité de s’évader du brouhaha, au besoin. «Ce sont des moments qu’on s’accorde quand on ne se reconnaît plus, ajoute l’acteur, quand on ne sait plus qui on est.» À ce propos, qui sont ces trois jeunes filles? Faisons les présentations.

Mia-T.

C’est l’aînée. À 16 ans, Mia-T. a tout de l’adolescente modèle et posée, qui aime le maquillage et parle avec aplomb. Quand on la rencontre, dès les premières minutes de La cour est pleine!, on s’interroge: il est où, le problème? «C’est le combat d’une vie, car ça ne paraît pas, explique Jannie-Karina. Elle a l’air si fonctionnelle que c’est difficile d’avoir de l’aide et de la compréhension de la part des autres.» Mia-T., comme plusieurs filles autistes, s’exprime très bien, ajoute sa mère. «En plus, elle a un papa acteur et elle est passée maître dans l’art de faire semblant.» Et Jean-Nicolas de rouspéter: «Heille! Je fais pas semblant!»

Son trouble du spectre de l’autisme n’a été diagnostiqué que récemment, mais son comportement intriguait et décontenançait ses parents depuis toujours. «Rétrospectivement, quand je repense à ses premières crises d’anxiété, pour moi, c’était juste un bébé qui pleurait», dit Jean-Nicolas, lui aussi grand anxieux de nature. Encore aujourd’hui, si on ne rappelle pas à Mia-T. de manger, elle saute un repas. «Chez elle, tout est appris, rien n’est senti», ajoute Jannie-Karina. Depuis deux ans, l’adolescente est, avec son père, une excellente porte-parole de la Fondation Jeunes en Tête, dont le but est de prévenir la détresse psychologique chez les jeunes de 11 à 18 ans.

Romy

La petite dernière. Née il y a bientôt sept ans, Romy est atteinte d’une maladie très rare, le syndrome de Nager. «Elle avait des malformations cranio-faciales, son palais était complètement ouvert, un de ses bras était plus court que l’autre et il lui manquait un doigt», énumère sa maman. Au cours de ses 24 premiers mois de vie, Romy – qui est également sourde – a subi cinq chirurgies et s’est retrouvée plus de 200 fois à l’hôpital Sainte-Justine.

«J’aurais pu m’effondrer, ne pas voir le bout, dit Jannie-Karina. Au contraire, ça m’a poussée à agir. Je suis une éternelle optimiste. Mon cerveau est bâti en fonction de trouver des solutions.» L’une d’elles, c’est de parler de Romy, de la montrer. La notoriété de Jean-Nicolas a été utilisée à bon escient. Le visage de la fillette a été vu dans les journaux et magazines, photographié pour une exposition, et son histoire a été racontée dans un touchant reportage présenté à l’émission Format familial. Et La cour est pleine! y contribue aussi. «On le fait pour Romy, dit son père, pour que les gens s’habituent à elle, dans l’espoir de paver la voie à un futur où la différence sera plus acceptée.»

Marie-Simone

C’est l’enfant du milieu. Avant la série documentaire, l’élève en 3e année du primaire était la moins «visible» du trio. «Les gens sont au courant pour Mia-T. et Romy, alors je ne voulais pas en rajouter une couche avec Marie-Simone: j’aurais eu l’air d’en inventer», lance Jannie-Karina en riant. Un TDAH majeur, des troubles d’apprentissage (dyslexie, dyscalculie, dysorthographie) et un syndrome de Gilles de la Tourette: à cette liste déjà impressionnante, il faut ajouter une intelligence hors-norme qui s’apparente à la douance, précise Jean-Nicolas.

«Mais la douance ne vient pas seule, souligne Jannie-Karina. Elle vient avec de l’anxiété et son lot de difficultés sociales autres que celles de l’autisme.» La maman donne un exemple: «Le sens de la justice, pour Marie-Simone, c’est très fort. Si elle ressent une injustice, elle pourrait mordre. Et pour obtenir une explication qui a du sens à ses yeux, elle pourrait se battre.» Dans La cour est pleine!, les colères de Marie-Simone sont saisissantes. «J’ai dû faire beaucoup de thérapies pour apprendre la meilleure façon de réagir, dit Jannie-Karina. Ma fille a besoin de comprendre, de réfléchir, pour ensuite se calmer. Maintenant, je peux dire que je suis d’une patience hors du commun.»

Comme au cinéma

Jannie-Karina, qui doit passer à son bureau (elle est associée avec Marie-Claude Savard chez Exelmans, une boîte de production), nous quitte. Jean-Nicolas l’a rencontrée au début des années 2000, au moment où sa carrière à lui explosait. L’acteur de six pieds deux pouces aux cheveux châtains et aux yeux verts venait de tourner dans deux films: Hochelaga, une histoire de motards signée Michel Jetté, et Maelström, de Denis Villeneuve, où il partageait le haut de l’affiche avec Marie-Josée Croze. «Je suis entré dans un bar avec une fille qui n’était pas ma blonde, c’était une amie avec qui j’avais du fun… Jannie travaillait derrière le comptoir, et quand nos yeux se sont croisés, ç’a été très intense, envoûtant et particulier.» Bref, un coup de foudre, comme au cinéma. «L’autre fille l’a senti…»

Il avait 33 ans, elle, 10 de moins. «J’ai été longtemps à errer et à ne pas faire grand-chose de ma vie à part le travail, confie Jean-Nicolas. J’avais pris une route qui me semblait plus facile, je ne voulais pas trop m’investir dans une relation. Les grosses responsabilités ne me tentaient pas, et je ne voulais pas d’enfant.» Au contact de Jannie-Karina, tout a été chamboulé. «J’ai eu l’image de sauter en parachute, avec elle qui me tend la main et me demande: “Viens- tu?” Ma blonde m’a botté le derrière au niveau personnel, m’a fait me remettre en question. Sans elle, je serais toujours en train de marcher sur des œufs, à tergiverser pendant trois ans avant de prendre une décision. Avec elle, ça va vite.» Ils se sont mariés il y a cinq ans. «On sortait d’un gros brouillard avec Romy, des mois d’hôpitaux, de terreur. On avait besoin d’un party. On aurait pu faire naufrage si facilement…»

Si l’idée de construire leur maisonnette revenait depuis quelques années, l’aspect financier présentait un écueil insurmontable. «Les gens qui ont des enfants à problèmes doivent aller chercher de l’aide et s’appauvrissent», mentionne Jannie-Karina avant de partir. Dans leur cas, Mia-T. est inscrite dans un établissement spécialisé (1200 $ par mois), alors que les frais mensuels de l’orthopédagogue de Marie-Simone s’élèvent à 800 $. Toujours en mode solution, la maman a pensé que de faire de leur projet une série documentaire pourrait en amortir le coût.

Au début, Jean-Nicolas avait des réticences. «Je lui disais: “Jannie, ça n’a pas de sens.” Je savais que laisser entrer des caméras chez nous, ce serait intrusif.» Mais elle l’a convaincu. «Comme c’est souvent le cas depuis que je la connais, c’est ma blonde qui m’a tiré par la main. Je voyais que c’était important pour elle et pour notre famille. Aujourd’hui, je l’apprécie et je comprends tout ce que ça nous a apporté. En nous permettant de respirer, ça va peut-être sauver notre couple.»

Jean-Nicolas tient à mettre les choses au clair. «Les gens vont penser que parce qu’on a fait un show télé, les producteurs nous ont donné une maisonnette. Ce n’est pas ça du tout! Les commanditaires, nous les avons trouvés, et leur contribution n’a couvert qu’une partie des coûts.» Quand on construit, ajoute-t-il, il y a toujours des imprévus. «L’excavation a coûté presque 10 fois le prix initialement prévu. Encore dernièrement, on a reçu une autre facture… On va finir par la payer, la minimaison, et c’est correct; c’est une plus-value pour notre patrimoine.»

Une chance qu’on s’a

Dans La cour est pleine!, une évidence nous saute vite aux yeux (qui s’embueront d’ailleurs par moments): Mia-T., Marie-Simone et Romy ont des parents exceptionnels. Et qui restent profondément humains. «Il y a des matins où je me lève et je me dis: “Heille, je pourrais-tu avoir la paix?” C’est sûr qu’on se pose un paquet de questions. Pourquoi les trois sont-elles compliquées? Y a-t-il quelque chose qu’on a mal fait? Mais à un moment donné, on lâche prise, on arrête de se victimiser. On a peut-être une mission. Alors, accomplissons-la du mieux possible. Essayons de faire d’elles des citoyennes les plus adéquates, les plus intéressantes pour notre planète.» Jean-Nicolas prend alors une pause, visiblement ému. «Ces trois filles aux besoins particuliers donnent vraiment un sens à ce que fais, à ce que je suis.»

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Photos: Martin Girard



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