Zoom sur la « Slow fashion »

13 Oct 2020 par Elisabeth Massicoli
Catégories : Environnement / Mode / Véro-Article
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On fait le point sur la "slow fashion": la mode éthique, durable et... lente.

Les consommateurs s’intéressent plus que jamais aux impacts environnementaux et humains de leur garde-robe. Pas étonnant que la slow fashion se fraie (tranquillement!) un chemin sur les passerelles comme dans les boutiques.

Pour bien saisir ce qu’est la slow fashion, il faut tout d’abord comprendre son contraire: la fast fashion. Cette dernière expression réfère aux détaillants du marché de masse qui proposent des vêtements et accessoires fabriqués à la vitesse grand V avec des matières de moindre qualité, plus souvent qu’autrement par des travailleurs sous-payés (dans des pays comme la Chine ou le Bangladesh). Leur inventaire est en perpétuel roulement: on vend à bas prix afin de faire rapidement place à de nouvelles collections. Ce rythme incessant (plus d’une vingtaine de collections par année, dans certains cas) incite à la consommation éclair et peu réfléchie.

Résultat de ce mode de production en cours depuis les années 1990? Des coûts humains et environnementaux exorbitants. En effet, un microscopique pourcentage des 74 millions de travailleurs du vêtement à l’échelle mondiale – dont 80 % sont des femmes de couleur – serait payé assez pour vivre dignement. Les conditions de travail dans les usines sont souvent inhumaines et les lois contre le travail des enfants, très peu respectées. Pour en rajouter une couche, l’industrie de la mode est la deuxième plus polluante en ce qui concerne l’eau potable, notamment à cause des quantités d’eau utilisées dans la production, des teintures toxiques qui colorent les textiles et des microplastiques qui se retrouvent dans l’océan. Sans compter que chaque année, aux États-Unis seulement, plus de 15 millions de tonnes de vêtements se retrouvent dans les dépotoirs. Bref, la fast fashion est un désastre, tant du côté humanitaire qu’écologique.

Pour contrecarrer cette vague dévastatrice, le concept de slow fashion voit le jour au tournant des années 2010, alors que les consommateurs se questionnent sur les impacts négatifs de leurs achats. Depuis, les entreprises tendent l’oreille et se tournent peu à peu vers des moyens de production plus durables et moralement acceptables. Cette approche s’est progressivement démocratisée, à tel point que même les géants de la fast fashion commencent (enfin!) à explorer des façons de réduire leur empreinte écologique et de rendre leur production plus éthique.

«Au chapitre des droits de l’homme, on a vu de grandes améliorations au cours des dernières années, mais il reste tant à faire!» affirme Carry Somers, designer et fondatrice de Fashion Revolution, un mouvement mondial qui milite pour une mode plus éthique et durable. Selon elle, encore très peu de travailleurs du vêtement gagnent un salaire décent. «Et c’est sans parler de l’impact environnemental de toute cette industrie… Afin d’éviter la catastrophe, il faudrait réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 80 % d’ici 2050. Pourtant, on prévoit malheureusement qu’elles augmenteront de 60 % d’ici 2030…»

De belles paroles

Carry Somers s’inquiète du manque de transparence de certaines entreprises qui tentent de surfer sur la slow fashion sans réellement changer leurs pratiques douteuses. Selon le plus récent «Index de transparence» de Fashion Revolution (un rapport sur les pratiques de 250 entreprises de mode internationales), la majorité des marques rendent peu disponibles les informations concernant la production de leurs vêtements, mêmes si elles emploient un vocabulaire lié à la mode éthique dans leurs opérations de marketing. «S’il est difficile d’obtenir des renseignements sur la chaîne de production d’une compagnie, c’est qu’il y a habituellement anguille sous roche», fait remarquer Marie- Michèle Larivée, consultante en tendances et chargée de cours à l’École supérieure de mode de l’ESG-UQAM.

Comment savoir si on fait un bon choix lorsqu’on achète un vêtement? «Il faut faire l’effort de chercher un peu! Il existe des organismes sans but lucratif, comme la Clean Clothes Campaign, qui surveillent les pratiques des grandes marques», répond Lis Suarez Visbal, fondatrice et ex-directrice du FEM International et d’Ethik Eco-Design Hub. À ce propos, certaines applications, comme Clear Fashion, aident aussi leurs utilisateurs à acheter de manière plus éclairée.

Prendre son temps

Selon Marie-Michèle Larivée, il ne faut surtout pas oublier que la slow fashion réfère d’abord à la temporalité: fabriquer moins vite et consommer moins vite! «Au fil des ans, d’autres termes se sont greffés au mouvement: durable, éthique, écologique. Même si certaines grandes marques tentent d’exploiter la tendance, elles ne se qualifient pas forcément en tant qu’entreprises de slow fashion, car leur modèle d’affaires est bâti autour de la vente de masse ininterrompue, au coût le plus bas possible», soutient-elle. Pour bonifier notre garde-robe avec des pièces slow fashion, mieux vaut se tourner vers d’autres options: l’achat local et éthique, les articles de seconde main, le DIY (fait par soi-même), la location, etc. Cela dit, attention! «Se procurer des vêtements dont on n’a pas besoin, même si on les déniche dans une boutique vintage ou locale, ce n’est pas de la slow fashion», souligne Mme Larivée. La temporalité est aussi liée au comportement du consommateur. Il faut viser à acheter moins, mieux, lentement. «Pour que notre achat s’inscrive dans les valeurs de la slow fashion, il faut qu’il dure longtemps et qu’on le porte souvent!» La professeure définit ici la notion du cost per wear, soit le coût par utilisation: le prix d’un vêtement divisé par le nombre de fois qu’on le porte équivaut à son cost per wear. «Plus il est bas, mieux c’est!»

De son côté, Lis Suarez Visbal explique qu’un changement de mentalité doit s’opérer chez les consommateurs. «Il existe aujourd’hui tellement d’options pour avoir une garde-robe plus éthique! Il y en a pour tous les goûts… et les budgets. On n’a plus d’excuse pour ne pas en tenir compte.»

Sommes-nous vraiment prêts à payer plus cher pour nos vêtements, afin qu’ils soient produits de manière plus éthique? «En un mot, non, soutient Marie-Michèle Larivée. Les gens sont habitués à des prix terriblement bas. Mais je suis optimiste et j’ai l’impression qu’on verra bientôt le retour du balancier.»

Pour sa part, Carry Somers rappelle qu’il suffirait d’une augmentation de quelques sous par article pour garantir une paie suffisante aux petites mains qui l’ont fabriqué. «On doit cesser de parler de vêtements durables comme d’articles de luxe qui coûtent cher, car en réalité, tous les vêtements devraient être durables, éthiques et abordables», dit-elle.

Faire bouger l’univers de la mode

Changer nos habitudes n’est pas une mince affaire, qu’il s’agisse de consommation, d’alimentation ou d’activité physique. C’est pour cette raison que Marie- Michèle Larivée propose d’intégrer la slow fashion à notre quotidien… progressivement! «Il faut prendre le temps de s’éduquer, de penser aux valeurs qui nous sont chères et de faire des achats qui s’en approchent le plus possible. La meilleure façon d’y arriver, c’est de ralentir notre rythme de consommation.»

Faire des choix judicieux en ce qui concerne notre garde-robe n’est toutefois pas la seule façon d’inciter l’industrie à changer de cap. «On doit garder à l’esprit qu’on a une voix, un pouvoir. Comme clients, on peut faire pression sur les marques en signant des pétitions, oui, mais aussi en leur écrivant directement. Si elles reçoivent 150 messages sur un sujet via leurs médias sociaux, ça fera l’objet d’une discussion à leur conseil d’administration, affirme Carry Somers, optimiste. Et ça, ça fait bouger les choses.»

Quelques stats* moches sur l’industrie de la mode

  • Les Québécois jettent en moyenne 23 kg de vêtements par année, dont près de la moitié finit au site d’enfouissement.
  • L’industrie de la mode crée 1,2 milliard de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre par an, soit plus que tous les vols internation3aux combinés!De nos jours, un vêtement est porté en moyenne 36 % moins souvent qu’en 2005 avant d’être considéré désuet.
  • La fabrication de vêtements décharge un demi-million de tonnes de microfibres dans l’océan chaque année, ce qui équivaut à plus de 50 milliards de bouteilles en plastique.
  • Moins de 1 % des matériaux utilisés pour la fabrication des vêtements est recyclé.

* Sources: Le Devoir, 2016 et Rapport 2017 de la Circular Fibres Initiative

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Photo principale: Maryia Plashchynskaya Et Alex Fu

 



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