Ces imposteurs qui nous fascinent

09 Fév 2021 par Marie-Julie Gagnon
Catégories : MSN / Psycho
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Tandis que certains souffrent du syndrome de l’imposteur, d’autres n’hésitent pas à magnifier la réalité ou à carrément l’inventer. Comment ces personnages peuvent-ils ainsi vivre dans un monde factice pendant des années, voire des décennies? 

L’histoire d’Anna Sorokin (alias Delvey), cette fausse héritière allemande qui s’est frayé un chemin vers la haute société new-yorkaise, a marqué les esprits. Du New York Times à la BBC, en passant par Paris Match, les médias du monde entier se sont passionnés pour les déboires de cette escroqueuse.

Entre 2010 et 2017, la jeune femme, qui clamait détenir une fortune de 60 millions de dollars, s’est incrustée dans les soirées mondaines et a dupé ses «amis» à coup de mensonges et de supercheries. Elle a été arrêtée pour fraude en 2017 et a été condamnée à quatre ans de prison en 2019. Elle en sortira néanmoins en février 2021, grâce à sa bonne conduite. Et Netflix s’apprête à lancer une minisérie inspirée de l’enquête menée par Jessica Pressler pour le magazine new-yorkais The Cut, dans laquelle on découvre son incroyable parcours. Produite par nulle autre que Shonda Rhimes (la créatrice de Grey’s Anatomy), Inventing Anna confirmera son statut d’héroïne.

Comment se fait-il que des individus a priori intelligents et charmants en viennent à berner tant de gens? Comment expliquer l’existence de tels imposteurs publics et apparemment décomplexés, alors que nombreux sont ceux qui, autour de nous, vivent avec un sempiternel sentiment d’incompétence… c’est-à-dire le syndrome de l’imposteur?

Une façade de confiance

A priori, les deux profils semblent à des années-lumière l’un de l’autre. Et pourtant… «Au fond, c’est pareil, affirme Monique Bessette, psychologue et fondatrice de l’Institut Victoria. Dans les deux cas, ces individus ne sont pas capables de maintenir un sentiment d’être une assez bonne personne, assez importante et attrayante telle qu’elle l’est dans la réalité, avec ses limitations. Le syndrome de l’imposteur nous incite à compenser en étant irréprochable. Si je ne suis pas irréprochable ou excellente, je suis nulle. Je perds ma valeur et les autres poseront le même regard de mépris et de déception que je pose sur moi-même. L’autre réaction, c’est de faire croire aux autres qu’on est extraordinaire, spécial. On se rassure en jetant de la poudre aux yeux. Il ne faut pas que les gens voient que je suis une Lada, mais plutôt une Mercedes!»

Un même problème, mais deux réactions aux antipodes? «Le fond est le même, mais ce sont deux stratégies différentes, souligne la psychologue. Ces personnes utilisent des stratégies de compensation pour pallier leur faible estime de soi.»

À cet égard, il y a bien sûr différents niveaux et cas de figure. Tous les imposteurs ne vont pas jusqu’à frauder des banques pour des millions de dollars ou inventer de toutes pièces le meurtre d’un conjoint qu’ils n’ont jamais eu. Mais la fabulation va parfois très loin.

Nicolas Chevrier, psychologue du travail, évoque des profils plus narcissiques, des profiteurs qui jouent sur l’image et la séduction, voire des gourous. «Le mythomane n’a tellement pas d’estime de soi qu’il va se valoriser au début par un tout petit mensonge, puis il va se mettre la main dans l’engrenage. Ses mensonges peuvent alors devenir beaucoup plus gros.»

Pourquoi et comment Anna Delvey est-elle parvenue à berner autant de gens avant d’être démasquée à notre époque où il est si facile de trouver des informations? C’est la question que tout le monde s’est posée, relate la journaliste Jessica Pressler dans The Cut. Selon toutes les personnes interviewées pour son reportage, l’arnaqueuse n’était pas plus belle, plus charmante ou plus sympathique qu’une autre. Par contre, «elle a compris que si on distrait les gens avec des objets brillants, avec des liasses de billets et des signes de richesse, si on leur montre l’argent, ils ne verront plus rien d’autre», a observé la journaliste.

Une opinion que partage la journaliste et autrice Claudia Larochelle, qui a ressenti beaucoup de colère en apprenant qu’un des auteurs qu’elle admirait, Stéphane Bourgoin, avait inventé de grands pans de sa vie. «Je suis passionnée d’affaires criminelles, raconte-t-elle. Quand il sortait un nouveau livre, je l’achetais. Et jamais je n’aurais pensé que ce gars-là nous mentait. Il nous a même fait croire que sa femme a été assassinée!»

«On vit dans une société de poudre aux yeux, déplore la journaliste. On veut briller avec des paillettes et des shows de boucane. On va jusqu’à mettre des filtres sur nos photos! C’est comme ça dans tout, le contenu comme le contenant.»

D’autres imposteurs célèbres

 

  • Frank Abagnale, célèbre imposteur qui a travaillé sous huit identités différentes – prétendant notamment être pilote d’avion, médecin et avocat – a vu sa vie portée au grand écran par Steven Spielberg en 2002 dans le film Catch Me If You Can.
  • Plus près de chez nous, la faillite d’Éliane Gamache Latourelle, surnommée «la jeune millionnaire» – titre de son livre à succès –, a fait couler beaucoup d’encre en 2018. La pharmacienne, qui clamait être devenue millionnaire à 30 ans, était plutôt criblée de dettes. Des reportages ont par la suite démontré qu’elle maîtrisait davantage l’art de la manipulation, du chantage et des apparences que celui de faire fructifier l’argent.
  • En 2017, la journaliste Isabelle Hachey révélait dans La Presse que le populaire chef Giovanni Apollo, qui affirmait être originaire d’Italie, était en réalité un quidam français prénommé Jean-Claude ayant menti à propos de son identité durant 20 ans.
  • Le journaliste François Bugingo a inventé de toutes pièces de nombreux reportages soi-disant menés dans des pays en guerre (Afghanistan, Rwanda, Liban, Bosnie…) où il n’avait, en réalité, jamais mis les pieds. Il s’est retiré de la vie publique en 2015.


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