Alexandre Barrette : trouver sa zone de confort

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28 Août 2019 par Laurie Dupont
Catégories : Oser être soi / Véro-Article
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Même s’il est – de son propre aveu – un grand anxieux et un éternel indécis, l’humoriste entame une nouvelle période de sa vie où il semble plus assumé que jamais. Rencontre avec le «vrai» Alexandre Barrette.

Un lundi après-midi d’avril tout gris. Parapluie à la main, je marche d’un pas pressé en direction des bureaux de Zéro musique, sur la rue Sherbrooke à Montréal, là où l’équipe de gérance d’Alexandre m’a conviée pour que je m’entretienne avec son protégé. Chevelure hirsute, hoodie visiblement confortable et chaussettes aux pieds, c’est tout sourire qu’Alex m’accueille dans ce lieu où il semble des plus à l’aise. Après qu’on m’a offert un café, un verre d’eau et même une doudou («C’est pas chaud chaud dans ce bureau-là», de dire Marie-Philippe Bernier, son agente), je me sens à mon tour presque comme à la maison.

Tout naturellement, on se met à discuter de ce qui nous unit pour l’instant, soit l’entrevue et la séance photo à venir. Première minute d’entretien, première confidence: «J’essaie de faire le plus de sport possible pour perdre du poids, parce qu’en photo je ne suis jamais satisfait de ce que j’ai l’air, avoue-t-il. Et je mange bien en prévision de ce shooting.»

Pause. L’image que l’homme de 37 ans se fait de lui-même est loin d’être celle que je perçois, de mon côté de la table. Il s’explique: «Je n’ai jamais été concerné par mon apparence car j’ai toujours eu la chance d’être en forme. C’est la première fois de ma vie que j’ai des petits complexes physiques. Je vais au gym tous les jours. Quand je ne peux pas y aller, je vais prendre des marches. À 10 heures le soir, je sors marcher pendant une heure! Je fais la même chose que mes parents. Je suis rendu une vieille personne.» (rires)

Il va y avoir du sport

Enfant anxieux et ultrasensible, le petit Alexandre se servait quotidiennement du sport comme d’un exutoire. Et il était hyper – au sens de «très» – actif. Course, basketball, tennis, surtout du tennis, oui, toujours plus de tennis. D’abord pour le plaisir, puis de façon de plus en plus sérieuse, en s’inscrivant dans un programme Sport-études à l’école. Il n’est peut-être pas devenu le grand joueur dont il a tant rêvé, mais du tennis, il en mange toujours. Il empoigne encore sa raquette deux ou trois fois par semaine et ne manque presque aucun match télévisé.

«Je regarde les matchs avec ma raquette de tennis dans les mains! Je sais, je l’échappe complètement. [rires] Ça me rend tellement heureux que plusieurs jeunes Québécois et Canadiens performent aussi bien sur la scène internationale actuellement! D’ailleurs, je connais bien Félix Auger-Alliassime, qui est ma seule chance d’affronter un jour le numéro un mondial. Je sais qu’à l’époque, Andre Agassi mettait aux enchères une heure de tennis avec lui, pour récolter des fonds pour sa fondation. Moi, en ce moment, je n’ai aucun moyen d’avoir accès à Roger Federer, mais Félix demeure mon espoir ultime de jouer un jour contre la première raquette mondiale!»

Pas de pression, Félix, mais Alexandre a des attentes!

Cela dit, ce grand passionné sait à quel point les athlètes de haut niveau doivent faire des sacrifices pour accéder au sommet. «On ne voit que le beau côté de la vie des joueurs, signale-t-il. Pourtant, ils sont toujours en avion, ils passent 10 mois par année ailleurs qu’à la maison, ils ne boivent pas d’alcool, ils ont une alimentation exemplaire et, bien sûr, ils s’entraînent comme des débiles.»

Alex sirote une gorgée de café avant de poursuivre: «J’ai déjà fait ce parallèle-là: tout le côté glamour du tennis, ça ressemble à celui de l’humour. Ce que les gens voient, ce n’est que la pointe de l’iceberg. C’est la captation de ton spectacle ou d’un numéro dans un gala, mais il y a aussi plein de moments moins reluisants, comme quand tu vas roder ton matériel dans des soirées d’humour et que tu te pètes la gueule. Il y a aussi ces soupers que tu interromps parce que t’as une idée, ou les fois où tu te réveilles la nuit parce que t’as un flash et que tu sais que tu dois l’écrire tout de suite, sinon tu risques de le perdre. Tout ça, c’est 90 % de la job, et c’est ce qu’on ne voit pas», révèle ce travailleur acharné.

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C’est au printemps dernier qu’Alexandre a lancé son troisième one man show, Semi-croquant, dont le titre en a surpris plus d’un. Même s’il a reçu des critiques mitigées, l’humoriste considère qu’il s’agit de son meilleur spectacle à ce jour. «Avant, je ne voulais choquer personne ni prendre la chance de perdre des fans, alors que maintenant, je m’en fous. J’ai joué trop safe à mes débuts. À 37 ans, même en sachant que rien n’est acquis – je pourrais ne plus avoir de carrière demain –, je pense que je peux me permettre d’oser davantage, de montrer qui je suis. Je peux sortir du texte, quitte à aller un peu trop loin. L’humour, ce n’est pas de l’ingénierie ni une science exacte. Parfois, le fil est mince entre le “bavage” sympathique et le moment où c’est trop… Maintenant, j’aime mieux surfer sur la ligne, quitte à avoir quelques petits écarts de conduite, et que 95 % de mes shows soient plus drôles et plus le fun, à la fois pour le public et pour moi.»

Pour Alex, il n’est donc plus question de faire semblant. «J’y vais juste all in dans la vérité, souligne-t-il avec aplomb. Je me dévoile plus. Je me permets d’être plus authentique. Sans artifice. J’ai confiance que les gens seront charmés par ma personnalité et mes propos. Si je trouve que c’est mon meilleur show des trois que j’ai présentés, c’est parce que quand les gens le voient, ils ont une bonne idée de qui je suis.»

Cette dernière affirmation me laisse dubitative, car certains pans de la vie d’Alex ne sont pas étalés sur la place publique. Que ce soit en spectacle ou en entrevue, Alex ne parle jamais de sa vie personnelle, et c’est d’ailleurs un sujet qu’il esquive comme un colonel.

«Ma vie privée, je ne l’expose pas, avoue-t-il, car elle n’est pas plus intéressante que celle de n’importe qui d’autre qui n’est pas connu. Tout ça, c’est du voyeurisme. Ça me fait penser à un accident de voiture. On va ralentir pour voir ce qui se passe, mais ça n’a aucun intérêt! Moi, la vie privée de tel ou telle artiste, je m’en crisse! [rires] Là-dessus, je veux être conséquent. Si je dis que je suis en couple et avec qui, je dois aussi le dire quand c’est fini. Si tu as utilisé ta relation amoureuse comme un hook pour avoir de la visibilité médiatique, tu ne peux pas reculer quand ça ne te plaît plus.»

Alexandre prend une pause et fait habilement bifurquer la conversation. «Je viens d’une famille très pudique, dit-il. Noël dernier, par exemple, j’ai pris une photo de la crèche que mon frère avait construite lorsqu’il était tout petit et je voulais la poster en story sur Instagram. Je la trouve si belle et elle me rappelle plein de bons souvenirs… mais ma mère m’a interdit de la publier en me disant que ce souvenir n’appartenait qu’à notre petite famille.»

Sa famille, sa précieuse famille. Il en parle avec les yeux qui brillent de fierté. C’est que l’homme qu’il est devenu a beaucoup de respect et d’admiration pour ce cocon douillet et rempli d’amour que ses parents, maintenant septuagénaires, ont réussi à construire et à garder intact au fil des années. Devant tant d’estime et de considération pour ce clan qui semble lui avoir tout donné, songe-t-il à fonder sa propre famille un jour?

«J’ai toujours pensé que j’allais être père, reconnaît-il en laissant errer son regard par la fênetre. Mais plus je vieillis, plus je me rends compte que je n’aurai pas des enfants à n’importe quel prix. Le modèle familial, je trouve ça beau. Mes parents sont encore amoureux et ça me touche vraiment. Alors, oui, j’ai toujours voulu reproduire ce modèle-là. Mais la vie a fait en sorte que j’ai moins de stabilité qu’eux, tant sur le plan de mes relations amoureuses que de ma carrière.»

Il marque un autre temps d’arrêt, s’apprêtant à exposer un fait dont on parle trop peu. «À moins d’avoir une conjointe qui serait prête à se “coucher” professionnellement pour avoir des enfants, moi, je n’oserais jamais demander à une fille de mettre sa carrière en suspens pour fonder une famille, insiste-t-il. Et je veux être un bon père. Présent. Je serai sûrement en tournée au cours des deux prochaines années, alors ce n’est pas possible pour l’instant. Cela dit, en toute humilité, je crois que je serais un bon père. Dévoué… même si c’est clair que je serais très anxieux! [rires] Mais là, le temps passe et je ne veux pas être un nouveau père de 50 ans non plus. Par contre, si j’ai des enfants un jour, jamais je ne dévoilerai quoi que ce soit à leur sujet. Je pourrais dire que j’en ai, car c’est pertinent à savoir sur la vie de quelqu’un, mais je ne mettrai aucune photo de mes enfants sur les réseaux sociaux. Je n’ai pas envie d’avoir un seul like grâce à la beauté de mes enfants.» Cohérent, Monsieur Barrette.

Le vrai luxe

Issu d’une famille qui se positionnait contre toute forme de surconsommation – sans pour autant qu’elle soit pauvre ni chiche –, l’humoriste a un rapport bien particulier avec l’argent. «Le côté compétitif en moi souhaite faire toujours plus d’argent, car c’est un gage de succès, mais en même temps, il y a une partie de moi qui se sent mal avec ça parce que je n’en dépense pas tant. Je ne me prive pas, mais je ne dilapide pas non plus tout ce que je gagne.»

Dans la lune pendant quelques secondes, l’humoriste raconte ce souvenir, un sourire timide aux lèvres: «J’ai conservé mes trois premiers rapports d’impôts après ma sortie de l’École nationale de l’humour. Mes revenus étaient respectivement de 7000 $, 7000 $ et 8000 $. Je me rappelle clairement de la troisième année, où j’étais très fier d’avoir gagné 8000 $. En choisissant d’être humoriste, je savais que c’était risqué et qu’il y avait une grosse précarité d’emploi. Je me suis tellement conditionné à me dire que je me payais le luxe de faire ce métier-là que, si jamais je gagnais un peu plus d’argent, je le conserverais pour des années plus difficiles, question de ne jamais devoir arrêter de faire cette job-là.»

T’inquiète, Alex, le baveux sympathique en toi a tout ce qu’il faut pour conserver une place de choix dans le milieu de l’humour québécois.

 

Photos: Martin Girard
Stylisme: Claude Laframboise

 

 

Ce texte a été publié dans le numéro printemps du magazine VERO. Abonnez-vous maintenant!

 

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