Le billet d’humeur d’Ingrid St-Pierre: 33 ans bientôt 4

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23 Avr 2019 par Ingrid St-Pierre
Catégories : Oser être soi

L'auteure-compositrice-interprète Ingrid St-Pierre replonge dans son enfance, à l'abris du doute et du regard des autres.

J’ai 4 ans. L’heure est rose. Ce soir, on s’éternise chez ma grand-mère, à mon grand bonheur. C’est la faute à l’été doux, au ballon mauve qui sent le jus de raisins, à la crème glacée qui fond entre les doigts. La ruelle orangée s’illumine sous le vieux cormier de madame Samson. Les adultes sont dans la maison, mais j’ai la permission de rester dehors avec ma cousine et ses amis. Ils sont grands. Ça m’impressionne beaucoup. Je voudrais bien pouvoir jouer à «Qui est-ce qui l’a, c’est Marie Stella!» avec eux, mais la bretelle de ma salopette trop grande s’est brisée. Elle menace de tomber à tout moment, me laissant déculottée devant une peuplade d’enfants: la honte! Ma petite main s’agrippe bien fort au bout de tissu et j’alterne avec l’autre quand mon bras est fatigué.

L’heure devient bleue. Les mains refroidissent, les voix chuchotent et racontent des histoires horribles sur la voisine, non affectueusement surnommée «sorcière Samson». Je ne les écoute pas vraiment. Je dessine plutôt des tic-tac-toes avec le bout de mon soulier dans la poussière sur le bord du chemin et je m’agrippe tant bien que mal à la bretelle brisée de ma foutue salopette. Soudain, j’entends le son d’une serrure, une porte qui craque. Les grands s’enfuient en voyant la dame squelettique dans l’embrasure. J’entends leurs voix au loin.

«Si la sorcière te touche, tu ne pourras plus jamais traîner avec nous, Ingrid!»

Je reste là, toute seule, bien droite. Du haut de mes 4 ans, je décide de ne pas céder à l’envie de plaire aux grands qui me jugent déjà à grands coups de regards obliques. La vieille s’approche d’un pas chaloupant, le dos recourbé. J’avale de travers quand ses doigts crochus quasi arachnéens pianotent dans l’air devant moi. Elle agrippe alors délicatement ma bretelle en y plaçant une petite attache à pain et répare méticuleusement le tissu froissé et humide d’avoir été serré si fort par ma petite main. Elle ébouriffe ma tête blonde et retourne dans son antre, me laissant toute seule, sans un mot, ébahie. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Trente années ont passé depuis. Et même si je porte encore à l’occasion des salopettes trop grandes, tout a bien changé.

Elle est passée où, la petite qui se tient bien droit devant les doutes? Elle est passée où, celle qui n’a pas peur des regards obliques? Celle qui n’a pas peur de déplaire et qui n’a pas froid aux yeux?

Je réalise qu’au fond, j’étais peut-être bien plus grande à 4 ans.

Toute ma vie, j’ai plié devant les standards. L’origami des doutes a eu raison de moi plus d’une fois. J’aurai bientôt 34 ans et je voudrais être. Tout simplement et librement.

Dans toute la splendeur d’une imperfection délicieuse et assumée. Je veux chérir la différence et l’authenticité en ne cédant jamais à l’envie de plaire à tout prix, si ce n’est qu’à moi-même. Je veux la candeur et l’aplomb. Je veux l’émerveillement et le grandiose, même dans l’infiniment minuscule. Je veux rêver, sans relâche et sans vergogne. Je veux aimer orageusement tout ce que je suis et tout ce que je ne suis pas. Je ne veux plus jamais m’excuser pour l’exubérance de mes exclamations de joie devant un simple caillou en forme de cœur ou toute autre pacotille merveilleuse. Je veux célébrer le beau, rire aux éclats, me trouver jolie.

Pour moi, être femme en 2019, c’est avoir 4 ans toute sa vie.

Ingrid St-Pierre est une auteure-compositrice-interprète. Elle est présentement en tournée après la sortie de son dernier album, Petite plage. Pour plus d’information, on visite le site ingridstpierre.com.

Photo: Andréanne Gauthier (portrait) / mise en beauté: Anabelle Deschamps, avec les produits M•A•C Cosmetics

Cet article est paru dans le magazine VÉRO printemps 2019. Abonnez-vous ici.

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  1. Marie-Andrée Morin dit :

    Voilà ce qui a fait de vous l’interprète si touchante et inspirante que vous êtes. Un moment béni imprégné d’une leçon de vie que plusieurs prennent une vie à expérimenter, comprendre et exprimer. Comme quoi on doit forger sa propre opinion. Ne pas croire et donner foi à ce qui est dit et véhiculé autour de nous et y adhérer les yeux fermés. Parfois être spectateur et ne pas suivre le troupeau nous enseigne souvent bien plus. Écouter son instinct. Je vous confirme vous avez encore et j’espère pour toujours 4 ans. Bon anniversaire en avance et Merci.

  2. Lucie Bernier dit :

    Quelle beau texte , je crois que quelques fois l’innocence des enfants en font des guerrier courageux , et sans filtre autre que les yeux du coeur!

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