Entrevue avec Anick Lemay

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21 Mai 2019 par Manon Chevalier
Catégories : Oser être soi / Véro-Article
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La comédienne a su trouver les mots pour nous entraîner avec elle dans les moindres replis de la pire aventure de sa vie. Aujourd’hui, elle trace son chemin, farouchement déterminée à avancer comme elle l’entend.

Elle revient de loin. Et pourtant, elle ne nous a jamais semblée si proche. Dès son premier billet, paru en avril dernier dans URBANIA, elle nous a mises dans le coup: «Je m’appelle Anick Lemay, j’ai 47 ans et j’ai le cancer du sein.» Avec un ton émouvant, parfois humoristique et souvent cru, elle ne nous a pas ménagées, racontant le long parcours qu’elle a dû traverser, de la violence du diagnostic jusqu’aux traitements de chimiothérapie et de radiothérapie, en passant par l’ablation de ses deux seins. Malgré sa frayeur avouée, elle lève le voile sur la maladie du siècle, à laquelle on préférerait toutes ne pas penser. Sa façon à elle d’éclairer un chemin obscur, traversé de lueurs d’espoir, et de défier l’inconnu qui fait si peur.

Deux mois après sa dernière chronique, Anick me reçoit chez elle à bras ouverts. Sa maison, où abondent lumière naturelle et bois rustique, est à son image: sympa et chaleureuse. Emmitouflée dans un grand pull, un pantalon d’entraînement et des chaussettes moelleuses, elle a les cheveux ultracourts et un sourire qui en dit long. D’emblée, elle m’annonce que sa fille Simone viendra luncher, et que sa mère, venue de Victoriaville pour elle, est déjà là. «Tu vas me voir dans mon quotidien!» lance-t-elle de la cuisine, où elle fait infuser de la tisane, tandis que je m’installe au salon et que je fais connaissance avec Marcel, son lapin nain tout noir.

Pendant les deux bonnes heures qui suivront, elle se livrera sans flafla. La femme laisse alors momentanément en suspens la comédienne qui a fait les beaux jours de nombreuses téléséries, dont Mauvais karma, Toi & moi et L’Échappée, et qui a brillé au grand écran notamment dans Cheech, Frissons des collines et Embrasse-moi comme tu m’aimes.

Dès qu’on se retrouve côte à côte sur l’élégant canapé, on entre tout naturellement dans le vif du sujet: le cancer, qu’elle nommera rarement par son nom. «Quand tu passes par là, tu apprends de quel bois tu te chauffes. Ce que j’ai trouvé en moi, c’est une grande résilience», dit-elle, en sirotant sa tisane au fenouil. «T’sé quand t’es couchée, avec le mal de cœur, plus de cheveux, plus de cils, plus rien et que t’es veg, t’as des prises de conscience. Le temps est vraiment différent quand t’es malade. Les minutes semblent des heures. Mais même si c’est pénible, c’est peut-être une bénédiction: t’es obligée de t’arrêter. De regarder ta vie. Et de te regarder…»

Anick marque une pause. «Y a des jours où je me suis roulée en boule. Où j’ai braillé ma vie. C’était atroce. Mais à travers ça, dit-elle, l’œil pétillant, il y a eu beaucoup de rires et de moments d’humour, surtout avec Simone [sa fille de 12 ans]. On a réussi à extirper le noir de la situation. Je te dirais aussi qu’à partir du moment où j’ai sauté dans le train [des traitements], j’ai accepté ce qui m’arrivait. Sans me sentir victime ni colérique. La colère peut être une belle émotion. Elle peut te donner de l’énergie, mais il faut qu’elle cède place à autre chose», raconte-t-elle, juste au moment où sa fille rentre en trombe de l’école.

Les mots pour le dire

Lors de son passage remarqué à Tout le monde en parle, le 20 janvier dernier, Anick a farouchement insisté pour qu’on ne lui parle pas de «son cancer». D’abord, parce qu’il ne lui appartient pas. Et ensuite, pour qu’on ne la qualifie pas «de guerrière, de courageuse ou de battante», puisque, comme elle me le confesse aujourd’hui, elle n’a rien combattu du tout. «J’ai fait ce qu’on m’a dit de faire pour sauver ma vie. C’est tout!», assène-t-elle comme une évidence.

Ce qui ne l’a pas empêchée de poser des questions, comme lorsqu’on lui a fortement recommandé de se soumettre à des traitements de radio puis de chimio. «J’ai demandé: “Pourquoi je ferais ça, moi?” – surtout que la double mastectomie avait enlevé toute trace de cancer. Quand j’ai compris que j’avais tout de même des risques élevés de récidive, je m’en suis remise à l’expertise des médecins. Il n’était pas question que je revive ça dans deux ans!»

Résultat? «Je suis guérie. En-tiè-re-ment gué-rie!» se réjouit-elle. «Et à Noël prochain, le temps que mes tissus retrouvent leur élasticité, j’aurai des beaux seins neufs!»

Bien entendu, il n’y a pas que sa poitrine qui a changé. Elle aussi. «Avant le tsunami, les choses n’allaient pas comme je voulais. Je sentais que quelque chose se préparait, raconte-t-elle en pointant son ventre, mais je ne pensais jamais que ce serait la maladie…  Là, j’suis tellement plus à la même place. Je ne suis plus la même fille!» Ce à quoi acquiesce sa mère, étonnée d’avoir à prendre part à la conversation: «Anick est plus intérieure, moins fofolle qu’avant. Elle a une grande force. Ce qu’elle a vécu l’a transformée. J’ai eu peur pour elle, mais plus maintenant. Elle est guérie et c’est une grande libération!» chuchote celle qui avoue avoir prié pour sa fille.

«Moi aussi, je l’ai fait, révèle Anick. Je crois en une force supérieure qui nous dépasse», soutient-elle avant de revenir à sa vie professionnelle. «S’il y a quelque chose de bon dans tout ça, c’est que je n’exercerai plus mon beau métier de la même façon. Je vais lancer mes projets au lieu d’attendre [qu’on m’en propose]. Je suis sereine, car j’ai l’impression que je vais vraiment être entendue!» s’enthousiasme-t-elle, touchée par la profonde affection que le grand public et les gens du milieu lui ont manifestée.

Et que dire de ses «24 fées» que sont ses amies (dont plusieurs comédiennes), sa mère, sa fille et sa sœur qui l’ont entourée sans relâche depuis le jour où elle a annoncé la triste nouvelle? «Je n’ai pas de mots tellement leur amour sincère me dépasse. Elles m’ont portée avec une telle force! Elles avaient le visage de l’empathie…», raconte-t-elle avec émotion.

La solidarité féminine dans ce qu’elle a de plus beau, quoi. Et dont Anick a tiré une grande leçon de vie, celle d’apprendre à demander et à recevoir de l’aide. «J’en demandais jamais. Mais là, j’ai pas eu le choix. Et puis, j’ai appris à dire merci pour l’aide qu’on m’offrait, car j’en avais vraiment besoin!»

Qu’a-t-elle envie de dire à celles qui n’ont peut-être pas autant d’alliées autour d’elles? «Tu peux en avoir juste deux et elles seront là pour toi. Tu n’es jamais seule. L’important, c’est de ne pas refuser la main qu’on te tend!» C’est d’ailleurs une partie du message qu’elle a livré aux jeunes qui l’ont élue – à son ahurissement total – Personnalité la plus inspirante de l’année lors de la Soirée MAMMOUTH 2018, diffusée à Télé-Québec en décembre dernier. À cette occasion, elle les a aussi invités à se servir de leurs peurs comme objet de création pour mieux les surmonter. «C’est ce que j’ai fait. Écrire m’a toujours fait un bien fou!»

Curieuse, je lui demande si sa fille a lu ses chroniques parues dans URBANIA. «Pantoute! Elle ne voulait rien savoir du cancer.» Une réaction tout à fait normale selon Anick: «Elle m’a vue dans tous mes états, sauf les plus douloureux. C’est elle qui me connaît le mieux. Son insouciance m’a vraiment aidée. Elle faisait des blagues, des pitreries. Ça me changeait les idées! Mes fées prenaient soin de moi. Et Simone, elle, vivait juste la vie avec moi, et c’était formidable!» Anick se souvient entre autres d’un après-midi magique à son chalet: «On était toutes les deux dans le canot. Comme je ne pouvais pas du tout m’exposer au soleil, j’avais mis un grand chapeau. Simone m’avait recouverte de draps de la tête aux pieds, avant de pagayer doucement, assise devant moi. Toutes les deux, on n’a jamais cessé d’avancer…»

Œuvres utiles

À l’instar de sa fille, Anick brûle de tourner à jamais le dos à tout ce qui concerne de près ou de loin le fichu crabe. Mais voilà, elle a délibérément pris la parole et compte bien porter son message jusqu’au bout. Elle lancera ainsi un recueil de ses chroniques déjà publiées. Enrichi de photos et de textes inédits, il sera distribué gratuitement dans les centres d’oncologie partout au Québec et une partie des profits de la vente au grand public sera versée à la Fondation québécoise du cancer. «C’étaient mes deux conditions!» précise celle qui se consacre également à l’écriture et à la réalisation d’un documentaire sur la mastectomie. «C’est un sujet encore tabou dans nos sociétés. Quand j’ai eu à subir la mienne, j’aurais voulu voir, pas juste lire, ce qui se passait à toutes les étapes pour être renseignée et rassurée. C’est ce que je compte faire avec ce guide de survie en images, car je veux tout montrer! C’est ma façon de faire œuvre utile. Après, j’ai l’intention de garder ma vie pour moi. Et de revenir à la fiction, que ce soit par le jeu ou la réalisation.»

Déjà, la comédienne a repris le tournage de L’Échappée, la populaire télésérie où elle incarne Noémie Francoeur, la directrice (suspendue) du Centre jeunesse qui a donné son nom à l’émission. «On l’avait quittée déprimée et on la retrouvera en septembre, après un voyage au Costa Rica, où elle a vécu beaucoup, beaucoup de choses!» Bien qu’Anick ait du plaisir à retrouver son rôle, elle ne cache pas son envie d’élargir ses horizons: «J’ai soif de personnages flyés, colorés. Je veux baigner dans des univers qui sortent de l’ordinaire. Je suis vraiment prête pour ça… et je sens que la suite sera formidable!» Dans la foulée, elle consacrera du temps au resto Le Mam’zelle Pub, qu’elle a ouvert il y a cinq ans avec sa sœur Roxane, à Magog. «Je suis une gourmande! dit-elle. J’adore élaborer les menus et la carte des vins! Je vais continuer à me faire plaisir.»

Bonne vivante et… grande amoureuse? suis-je tentée de lui demander, alors que sa fille lunche joyeusement avec sa grand-mère. «Je n’ai personne dans ma vie, répond Anick. En ce qui concerne l’après [elle fait ici allusion à sa prochaine reconstruction mammaire], c’est tellement intime! C’est comme le dernier tabou…», souffle-t-elle, hésitante. «J’ai fait le deuil de mes seins. J’avais une belle poitrine, mais elle était malade. Il fallait qu’elle s’en aille. Maintenant, ça fait partie de moi. Et le prochain amoureux qui entrera dans ma vie devra faire preuve de beaucoup d’humour, de tendresse et d’humanité. Car moi, j’ai accepté tout ce qui m’est arrivé. Je me sens toujours aussi féminine. Et le plus important, c’est que je suis vivante. Et je veux l’être encore longtemps!»

 

SES ACTUS

Le 10 avril, Anick lancera le recueil de ses chroniques parues dans URBANIA et sera de retour dans la télésérie L’Échappée, diffusée à TVA, dès septembre prochain.

Photo: Andréanne Gauthier / Stylisme: Jenn Finkelstein.

Cet article est paru dans le magazine VÉRO printemps 2019. Abonnez-vous ici.

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  1. Danielle Manseau dit :

    Merci pour cette façon d aborder votre histoire ,moi je fais un documentaire présentement sur le cancer du sein
    Moi j ai eu l ablation d un sein avec reconstruction immédiate DIEP 9h en salle d opération etc .j aimerais bien le jumeler avec ton documentaire qui est différent du mien ,si ça vous intéresse vous avez mon adresse email merci .
    Félicitation pour ce que tu fais .

  2. Guylaine Lessard dit :

    Merci, vous êtes mon inspiration. Je vais rester la préposée aux bénéficiaires que je suis. Je veux marché dans votre mirage. Mais dans mon métier et ma vie. Merci, merci, merci.

  3. Carole Roy dit :

    Après avoir eu 2 cancers, je peux dire que vous êtes la première personne qui m’a donné les mots que je ne pouvais trouver pour exprimer ce que je ressentais avant pendant et après la chimio et la radio. Ça me réconforte tellement de vous lire et de vous voir à différentes émissions à la télé. Ne jamais abdiquer. Merci pour tout! Xx

  4. Christine Charade dit :

    J’adore cette femme!

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