Entrevue avec Mélissa Désormeaux-Poulin

Entrevue avec Mélissa Désormeaux-Poulin
03 Nov 2014 par Danielle Stanton
Catégories : Oser être soi
Icon

En un battement de cils, on peut entrevoir toute l’intériorité de la comédienne. Une vue imprenable sur un esprit libre et engagé, naturel et glamour, léger et lucide. Regards croisés.

Entrevue avec Mélissa Désormeaux-PoulinCertaines personnes vous irritent dès la première seconde. D’autres vous laissent indifférents. Seules quelques-unes entrent directement dans la catégorie «ce-doit-être-vraiment-bien-de-l’avoir-comme-amie»: Mélissa Désormeaux-Poulin fait partie de ce groupe sélect.

Son écoute – sa conscience de l’autre, comme elle dit – n’est pas le moindre de ses charmes: le nombre de questions qu’elle m’a posées durant l’entrevue! Sa spontanéité, son sens de l’autodérision, sa soif d’honnêteté et sa façon unique de se corriger aux deux minutes («Voyons, pourquoi je dis ça?», «Ah non, je parle encore de ce truc!»…) achèvent de rendre la comédienne de 33 ans irrésistiblement sympathique!

Elle assume son «côté girly», elle «adore la mode». Mais c’est sans artifice aucun que Mélissa Désormeaux-Poulin s’avance à l’écran comme dans l’existence. Toute jeune, elle a entendu l’actrice Micheline Lanctôt affirmer que les acteurs devaient «jouer sans jamais être dans la coquetterie ». «J’ai retenu: quand on se regarde jouer, on reste à côté de la vérité.»

Sans fard, Mélissa l’est aussi au sens littéral. «Je ne me maquille pas. Je veux pouvoir me frotter les yeux sans craindre les dégâts. Tant pis, les personnes qui me croisent voient ma face telle qu’elle est.» Soit un joli minois en tous points identique à la bette de la fillette qui nous vantait les délices des céréales Magic Crunch dans une pub il y a (déjà!) 25 ans.

Avec les yeux de l’âme

Physique ultradélicat («Je surveille ma ligne, mais surtout ma santé», dit Mélissa, qu’on surnomme Miss Salade), jupette dansante noire, t-shirt cool… Quand on regarde l’interprète de Lou Gauthier, la nouvelle prof star de 30 vies, on se dit qu’elle a l’air à peine plus âgée que ses élèves! Puis on se ravise. Parce qu’il y a ces yeux-là.

La profondeur du regard vert de Mélissa contredit sa candeur, crée une certaine ambiguïté. Même quand elle rit aux éclats, son regard distille le mystère. Des yeux sur mesure pour traduire l’émotion à haute densité. On y a décelé l’amour viscéral de Sophie pour sa soeur dans Gabrielle (un rôle qui a valu à Mélissa le Jutra de la meilleure actrice de soutien en 2014). Et surtout, on y a lu toute la tragique gravité du monde dans Incendies. Le film qui a fait basculer la carrière de la comédienne.

Pour elle, c’est clair, il y a un avant (Les héritiers Duval, La promesse, Dédé, à travers les brumes…) et un après Incendies. En la choisissant pour être sa Jeanne Marwan, Denis Villeneuve a changé sa vie. «C’est comme si, tout à coup, après toutes ces années, on me faisait enfin confiance.»

«J’ai gravi les marches tranquillement, et c’était bien ainsi.» Mais cette heure de gloire dont on rêve tous, Mélissa l’attendait. Elle est arrivée. On la retrouve dans 30 vies, en prof de géographie, dans Mensonges (AddikTV), en actrice porno, et dans Ces gars-là (V), en attachante amoureuse. De plus, Mélissa jouera fort probablement dans quelques films (en attente de financement) dont on devrait entendre parler sous peu. Vous pouvez compter sur cette boule d’énergie au regard de braise pour vivre l’expérience à fond.

Regard curieux

Intense, Mélissa? «Très intense! Dans la joie, dans la peine, tout le temps. Les conversations superficielles m’agacent, j’aime aller à l’essentiel. Tellement que, parfois, je me rappelle à l’ordre: “Wo là, Mélissa, du calme, laisse les gens se dévoiler à leur rythme.”» Ce bouillonnement intérieur qui l’habite, elle l’évacue dans la danse, sous toutes ses formes. Comment oublier son incroyable numéro de gumboot dans Dédé… «Ces temps-ci, je fais de la danse aérobique, pour combiner rythme et conditionnement physique. Méditer pour me relaxer? Peut-être un jour mais, pour le moment, quand je veux me recentrer, j’ai plutôt besoin de “m’exploser”!» Ou d’aller se promener dans une parfumerie. «C’est ma thérapie. Je décortique les odeurs, comme d’autres les vins.»

Son air pur est trompeur, Mélissa est complexe. Elle vit à la campagne (à Chambly), mais elle ne jure que par le bruit des villes. Et c’est quand ça déménage salement qu’elle tripe! Dr. Dre, Snoop Dogg et autres icônes de gangsta rap l’allument. «Non-respect des femmes, violence… Le discours qui sous-tend ce courant est débile, mais le beat reste irrésistible; à mes oreilles, ça sonne presque comme un opéra.»

Mélissa aime être là où on ne l’attend pas. Revendeuse de drogue (Grande Ourse), hystérique notoire (Il était une fois dans le trouble), inquiétante jeune femme (Les rescapés)… La comédienne est ravie de ne pas être «abonnée aux rôles plates». Et exulte quand elle creuse les zones floues du genre humain.

La fine ligne qui sépare l’équilibre de la folie la fascine. «Mon personnage dans Mensonges est un bon exemple. Avec elle, on ne sait jamais si on est dans le vrai ou dans la fabulation.» Elle rêve d’incarner un jour une borderline, une maniacodépressive, voire une tueuse en série. «Pour comprendre ce qui se passe dans ces cerveaux-là.» Jouer une nomade sans attache, comme Lou dans 30 vies, la séduit aussi. «Tous ces rôles “à la marge”, c’est mon équilibre. J’ai un fort besoin de stabilité au quotidien. Mon travail me permet de m’éclater et de vivre tous les excès, mais sans rien mettre en péril.»

Vision à long terme

Ce «rien», c’est toute sa vie. C’est Léa (8 ans), Florence (18 mois) et son amoureux – gestionnaire dans le secteur bancaire –, avec qui elle est en couple depuis 18 ans. «Oups! J’avais décidé de ne plus mentionner ce chiffre… (soupir) Parce que je suis un peu tannée que les gens s’attardent sur cette durée. On s’est connus jeunes, on est encore super en amour, et je suis très heureuse, point. Dans ma tête, c’est im-pos-si-ble qu’on se sépare. Si ça arrive, je vais capoter!» (grand rire)

Va pour la stabilité. Tout de même. Si celle qui a grandi sur le Plateau-Mont-Royal («le Plateau pas hot à l’époque») a quitté père (Jean Désormeaux, professeur de français), mère (Micheline Poulin, conseillère en communication), frère et soeur (elle est l’aînée de trois enfants) à 17 ans pour aller vivre en appartement, c’est un peu par goût de l’aventure, non? «Non. J’étais prête, c’est tout.»

Et comment! Mélissa menait déjà sa barque à cinq ans. C’est l’âge où elle a abordé elle-même un recruteur d’une agence de casting, qui était venu repérer d’éventuelles candidates dans son cours de danse, pour lui dire que, oui, elle, Mélissa Désormeaux-Poulin, elle aimerait bien ça, faire de la télé! «Je n’avais aucune gêne! (rires) Deux jours plus tard, quelqu’un a appelé mes parents éberlués pour leur dire que j’étais convoquée en audition.» Sa carrière était lancée.

«Fais pas ton coq!» l’avertissaient dans la cour d’école des enfants qui prenaient ombrage de son succès. Mélissa a vite appris à faire profil bas. Pourtant, sa vie d’artiste n’était pas toujours une partie de plaisir: jouer la comédie n’est pas un jeu. «On doit performer. C’est beaucoup de pression pour de petites épaules. Si je suis une comédienne disciplinée, ce n’est pas un hasard.»

Tout laisser tomber ne lui a toutefois jamais traversé l’esprit. «Ce métier, je l’ai dans la peau. À 70 ans, je pourrai m’arrêter, pas avant.» Elle a terminé son cégep. «Mon père aurait aimé que j’aille à l’université, je crois», dit-elle, un voile de regret dans la voix en pensant à celui qui est décédé en 2010 à 57 ans. «Mon amie la comédienne Élyse Aussant (Unité 9) est aussi peintre, enchaîne Mélissa. Quelques semaines avant la mort de mon père, elle m’a offert sans le savoir une toile prémonitoire: on y voyait un homme s’en aller dans un halo de lumière. Étrange, non?» Quelques anges passent…

Vue sur les autres

Changeons d’atmosphère. S’inscrire à une école de théâtre ne l’a jamais titillée? «Oui. À 27 ans, j’ai fait une demande à l’École nationale de théâtre. Ça n’a pas fonctionné. Ai-je fait le maximum pour entrer? Peut-être pas.» La perspective d’être avec le même groupe quatre années durant effrayait un peu la jeune femme, qui avait l’habitude de changer d’équipe et qui trouvait son «bonheur en découvrant chaque fois de nouvelles personnes». Par contre, appartenir à une cohorte de comédiens lui aurait plu. «Mais j’ai fini par me construire mes propres “familles” dans le milieu, au fil des rencontres.»

Du lot, celle avec Denis Villeneuve a été sans conteste la plus marquante. «Denis est un grand homme. Un génie. Il m’a appris à me “connecter” à mon intériorité. Je lui dois énormément.»

Elle espère connaître un jour d’aussi beaux rendez-vous avec d’autres réalisateurs, comme Todd Solondz (Happiness) ou Darren Aronofsky (Black Swan). Déjà, dans le sillage d’Incendies, elle a joué dans Hors les murs sous la direction du Belge David Lambert, production qui l’a conduite à Cannes en 2012 (sélection Semaine de la critique). Mais ces moments magiques passés, présents ou à venir ne vont pas sans contrepartie: arriver à concilier travail et famille.

Cet automne, Mélissa sera pour ainsi dire absente de la maison. «Je devrai faire des deuils; ma petite Florence fera des apprentissages sans moi. Je suis déchirée, c’est sûr, comme toutes les mères qui travaillent», dit-elle, les larmes aux yeux. «Mais si je suis frustrée parce que je ne peux pas pratiquer mon métier, ce ne sera mieux pour personne.» Être une femme en 2014, c’est vouloir être libre, avoir des enfants et tout accomplir à la fois, observe Mélissa. «Être un homme? Exactement la même chose. Forcément, c’est du stock.»

Son homme à elle prendra la direction de la maisonnée durant cette période d’effervescence. «Il sait que c’est maintenant que ça se passe pour moi. Alors, il m’encourage: “Vas-y, go!” Il m’appuie totalement.»

Quand on demande à Mélissa qui elle admire comme actrice, elle nomme celle qui prête ses traits à Carrie dans la série Homeland, Claire Danes. «Pour son intensité et pour son parcours. Elle a commencé vraiment jeune, et la reconnaissance a mis un certain temps à venir. Même qu’à un moment elle s’était presque résignée à faire autre chose. J’ai pleuré en lisant son histoire. C’est peut-être prétentieux de dire ça mais, oui, je m’identifie un peu à elle…» Prétentieux? Rien dans la personnalité de Mélissa ne souffre de prétention.

Celle qui lui inspire la plus belle leçon de vie, par contre, c’est l’héroïne de Gabrielle. «Gabrielle [Marion-Rivard] n’a aucun filtre. C’est magnifique. Je trouve qu’en vieillissant on s’éteint; on veut entrer dans le moule, se conformer. On n’est pas obligé! Qui a décrété qu’on devait agir ainsi?»

Aucune crainte, le feu qui la consume n’est pas près de s’éteindre. Une ardeur séduisante: plus on connaît la comédienne Mélissa Désormeaux-Poulin, plus on a envie de voir la vie défiler à travers ses yeux. Et quels yeux…

Photo: Carl Lessard / Assistant-photographe: Stéphane Losq / Stylisme: Marieclaire Martinez (judy inc.) / Mise en beauté: gérald bélanger (judy inc.), avec les produits capillaires tresemmé.

Vous pouvez consulter la version intégrale de cet article dans le cinquième numéro de Véro magazine, à la page 35, avec le titre « T’as de beaux yeux ». Le magazine est disponible en kiosque et en version iPad.



Catégories : Oser être soi
0 Masquer les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ajouter un commentaire

Magazine Véro

S'abonner au magazine