Guylaine Guay: mère capitaine

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04 Mai 2021 par Guylaine Guay
Catégories : MSN / Oser être soi / Véro-Article
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«L’atypie de mes êtres aimés est ma force tranquille. Mon moteur. Comme un billet signé par le médecin pour ne pas suivre le cours d’une vie “normale”.»

Je suis une donneuse de bain. Une faiseuse de grilled-cheese. Une architecte de routines quotidiennes. Une régleuse de problèmes. Une enleveuse d’échardes. Une administratrice de vitamines en tous genres. Une preneuse de rendez-vous. Une distributrice de smoothies verts que personne n’aime. Une cuisinière de pas grand-chose et d’absolu. Une bonne oreille, une main à la pâte, un cœur aimant. Une mère. Guide maternel et spirituel de deux jeunes adultes autistes à barbe ainsi qu’épouse d’un prince bipolaire.

Du lit familial, je suis mère contour.

Devant l’ampleur de la tâche, je pourrais prendre mes jambes à mon cou mais je persiste et j’aime. Les petits gestes et minuscules victoires sont mon carburant. Ceux qu’on ne voit qu’avec la loupe de l’âme. Le berlingot de lait que mon chum place bien en vue dans le frigo pour que je n’aie pas à le chercher le lendemain matin quand je fais le lunch de Clovis. Le bec sur le front que mon Léo me donne une fois par année pour une raison que j’ignore (c’est pas un colleux, mon Léo).

Mon Clovis qui, même avec ses 6 pieds, vient se blottir contre moi dans mon lit et m’offre une tirade de son langage bien à lui en guise de «je t’aime» (c’est tout un colleux, mon Clovis). L’atypie de mes êtres aimés est ma force tranquille. Mon moteur. Comme un billet signé par le médecin pour ne pas suivre le cours d’une vie «normale». Ma belle excuse pour continuer à être libre malgré toutes les contraintes de cette existence singulière. Et me trouver chanceuse. Chanceuse que mon mari fasse de nous sa priorité. Chanceuse d’avoir compris les «je t’aime» sans jamais les entendre. Chanceuse de pouvoir vous l’écrire. Chanceuse d’être née comme je suis. Chanceuse d’être chanceuse.

Je me souviens d’une fois, il y a longtemps, mon Léo et moi avions été invités à une exposition sur le Titanic. Léo était fasciné par l’histoire du Titanic. À l’entrée, un guide nous a remis une carte d’embarquement sur laquelle figurait le nom d’une personne qui avait vraiment fait le voyage sur ce navire. Sur ma carte, le nom d’un homme anglais, un journaliste d’une quarantaine d’années qui avait survécu au naufrage. Sur la carte de mon Léo, le nom d’une jeune mère de famille irlandaise accompagnée de ses trois enfants de deux, quatre et six ans, pour qui c’était le premier long périple en mer. Ils ont péri tous les quatre. Pendant des mois, mon Léo, toujours dans la peau de son personnage, a été obsédé par ce drame et se demandait comment il aurait pu sauver «ses» enfants. Oui, Léo est intense.

Quand j’ai accepté ma mission maternelle, on m’a remis une carte d’embarquement sur laquelle il n’y a pas de destination inscrite. Pas plus que de mention du destin des passagers. Mais j’ai bien l’intention d’emmener tout le monde à bon port. Quelquefois, les vagues me donnent le mal de mère, mais j’ai toujours des Gravol de ténacité dans ma besace.

Je lève ma casquette de capitaine à toutes celles qui sont dans le même bateau.

Que votre printemps soit doux.

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Photo: Andréanne Gauthier



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