Il était une fois les contes de fées

Il était une fois, les contes de fées
29 Oct 2014 par Ève Déziel
Catégories : Oser être soi
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Les contes de fées ne sont pas pour les enfants. Ils sont destinés aux adultes qui ont du mal à grandir.

Le petit poucetJ’ai neuf ans. Tous les contes de fées me troublent ou me font peur. Le seul qui m’est supportable est Cendrillon.

Sans doute parce que la méchanceté dont la jeune fille est victime finit par finir, son prince charmant ayant la présence d’esprit de l’amener vivre loin de la jalousie de trois folles finies.

Je n’apprécie pas non plus Le Petit Chaperon rouge. Évidemment, je crains le «grand méchant loup», mais je suis davantage effrayée par l’inconscience d’une mère qui envoie son enfant seule dans un bois. Pourquoi jeter sa fillette dans la gueule d’un prédateur? Pourquoi s’assurer que l’innocente ne passera pas inaperçue en la revêtant de pied en cap d’un vêtement rouge sang? Pourquoi ne pas l’accompagner? Aucun adulte ne répond à mes questions.

Mais le conte le plus terrorisant, celui qui me chavire à tous coups, c’est Le Petit Poucet. Un rappel pour ceux et celles qui ignorent l’épopée. «Il était une fois une famille très pauvre, composée de sept enfants dont on ne sait pas grand-chose, issus de parents totalement irresponsables. N’ayant plus rien à manger, incapables de regarder les corps émaciés de leur progéniture, le père et la mère décident en secret de perdre leurs petits en forêt.

Mais le plus jeune des enfants, le plus futé et sans doute le plus indiscret, a tout entendu. La veille de la funeste promenade, il remplit ses poches de cailloux dans le but de les laisser tomber un à un derrière lui pour retracer le chemin de sa maison.»

Je n’en reviens pas! Je suis bouche bée. Ça existe, des parents qui abandonnent des enfants en pleine forêt sans leur offrir d’abord un passage chez les scouts? Ont-ils pensé les laisser sur le parvis d’une église, dans la cour d’un orphelinat ou sur une route passante? Ont-ils réalisé que leurs enfants auraient alors la chance d’être secourus par des citoyens compatissants? Pourquoi ne pas les confier à des membres éloignés de la famille?

Mais le père et la mère du Petit Poucet ne sont pas des sanscoeur, oh que non! L’auteur écrit ceci: «C’est le coeur brisé que les parents rentrèrent seuls ce soir-là, l’âme rongée par le remords.» Là encore, j’ai neuf ans et je suis toujours sans mot! S’ils aiment tant leurs jeunes enfants, comment peuvent-ils les laisser à eux-mêmes? Si les parents du Petit Poucet éprouvent tant de regrets, pourquoi ne courent-ils pas à leur recherche? Vous vous souvenez de la suite? La Providence leur donne la chance inouïe de réparer l’erreur de leur vie! Grâce aux cailloux, le Petit Poucet et sa fratrie rentrent sains et saufs au bercail. Les parents sont fous de joie, et tout le monde dort bien ce soir-là.

L’histoire aurait dû se terminer là.

Mais quelques pages plus loin… le cauchemar recommence!

Cette fois-ci, le Petit Poucet n’a pas eu le temps d’amasserces précieux cailloux. Il sacrifie son maigre morceau de pain. En route vers nulle part, le coeur en miettes, le pouce et l’index réunis derrière son dos, il laisse tomber de minuscules fragments de mie sèche. Derrière lui, à son insu, deux oiseaux, deux vraies têtes de linotte, picorent tout le pain avec l’énergie du désespoir.

Les parents se poussent. Le Petit Poucet ne retrouve plus son chemin. Pas tout de suite, du moins. Il devra affronter un ogre, voler des bottes de sept lieues, déposer une fortune sur le tablier de sa mère avant de trouver enfin la paix d’esprit.

À l’époque, j’en voulais à mort à ces parents mais, avec le temps, c’est l’attitude du fils qui me trouble. Pourquoi vouloir à tout prix retourner vers des êtres qui nous blessent à répétition? La forêt est symbolique. On peut se sentir abandonné dans une maison pleine.

Tous les enfants du monde croient que c’est leur faute si leurs parents sont malheureux. Alors, ils cherchent éternellement à se racheter. C’est ce que le Petit Poucet fait. Sans petits, ses parents survivent; en mettant des enfants au monde, ils crèvent de faim. Le message est clair. Nous vous aimons mais, malheureusement, vous nous affamez. Alors, dehors!

En partageant sa fortune avec ses parents, le héros s’assure de ne plus jamais être trahi. C’est si complexe, les contes de fées. Le drame du Petit Poucet est profond, profond comme la vie. Moi, sa lointaine descendante, je cherche aussi ma maison. Je retourne vers des êtres (et je me remets parfois dans des situations) qui me blessent à répétition, dans l’impossible but de réparer la relation. Tout pour ne pas rompre. Du moins, pas comme ça, pas tout de suite. Pas avant d’avoir entendu ou murmuré «pardon».

J’ai mis cinq décennies à comprendre qui je suis. J’apprends enfin à faire des deuils, à envisager l’avenir. Demain, je le sens, je bénirai les oiseaux qui nous soulagent de ces miettes d’amour, de ces retours en arrière qui ne mènent nulle part. Demain, j’abandonnerai ma belle vieille blessure d’abandon. «À trop chérir ses plaies, on ne guérit jamais.» Je marcherai heureuse, libre vers la nuit des temps. Demain, je ne serai plus une enfant, j’aurai la force, la foi. Je ne partirai plus en courant quand on me chuchotera ces mots si bouleversants: «Je suis là pour toi.»

Moi, héritière du Petit Poucet, je sortirai enfin de mes bottes les derniers cailloux de mon enfance, et je ferai, en riant, des ricochets sur la rivière dansante.

Vous pouvez consulter la version intégrale de cet article dans le cinquième numéro de Véro magazine, à la page 40, avec le titre « Il était une fois ». Le magazine est disponible en kiosque et en version iPad.



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  1. Louisette Lachance dit :

    J’aime les contes depuis toujours. C’est une passion

  2. Pascale T. dit :

    Wow! Quelle plume, c’est si bien dit et tellement vrai. Bravo!

  3. Suzanne Cloutier dit :

    Elle a l’écriture d’un ange, merci!

  4. Lucie Sansoucy dit :

    Elle écrit tellement bien qu’a chaque fois elle me fait vivre un moment de bonheur , de peurs ou de peine…Elle écrit tellement bien que les images se dessinent devant moi!!!

    Est-ce qu’elle a un blog ou je pourrais en lire plus???? un livre???

    Eve Deziel tu es une fée en écriture, j’adore te lire et j ai hâte a chaque sortie des magazines Vero de te lire

  5. Linda Robitaille dit :

    Je crois, qu’aussi sombre peut paraître ces histoires, elles nous ont été bénéfiques, selon moi ces légendes font encore parties de nos vies, écrites, elles ont étés et sont encore des repères au niveau de la confiance, une certaine force devant ce que la vie nous offre parfois, ou une orientation quelconque, soit de la débrouillardise pour d’aucuns ( Le petit Poucet). La révélation d’une relation jalousive et malsaine qui nous empoisonne l’esprit, jusqu’à s’en dormir comme (Blanche neige) ou bien trouver l’homme de sa vie avec, juste un soulier perdu qui FIT avec ton pied… wow !!! Voilà une expression qui prend tout son sens… Trouve le mec avec qui tu vas prendre ton pied , un jour il se poussera sur son cheval blanc, par la suite certaines personnes de ton entourage t’empoisonnerons l’esprit jusqu’à t’endormir, ton problème sera si grand que les gens autour te sembleras si petits mais tellement aidants (Cendrillon). Alors la vie aura l’air de reprendre un sens comme les aiguilles d’une horloge lorsqu’un jour, tout en gambadant sur un chemin bien défini et connu plus les recommandation d,une mère, se prête à un être malveillant, tu seras le mouton dans la gueule du loup, de part ton innocence et ta loyauté et la confiance que tu lui aura donné il te feras dévier de ton chemin malgré toutes les recommandations qui t’était recommandées. En sommes, toutes les les époques et les étapes de vie ont une histoire dont les références sont encore au goût du jour.Une sorte d’éducation, Je lève bien haut mon chapeau à ces grands visionnaires, car même à 50 ans, ce sont encore des références dont je me sert.

  6. nicole jeanson dit :

    il est vrai que les contre de notre enfance sont assez terrible quand on les relis aujourd’hui mais a l’epoque je dois avouer que je les aimais bien ,je devais etre choyer sans le savoir car il ne m’ont jamais fais peur cela ne fesais que me rendre triste .

  7. Marie Kim dit :

    Ayant un fils de quatre ans, nous sommes passés par ces contes et horreur dans Hansel et Gretel quand la mère ordonne au père de les abandonner … pas mal la même sauce que le Petit Poucet, j’en conclue. Nous avons fait un excellent exercice mon fils et moi ; nous l’avons recomposé. Car après tout, une véritable mère n’abandonnerait jamais ses enfants 😉 S’entends

  8. Danielle Castonguay dit :

    En lisant ce texte, je me suis dit WOW! Il y a tellement de vérité, cela nous fait prendre conscience et devenir de meilleurs parents.
    Merci

  9. carinafortin dit :

    Ce n’est pas vraiment quelque chose qui me rejoint, ,,,,

  10. Grand papa Yves dit :

    Chère Véro que de douleur dans ce texte, j’ai une bonne pensée pour toi je suis certain que Louis et tes supers enfants vont te comblé.

  11. Denise Brisebois dit :

    Magnifique !!!
    J’adore !!!
    Me touche beaucoup.
    Moi qui est sur le pas de la porte d’une septième décennies, je ne peux pas vraiment dire que je comprends qui je suis.
    Ève Déziel Merci !!!!
    <3

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