Ingrid St-Pierre: Saint Joseph sous les muguets

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09 Déc 2019 par Ingrid St-Pierre
Catégories : Oser être soi / Véro-Article
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«La durée de vie du bouleau de Noël chez ma grand-mère était très longue et prospère. Elle entamait la décoration de son œuvre d’art au tout début du mois de décembre et ne finissait jamais vraiment de le magnifier.»

Le sien était laqué de blanc et d’or. Minutieusement peint en aérosol. C’était un arbre parfait, de type bouleau blanc, superbement équi­libré en branches et en tronc. Légèrement aérien, délicat, fourni à la cime et juste assez robuste au pied. Elle l’avait savam­ment choisi pour qu’il trône fièrement au salon durant toute la période des festivités.

Il faut dire que la durée de vie du bouleau de Noël chez ma grand­-mère était très longue et prospère. Elle entamait la décoration de son œuvre d’art au tout début du mois de décembre et ne finissait jamais vraiment de le magnifier. Elle le peaufinait divinement, y nouait quelques rubans de satin, quelques étoiles dorées, quelques pères Noël filiformes ici et là. Elle recouvrait soigneusement la base de l’arbre d’un immense tapis de mousse emmitouflant sa petite crèche en bois. Elle y disposait ensuite délicatement ses figurines saintes en porcelaine. Son arbre lui ressemblait un peu, après tout. Droit et fier, tout en finesse, sans grande exubérance mais raffiné, particulier, lumineux. Il avait une certaine complexité, une douceur, une élégance. C’était son arbre à elle.

La tradition s’est évidemment collée aux phalanges de la génération suivante. Ma mère a bel et bien son arbre signature elle aussi. Ni un bouleau blanc ni un sapin. Elle fabrique plutôt elle­-même ses arbres de Noël avec une féerie innommable et un doigté prodigieux… au grand désespoir de mon frère qui réclame en vain chaque année «un vrai sapin de Noël normal comme dans toutes les autres familles normales». Jamais ça n’arrivera, heureu­sement. L’arbre de Noël de ma mère est parfois fait de papier mâché, parfois de plexiglas taillé, parfois de vitraux colorés. Une véritable cathédrale éphémère et luminescente prend place dans la verrière. Et si ses arbres de Noël sont des œuvres d’art, ses paquets cadeaux le sont tout autant. Recouverts de papiers recyclés multicolores, habilement enrubannés de retailles de tissus colorés, de souvenirs, de fleurs séchées du jardin, de paillettes, de fils d’or, de joailleries, de bouts de laine. L’emballage en soi est un cadeau qu’on hésite à ouvrir tant il est magnifique.

Maintenant que je suis une adulte, j’ai moi aussi mon propre arbre de Noël! Je n’ai pas encore tout à fait déterminé mon style de décoration, mais disons que je vacille entre celui de ma grand­-mère et celui de ma mère. Je définirai certainement ma signature au gré des Noëls qui passeront.

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Je conserve précieusement la boîte de décorations de ma grand­-mère. J’y replongeais, dernièrement, et à ma grande surprise, la famille sainte était incomplète: saint Joseph manquait à l’appel. Mais comment cela pouvait­-il être possible?! Avait-­il quitté le saint nid familial vers d’autres horizons?! Et puis tout à coup, je me rappelle…

Mon oncle, le frère de mon père, était tombé gravement malade un jour. Ma grand­-mère maternelle, une femme très sensible et divinement bien intentionnée, était arrivée chez moi un matin, en me disant tout bas: «Regarde dans mon sac, Ingrid. Nous allons faire un petit rituel pour aider ton oncle à guérir.»

Dans le fond de son sac à main, il était là. Le saint Joseph en porcelaine sorti de sa boîte en plein été. Il avait l’air confus sans sa crèche et sa sainte cohorte à ses côtés.

«Saint Joseph est un protecteur, Ingrid. On va faire des prières ensemble, lui coller plein de belles énergies et aller l’enterrer tout près de la maison de ton oncle. Face contre terre.»

C’est ce qu’on a fait. Mon oncle a guéri.

C’était il y a 19 ans. Je me souviens approximativement de l’endroit où nous avons enterré le saint Joseph. J’attends le printemps pour m’improviser archéo­logue de pacotilles afin de creuser la terre là où nous l’avons laissé il y a 19 ans. J’ai l’impression qu’il subsiste encore, sous le muguet, un peu de lumière, un peu d’énergie de celle qui me manque aujourd’hui. Alors peut-­être que si j’arrive à le récupérer, le petit saint Joseph en porcelaine trouvera sa place dans ma maison Noël prochain, sous mon bouleau blanc.

Ingrid St-Pierre est une auteure-compositrice-interprète. Elle est présentement en tournée après la sortie de son dernier album, Petite plage.
Pour plus d’information, on visite le site ingridstpierre.com.



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