La fibre maternelle

La fibre maternelle
02 Mai 2014 par Ève Déziel
Catégories : Oser être soi
Icon

Et si les liens mère-fille se tissaient au fil du temps?

La fibre maternelleMaman m’a mise au monde un matin de printemps. Cinquante ans plus tard, le même mois, ma mère est décédée. En me sortant de son ventre, le médecin croyait avoir coupé le cordon. Pourtant, quand on l’a mise en terre, j’ai compris qu’il était toujours là. Un fabuleux cordon fait de fils de «soi», c’est-à-dire fait de ce mélange indicible d’elle et de moi. Un cordon où s’entrecroisent, pêle-mêle, mon minuscule bracelet d’hôpital, quelques fragments de corde à linge où ont flotté mes couches de coton, les lacets de mes bottines patiemment attachées, une alvéole du nid d’abeille de ma première robe d’été, un galon cousu main à la lisière de mon uniforme scolaire.

Un fabuleux cordon fait d’élastiques de bolo, de languettes de plastique fixées au bout des poignées de mon nouveau «bicycle» et de longues réglisses rouges mâchouillées dans un escalier en colimaçon. Un cordon tissé de retailles d’enfance où se marient la dentelle d’une communiante, un noeud frisotté avec la lame d’un ciseau sur un paquet cadeau et un signet soyeux couché sur l’image de mon mets préféré dans l’encyclopédie de Jehane Benoît. Un cordon où se nichent, çà et là, quelques plumes et poils de chien, chat, canard, écureuil, âne, poney, lapin, singe ou poussin que ma mère accueillait au coeur de sa couvée. Un cordon où scintillent des mèches de ses beaux cheveux de coiffeuse, des cheveux changeant de couleur selon les saisons grâce à des mixtures magiques portant des noms sortis tout droit de Hollywood: Sunshine Sugar, Splendid Splendor, Strawberry Blonde!

Un cordon où se nouent les fils à retordre de mon adolescence: un bout de tresse en cuir cerclant jadis ma tête de pioche, ma tête heureuse de rebelle de banlieue. Quelques crins aussi car, oui, nous ruions parfois dans les brancards toutes les deux, provoquant quelques accrocs à nos coeurs à l’envers et une moue de bas qui «ravale». Mais jamais de lien rompu, toujours sa main tendue. Au bout du fil du téléphone, en toute circonstance, toujours un «Allô, ma belle fille», suivi de son rire en guirlande. Un cordon où, qui l’eût cru, s’entrelacent aussi hélas nos amours décousues. À la fin de sa vie, sa mémoire qui s’effiloche, des tubes médicaux qui lui perfusent les bras, son corps au bout du rouleau, le temps qui file, la mort qui trame.

Et puis, un matin de printemps, un long ruban humain, formé par ses six enfants, leurs conjoints, ses petits-enfants, sa soeur, ses frères, ses amis tant aimés. Un émouvant ruban vivant marchant derrière son corps libéré. Il y a tout ça dans le fabuleux cordon qui m’arrime à ma mère. Pour toujours.

Et si ce cordon n’avait ni début ni fin? Si un fil conducteur existait entre mon arrière-grand-mère, ma grand-mère, ma mère, moi et ma fille? Si c’était ça, la filiation: des décennies d’entrelacements, des siècles de liens tissés tellement serré qu’on ne sait plus ce qui appartient à qui? Et si je pouvais tirer délicatement sur un de ces liens et remonter le fil du temps, est-ce que je découvrirais de quelle étoffe étaient faites toutes celles qui m’ont précédée? À qui la main de velours, la peau de soie, le coeur de chiffon? À qui les beaux jours et les nuits de mauvais coton?

Si ce voyage était possible, j’embrasserais le visage de celle qui nous a donné en héritage le premier brin de courage. Je chérirais cette ancêtre au corps gracile qui, pour joindre les deux bouts, s’échinait dans les manufactures de textiles. Je bénirais les petits chapelets d’espoirs de toutes mes aïeules et repriserais leurs rêves cousus de fil blanc. J’éprouverais sans doute tour à tour de la colère et de la compassion devant leur attirance déconcertante pour des époux «“patchés” pleins de trous». Je découvrirais à quel point les fibres maternelles sont multiples. Les plus faibles se glissant entre les plus fortes, et les plus rêches entourant les trop douces, pour les protéger. Si je pouvais renouer ainsi avec mes aïeules, je murmurerais à l’oreille de chacune d’elles: «J’te connais comme si je t’avais “détricotée”.»

Qu’est-ce que je racontais déjà au départ? J’ai perdu le fil… Ah oui… Je parlais du cordon qui me lie à ma mère. «Un fabuleux cordon fait de fils de “soi”, c’est-à-dire fait de ce mélange indicible d’elle et de moi.» J’aurais dû écrire: «Un cordon fait d’elle, de moi et de toutes celles qui furent mères avant moi.»

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, imaginer cette lignée, ça me raccommode avec la vie.



Catégories : Oser être soi
6 Masquer les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  1. Linda Leclerc dit :

    Ah Eve… tellement bien dit… tellement ma réalité aussi. Sauf que ma mère à moi elle est encore avec nous. Et je savoure les instants avec elle crois-moi. Encore plus à lire ton billet. Merci!

  2. Louise Richer dit :

    Quel formidable billet, chère Ève! Chaque fois que je te lis, j’ai l’impression de me reconnecter à ma propre vie!

  3. Chantal dit :

    Très beau billet… mais, pour moi, ça fait juste ressortir tout ce que j’aurais souhaité et qui n’a jamais été. Une chance que je répare bien des blessures avec ma propre relation avec mon fils. Merci à la vie qui me donne cette chance…

  4. sylvie simard dit :

    Eve, tes textes sont magnifiques, toujours un plaisir de te lire, je demeurais et demeure encore où tu as passer ton enfance, j’étais dans l’autobus pour aller à l’école quand toi et tes frères et sœurs la prenait en haut de la côte caché ! Je crois que Richard est de mon âge. Tu devrais mettre tout tes textes dans un livre …..Je serais dans première acheteuse ! Je sais pas si mon commentaire se rendras à toi, mais nous de ta place d’enfance, on est fier de toi !

  5. louise desrochers dit :

    Du Eve Déziel,j,en lirais tous les jours.Merci Véro pour m’avoir fait la découvrir <3

  6. L Clement dit :

    Votre billet tellement beau et vrai ..Comme vous j ai perdu ma mère et assisté a la descente de son corps qui n`en pouvait plus et à son déces je croyait que ma peine serait soulagée ..non seulement mon inquietude….ses appels ou j`entendais son `allo mon bébé` me manquent encore..ce fameux cordon je le sens plus que jamais ….

Ajouter un commentaire
vero-18-abonnement

Magazine Véro

S'abonner au magazine