La vie en Prismacolor

La vie en Prismacolor
04 Sep 2014 par Ève Déziel
Catégories : Oser être soi
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Les rêves attendent parfois qu’on affiche nos vraies couleurs pour se révéler.

La vie en PrismacolorJ’ai sept ans, et c’est aujourd’hui ma deuxième rentrée scolaire à l’école Sainte-Jeanne-d’Arc. Soeur Marie, notre enseignante, commence en douceur: nous devons dessiner un souvenir d’été.

Au rayon des crayons de couleur, je sais déjà que le monde se divise en trois catégories: les fillettes qui dessinent avec des bouts de crayon usés, celles qui étrennent leur paquet de crayons Laurentien et les rares propriétaires d’une douzaine de Prismacolor.

Je fais partie de la deuxième, mes amies aussi, sauf Manon Dubé qui, ô surprise! sort de son sac «la» merveille.

Quelque chose en moi se chiffonne. Je ne sais pas encore que ça s’appelle «l’envie».

Mon amie Manon me souffle fièrement:

«J’ai les 72!
– 72!?!
– Oui! Pis ma mère ne veut pas que je les prête!»

Je fixe pendant de longues minutes la boîte de velours rouge… Manon reste de glace. J’insiste, je quémande: «Est-ce que je
peux les toucher, juste les toucher?»

Je ne connais pas encore la couleur de la dignité. Manon accepte en soupirant.

Pendant qu’elle esquisse les premiers traits de ses vacances à Old Orchard, j’examine un à un ses crayons classés par famille chromatique. C’est fantastique! Mon premier festival des couleurs! Sur chaque crayon, deux mots: le mauve pâle est baptisé «lavender-lavande». Je constate que le mot anglais sera le premier à disparaître dans l’aiguisoir…

En observant les dégradés de couleur, je découvre avec bonheur que le rouge peut être écarlate, carmin, magenta. Le vert: chartreuse, céladon, artichaut! Je répète ces mots, comme on roule un nouveau bonbon dans sa bouche.

Un sentiment indicible me réconcilie avec la vie: je découvre que le monde n’est pas noir ou blanc, comme les opinions tranchantes de certains adultes. Je perçois, je devine l’importance, la puissance des nuances.

Manon taille un à un les crayons dont elle a besoin, et moi, paumes réunies, je recueille les copeaux de bois clair qui tombent en boucles de son taille-crayon. Certains, ourlés d’ocre, de fuchsia, ressemblent à de minuscules robes de danseuses mexicaines; d’autres, bordés de turquoise ou d’azurin, deviennent des océans côtoyant des plages de sable fin. Chaque fois que Manon change de couleur, un nouveau spectacle prend vie au creux de mes mains. Je dépose délicatement sur ma page blanche ces fragments trop précieux pour la poubelle.

L’heure passe, nous devons présenter nos dessins devant la classe.

La grande Johanne, qui vit à côté d’une station-service, a dessiné une cour brune et grise avec ses crayons usés. Et, juste au-dessus d’une balançoire, une énorme étoile Texaco. Soeur Marie l’encourage:

«Tu es chanceuse de vivre sous une étoile. Tu peux faire un voeu chaque soir!»

Johanne irradie. Elle n’avait jamais vu ça sous cet angle, moi non plus d’ailleurs. Manon s’est dessinée, microscopique, au milieu d’une mer du Maine.

La religieuse lui demande:

«Pourquoi es-tu si petite au milieu de la mer?
– Parce que je ne veux pas user mon crayon couleur peau.»

Nous sommes toutes sans mot.

Et moi, belle sans-dessein, je présente mes copeaux, en tenant ma feuille comme une assiette fragile. J’hésite à parler des Mexicaines imaginaires et des plages où je ne suis jamais allée, et j’ai peur d’avouer que je m’ennuie l’été, que je m’ennuie de mes amies dans ma maison isolée du reste du village.

Après un long silence, je trouve le courage de parler. Je raconte avec humour mes juillets trop chauds, mes mois d’août trop longs, mes étés où il se passe trop peu de choses, et je conclus en osant ma première prose:

«C’est pour ça que je préfère l’automne. L’écarlate, l’ocre, le vermillon de l’automne, c’est cent fois plus beau que les couleurs de mes vacances d’été.»

Manon est bouche bée.

Soeur Marie se tourne vers ses élèves et ajoute:

«On dit qu’une image vaut mille mots, mais le contraire est aussi vrai. Certains auteurs font jaillir des images dans le coeur des gens.»

Je lui souris, reconnaissante. En une seule phrase, elle vient d’esquisser un de mes grands rêves: un jour, quand je serai grande, je ferai jaillir des images. Des images Prismacolor!

Vous pouvez consulter la version intégrale de cet article dans le premier numéro de Véro magazine, à la page 44, avec le titre « La couleur des mots ». Le magazine est disponible en kiosque et en version iPad.



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  1. Lucille Jutras dit :

    La vie en Prismacolor, comme la vie, de toutes les couleurs. De toute beauté!

  2. Lucie Sansoucy dit :

    Elle écrit tellement bien qu’a chaque fois elle me fait vivre un moment de bonheur , de peurs ou de peine…Elle écrit tellement bien que les images se dessinent devant moi!!!

    Est-ce qu’elle a un blog ou je pourrais en lire plus???? un livre???

    Eve Deziel tu es une fée en écriture, j’adore te lire et j ai hâte a chaque sortie des magazines Vero de te lire

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