Le regard vers l’azur

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18 Mar 2021 par Kim Thúy
Catégories : MSN / Oser être soi / Psycho
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Mon agente m’a transmis le message suivant de Jocelyne: «J’adore entendre parler Kim de la façon dont les Vietnamiens composent avec la vie, avec une sérénité dont je rêve depuis toujours, sans jamais avoir pu l’atteindre.

Comme lorsqu’elle a raconté comment elle a vécu un vol d’avion avec de grosses turbulences et qu’elle a répondu à la personne à côté d’elle qui s’étonnait de la voir si paisible que, si elle devait mourir, elle serait morte en lisant des beaux mots [de son livre].»

J’ai lu ce courriel à minuit, soit à l’instant précis où la fin de la journée rencontre le début de la prochaine. Je partage avec vous ma réponse: «Dès que j’ai été assez grande pour le comprendre, mes parents m’ont avertie que la vie est remplie de pièges et d’obstacles. Souvent, ils sont imprévisibles et invisibles. Ma mère me répète mille fois par année de toujours garder l’œil ouvert et, surtout, de me préparer à tomber. Elle me rappelle sans cesse que si jamais je perds pied, il faut me souvenir de lever ma tête vers le ciel. Ainsi, la dernière image que je garderai sera le bleu azur. On ne peut rien face aux fatalités. On ne peut que contrôler la direction de notre regard. Le reste, c’est le destin, dit-elle.»

Je suis née dans un pays où on ne comptait plus les morts. Par la suite, chacune des minutes passées en mer pendant notre fuite du Vietnam me rapprochait un peu plus de notre mort à nous. Avant même de nous asseoir dans la cale du bateau, on savait qu’elle nous attendait. Dans le fond de l’eau, entre les craques des planches de bois de la petite embarcation, dans le vide de nos estomacs, elle nous guettait.

Miraculeusement, elle nous a épargnés sans nous donner d’explications.

Grâce à ces expériences, la vie est devenue une grande fête et le quotidien, un cadeau. Je n’ai donc pas de mérite, voyez-vous? Je n’ai pas eu à travailler sur ma personne pour garder mes yeux sur le beau. Dans mon jardin, le soleil jamais ne s’éteint ni ne se couche. Quelqu’un a dit qu’on meurt une seule fois, mais qu’on vit tous les jours.

Certes, la vie est à la fois puissante et cruelle, tendre et houleuse, maligne et sublime. Vivre est un exercice des plus exigeants. Alors je vis ma vie par petits moments, une heure à la fois, un jour à la fois et une rencontre à la fois, à la manière de la devinette «Comment manger un éléphant? Une bouchée à la fois.»

De même, je suis le conseil de ma mère de ne jamais regarder en bas, afin d’éviter la peur et la panique. Comme je suis démissionnaire, je ne fixe jamais la destination, pour éviter le découragement. Le proverbe québécois dit que «toute bonne chose a une fin». J’ajouterais que toute mauvaise chose aussi. Alors, peut-être que la façon de quitter un creux de vague serait d’avancer le plus rapidement possible pour retrouver le bon, le beau, le sublime.

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Photo: Carl Lessard



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  1. Odette dit :

    J’adore cette belle personne, elle est une source d’inspiration pour moi. Il n’ y a pas suffisamment de ces personnes. Le bonheur dépend de l’attitude que nous adoptons. Merci la vie.

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