Avoir des rêves: une bonne chose ou pas?

13 Jan 2020 par Équipe VÉRO
Catégories : Psycho / Véro-Article
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Prenons le temps de penser à nos rêves. Quelle importance leur accorder? On en discute avec Rose-Marie Charest.

Rêver pour se réaliser

Rêver, est-ce seulement réservé aux jeunes filles romantiques?
Pas du tout! Ce serait bien triste de cesser de rêver. C’est essentiel de se projeter dans l’avenir, d’avoir des désirs et de voir comment ils pourraient se réaliser, quel que soit notre âge. 

Notre cousine Gabi, la trentaine bien avancée, continue de se percevoir comme la prochaine flamme de Bradley Cooper. Elle a même fait un voyage à Paris pour s’approcher d’un lieu fréquenté par l’acteur! Ce n’est pas un peu «immature» de rêver de fantasmer ainsi sur une vedette?
Évidemment, il y a des degrés de réalisme dans les rêves: s’imaginer rouler au volant d’une décapotable, cheveux au vent, est sans doute plus susceptible de se concrétiser que de séduire le beau Bradley. Cela dit, on a le droit de rêver à ce qu’on veut, et notre cousine ne mérite pas d’être critiquée parce qu’elle éprouve une folle passion folle pour l’acteur. Admirons-la, plutôt: Gabi n’est pas restée passive par rapport à son rêve. Elle s’est mise dans l’action, a voyagé, découvert une ville magnifique, goûté à de nouvelles choses et vécu des expériences – satisfaisantes ou pas. Son rêve lui a servi de motivation. On pourrait s’inquiéter si son rêve l’empêche de s’investir dans une relation tangible, qu’il lui nuit (financièrement, par exemple) ou la rend triste. La question à se poser serait plutôt: «Pourquoi est-ce que ça nous dérange que Gabi ait ce genre de rêve qui nous semble complètement farfelu?» Est-ce qu’on ne manquerait pas nous-même de fantaisie?

Dans la vie de chacun, quelle importance devrait-on accorder aux rêves?
Dans la mesure où ces rêves nous poussent à nous réaliser, les fantaisistes comme les plus réalistes sont très importants. Il faut toutefois se méfier des rêves qui reposent sur ce qui nous échappe totalement, comme gagner à la loterie. On n’a qu’un infime pouvoir là-dessus. S’amuser à imaginer ce qu’on ferait avec une somme d’argent tombée du ciel ne fait pas de mal, bien sûr, mais compter là-dessus chaque semaine pour améliorer son sort, y investir de l’argent durement gagné et courir au-devant des déceptions à chaque tirage peut devenir très déprimant. Le problème n’est pas de rêver d’une meilleure vie, mais de dépendre d’un jeu de hasard – ou des personnes qui nous entourent – pour accéder à cette vie meilleure. Il faut prendre des moyens plus concrets pour réaliser ce rêve, ou du moins s’en rapprocher.

Notre meilleure amie a-t-elle raison de vouloir nous ramener sur terre quand notre rêve s’avère un projet irréaliste qui occupe beaucoup (trop) de place dans notre esprit?
Oui. S’il y a des rêves qui nous poussent à nous réaliser, il y en a d’autres qui nous empêchent de le faire, car ils relèvent davantage de la pensée magique. Ils constituent même parfois une fuite de la réalité. Ce doit être cela qui inquiète notre amie. Elle peut nous aider à voir s’il existe un pont entre ce rêve qui semble inaccessible et notre réalité actuelle, si des actions concrètes peuvent être posées en ce sens ou si les désirs auxquels ce rêve tend à répondre pourraient trouver une source de satisfaction plus probable.

Rêver pour se distraire de la réalité

Quand la vie nous déçoit, se réfugier dans un rêve sert souvent à faire passer les chagrins et les frustrations. Est-ce une bonne stratégie de rêver quand on ne peut changer la réalité?
Il n’y a pas de mal à rêver d’une réalité plus douce, car non seulement ça nous soulage, mais ça nous permet de nous remettre en contact avec nos désirs. Mais cette stratégie n’est bonne que durant un court moment: dans la mesure du possible, il faut passer à l’action ou faire des choix qui nous rapprochent de ce qu’on souhaite, même si ce n’est pas aussi exaltant que ce dont on rêve. Si la situation négative s’éternise, qu’on fait des efforts en vain et qu’on ne s’en sort pas, le rêve ne sera plus suffisant pour garder l’équilibre: peut-être faudrait-il alors consulter un professionnel pour pouvoir affronter la réalité autrement.

Quels sont les risques de continuer à utiliser le rêve comme une béquille, de se réfugier dans un fantasme pour littéralement supporter le quotidien?
Ça équivaut à mettre un pansement sur une jambe cassée: ça donne l’impression d’avoir fait quelque chose, mais ça ne règle rien en profondeur. Se réfugier dans un fantasme pour fuir une réalité finit par être destructeur: non seulement on laisse perdurer ce qui va mal – ce qui peut entraîner bien des difficultés –, mais ça peut générer un profond sentiment d’impuissance. C’est comme avouer qu’on n’a aucun pouvoir sur sa propre vie. Or, ce sentiment est déprimant. Cela dit, oui, on peut prendre une pause de notre réalité, mais il faut rester consciente qu’on rêve. Mieux vaut faire avancer un petit projet qui prend forme dans notre réalité que de tenter de la fuir dans un songe. Encore une fois, on peut décortiquer le rêve qu’on a pour voir en quoi il nous rejoint dans le concret. C’est une bonne façon de se connaître et c’est aussi une manière de trouver des pistes de réalisation de soi.

Entretenir et réaliser nos rêves

On arrive à la fin de l’année, et on n’a toujours pas réalisé le grand rêve de notre vie. Pire: on ne s’en est même pas un peu rapprochée! Est-ce qu’on devrait lâcher prise et passer au rêve suivant?
Pas nécessairement. Je suggère de faire un bilan sur ce rêve, de revoir le plan qu’on pensait appliquer pour arriver à le concrétiser. D’abord, était-ce un rêve réaliste? Nous rejoignait-il suffisamment pour nous motiver et nous mettre dans l’action? Avait-on un budget trop serré pour arriver à amasser la somme nécessaire à sa réalisation? Rêver d’atteindre un but pour lequel les actions à poser nous répugnent, c’est s’assurer qu’il ne se réalisera pas. Si on rêve d’acheter un condo, mais qu’on n’est pas prête à couper dans d’autres dépenses, il faut revoir soit le temps qu’on se donne pour devenir propriétaire, soit ses priorités budgétaires réelles. C’est un choix comme un autre.  L’important c’est de choisir.

En revanche, si on rêvait de se remettre en forme mais que – bang! – un accident nous a barré la route, ce n’est pas mauvais de reporter ce rêve d’un an. Les projets prennent parfois du temps à se réaliser, ce n’est pas une raison pour les mettre de côté. Il n’y a pas d’échéance gravée dans le béton. Notre vie est une histoire qui ne peut s’écrire à l’avance. Retenons aussi que certains rêves ne sont pas destinés à être réalisés… tout de suite. Inutile de culpabiliser ou de se trouver poche de ne pas les avoir concrétisés! Peut-être que ce qui nous a empêchée d’aller de l’avant est encore présent. Restons positive: on essaie de comprendre ce qui n’a pas fonctionné cette année, et on transforme le rêve en résolution ou en projet qui nous ressemble davantage et qu’on pense pouvoir accomplir l’an prochain.

On a un beau condo, un pas pire boulot, un conjoint qui nous aime… bref, on n’a pas à se plaindre. Pourtant, on rêve constamment d’autre chose. Après tout, c’est normal de vouloir améliorer son sort, non?
Tout à fait! Progresser est positif et personne n’est obligé de se «contenter» de ce qu’il a. C’est très bien d’avoir de l’ambition et essentiel d’avoir des rêves à réaliser. Cela dit, qu’est-ce qui nous anime? Améliorer notre sort ou être constamment en changement? Car un changement n’est pas forcément un progrès. Et certaines personnes recherchent la stimulation qu’apporte le changement sans prendre le temps de cibler ce qui correspondrait vraiment à une amélioration dans leur vie. Les gens heureux savent apprécier ce qu’ils ont tout en étant flexibles. Le changement ne leur fait pas peur, mais ils ne le recherchent pas en soi.

«Je rêve d’une belle grande maison sur un beau grand domaine avec une belle grosse voiture devant la porte…» Doit-on se questionner sur nos rêves de possession et de consommation?
On doit surtout se poser les questions suivantes: «Qu’est-ce que toutes ces choses vont réellement m’apporter? Est-ce que j’imagine que ça me donnera confiance en moi? Est-ce le bon moyen d’y arriver? Qu’est-ce que ça exige d’énergie, d’efforts, de deuils ou de sacrifices pour concrétiser ces rêves?» Analyser un projet, c’est toujours bon: ça permet d’avoir une orientation constructive et de savoir dans quoi on s’embarque. On réalisera ainsi qu’avoir une maison de campagne comme nos collègues est un sans doute beau rêve, mais qu’il n’est peut-être pas pour nous. En y pensant bien, ça nous empêcherait d’être dispo pour les compétitions des enfants le weekend, ça nous inquiéterait de les laisser seuls en ville s’ils ne veulent pas suivre, ça nous forcerait à entretenir une deuxième résidence, ça risquerait de nous imposer un stress financier de plus… Finalement, la détente qu’on prévoyait trouver à la campagne pourrait bien être en deçà de l’énergie déployée pour réaliser ce rêve.

Jusqu’à quel point peut-on impliquer les autres dans la réalisation de notre rêve?
S’il s’agit d’un rêve personnel et non pas d’un rêve partagé avec quelqu’un, il faudrait prévoir un plan B qui nous permette de le réaliser même si une perturbation empêche l’autre d’y participer. Par exemple, on pourrait se rendre tel que prévu en Alsace pour voir les marchés de Noël avec notre sœur plutôt qu’avec notre amoureux si celui-ci a un empêchement… et qu’au fond, «ça ne lui tentait pas tant que ça». Et si personne ne peut ou ne souhaite nous accompagner dans ce voyage qui nous fait tant rêver, rien ne nous empêche de le faire seule. On sera peut-être anxieuse de partir en solo, mais sans doute heureuse d’avoir relevé le défi de concrétiser notre rêve autrement.

Il n’est pas rare d’entendre les gens dire qu’ils ont vécu un certain deuil après avoir réalisé un projet – ou un rêve – qui leur tenait à cœur. Comment expliquer ça?
Lorsqu’on s’investit pleinement dans la réalisation d’un projet, c’est une part de nous-mêmes qu’on sent vibrer. Ça procure un bonheur qu’on peut certainement avoir de la peine à perdre. Comme n’importe quel deuil, ça invite à une période de transition jusqu’à ce qu’on s’intéresse à autre chose, qu’on formule d’autres rêves et qu’on y investisse nos énergies pour retrouver la joie de se réaliser à travers eux.

Alors qu’on approche d’une nouvelle année, que penser des listes de rêves qu’on souhaite réaliser dans les mois qui viennent?
Il faut faire la différence entre ce qu’on souhaite réaliser et ce qui nous tient vraiment à cœur pour éviter de se disperser… et finir par tout laisser tomber! Dresser une liste de désirs est une belle idée, à condition de noter aussi les moyens ou stratégies gagnantes pour accomplir ce qu’on a en tête et, surtout, d’établir nos priorités.

Quelques rêves en rafale…

«Je rêve souvent d’un chalet au bord de l’eau où je m’évade, surtout dans des situations de stress au bureau ou à la maison avec les enfants. Ce chalet fantasmé est même en train de devenir mon endroit préféré! Est-ce correct de continuer à y rêver?»
Oui, si ça n’empêche pas de se trouver un lieu où, dans la réalité, on pourrait s’évader. Ce chalet risque de ne pas être comme celui qu’on a imaginé, mais si c’est la solitude au bord d’un lac qui est au cœur du rêve, il y a moyen de combler ce besoin en louant un refuge, par exemple. En attendant, pratiquer des exercices de relaxation dans une ambiance propice (avec trame sonore de forêt et aromathérapie) peut faire du bien sans être une fuite. L’imaginaire peut être rejoint par la réalité.

«Je me suis toujours dit que je fêterais mes 40 ans au sommet de la tour Eiffel. Or, à quelques mois de mon anniversaire, on dirait que ça ne me tente plus. Devrais-je quand même ce voyage parce que je me le suis promis?»
Retenons une chose: on n’a aucune autre obligation envers soi-même que de se respecter. Changer de rêve n’est pas un problème ni une trahison envers soi: le rêve se situe dans l’imaginaire, ce n’est pas un engagement ferme. Depuis la naissance de ce rêve, on a sans doute évolué, on a découvert d’autres intérêts, on a établi d’autres priorités, d’autres choses nous font vibrer… La jeune fille en nous ne va pas nous disputer de ne pas l’amener à la tour Eiffel! La connaissance de soi n’est jamais finie une fois pour toutes: avant de concrétiser un rêve, on peut prendre le temps de s’arrêter pour savoir si ce qu’on projetait est encore ce qui nous stimule. 

 «Je ne quitterai jamais mon grand Zèbre! Pourtant, je n’arrête pas de rêver à ce bel homme que je croise tous les jours dans le métro. Est-ce le début de la fin de ma relation avec mon chum ou si je peux continuer à fantasmer sans culpabiliser?»
Je ne crois pas qu’on puisse prendre l’engagement de ne pas avoir de fantasme pour quelqu’un d’autre que son partenaire. Il faut savoir faire la différence entre un fantasme et un désir qu’on cherche à réaliser, pour lequel on est prêt à poser des gestes concrets. Là, il y aurait lieu de se questionner.

«Rêver? Pfff! Je suis bien trop rationnelle pour ça! Moi ce que j’ai, ce sont des objectifs. Il me semble que c’est mieux, non?»
Je ne crois pas que l’un soit mieux que l’autre. Certaines personnes passent directement par la voie de la rationalité pour s’accomplir. D’autres sont plus rêveuses, se nourrissent davantage de leur imaginaire et élaborent des rêves qui, bien qu’irrationnels par définition, ne les empêchent pas de prendre des décisions rationnelles. Par exemple, on peut rêver d’une année sabbatique pour écrire un roman, mais si un tel congé n’est pas envisageable, on peut changer d’emploi ou réduire sa tâche afin de libérer du temps pour l’écriture. Ça, c’est rationnel.

«Quand je m’imagine ailleurs que dans ma réalité, j’éprouve un grand sentiment d’allégresse qui me fait rayonner. Me servir de mes rêves pour pimenter mon bonheur, est-ce sain ou suis-je en train de me créer une bulle artificielle?»
Je crois qu’il y aurait lieu de porter attention à ce qui pèse si lourd dans la réalité que ça engendre l’absence de plaisir ou de bonheur. Des changements pourraient s’imposer, car on ne peut trouver satisfaction que dans l’imaginaire.

«Mon ex m’a recontactée et j’ai longtemps rêvé de le revoir. Suis-je naïve de croire qu’on pourrait reprendre notre relation?»
Il faut d’abord comprendre ce qui nous a séparés, ce qui a changé depuis, ce que cet ex nous offre sur le plan de l’engagement et ce que nous sommes prêtes à tenter. Se redécouvrir l’un et l’autre avec nos blessures passées exige beaucoup de lucidité et peut s’avérer délicat. Il faut éviter de prendre nos rêves pour des réalités.

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Photo: Getty



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