La bibliothérapie: lire des livres pour se soigner

20 Nov 2018 par Valérie Schiltz
Catégories : Psycho

Lire quelques bouquins dans le but de soigner divers maux? Pour plusieurs d’entre nous, ce serait génial. Eh bien, c’est exactement ce que la bibliothérapie propose.

Supposons qu’on est en peine d’amour depuis des mois. On a vu un psy, on a mangé des tonnes de crème glacée, on est sortie dans les bars avec les copines et on est à deux doigts d’arrêter d’espionner notre ex sur Facebook. Bref, on remonte la pente. Mais voilà, il nous manque encore un petit quelque chose pour panser nos plaies. Un petit supplément d’âme, comme dirait l’autre. Dans ce cas, la bibliothérapie pourrait sans doute venir à notre rescousse.  Non, on ne nous demandera pas de nous allonger sur un rayon à la bibliothèque. Mais la lecture sera assurément au rendez-vous, car la bibliothérapie se caractérise par «l’utilisation du livre comme outil thérapeutique», affirme Katy Roy, bibliothérapeute et étudiante au doctorat en psychologie à l’Université du Québec à Trois- Rivières. Tout cela dans le but «d’aider les individus à gérer et à surmonter divers problèmes physiques, psychologiques, émotionnels et sociaux qui peuvent affecter leur vie – comme l’anxiété, le stress, une maladie chronique, une perte ou un déménagement, par exemple», explique Natalia Tukhareli, bibliothérapeute et bibliothécaire médicale à la Health Sciences Library de l’hôpital Scarborough and Rouge, en Ontario.

AU PAYS DE L’IMAGINAIRE

Bon, troquer Mathias pour Duras, on veut bien. Mais encore? Parce que la lecture comme moyen de se faire du bien n’est pas un concept nouveau. Cela existe depuis la nuit des temps, confirment les deux bibliothérapeutes. À ce propos, Natalia Tukhareli mentionne l’inscription «officine de l’âme» qu’on trouvait à l’entrée de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie. Toutefois, l’utilisation de cette pratique de manière formelle est beaucoup plus récente:

«Le terme “bibliothérapie” célébrait ses 100 ans l’an dernier», précise Mme Tukhareli. Auparavant, les psychologues et psychiatres utilisaient surtout de la littérature médicale et des ouvrages de croissance personnelle pour aider les gens hospitalisés dans des instituts de santé mentale. Cela se fait toujours, mais maintenant, on a aussi recours à des œuvres de fiction. Et la bibliothérapie est sortie de ces institutions pour se tailler aussi une place dans les prisons, les centres communautaires, les écoles et les bibliothèques. En somme, une bibliothérapie plus créative que clinique a pris son envol. Et ce nouveau courant a le vent dans les voiles depuis quelques années. L’hiver dernier, Caroline Morin* et Hélène Desgranges ont tenté l’expérience de la bibliothérapie créative auprès de Katy Roy, la première pour apprendre à se réaliser, et la seconde, pour développer sa confiance en soi. «J’avais besoin de créer, mais je ne savais pas comment mettre mes projets en branle», explique Caroline.

À cet égard, la lecture d’un texte de Clarissa Pinkola Estés lui a été d’un grand apport. «En parlant avec Katy, j’ai fini par trouver une imagerie qui a du sens et par la suite, à chaque moment de découragement, je revenais à ces images. Ça m’a donné de la perspective. J’avais les idées plus claires et je me suis sentie mieux outillée.» De son côté, Hélène estime que cette expérience l’a menée à une réflexion qu’elle n’aurait pu faire autrement. «C’est une façon de prendre du temps pour soi et de cheminer tout en douceur.» * Nom fictif à la demande de la personne interviewée.

LE B.A.-BA DE LA PRATIQUE

Katy Roy pratique la bibliothérapie depuis 2010. Et c’est en tête-à-tête qu’elle le fait, que ce soit sur rendez-vous, dans son bureau, ou lors de ses passages dans différents lieux publics – ce qu’elle appelle sa «BA du passant». «En partant d’un objectif, d’un questionnement ou d’une expérience de vie actuelle, je choisis un texte de fiction que je lis à voix haute, puis je demande à la personne en consultation ce qui l’a interpelée dans cette lecture. Le but, c’est d’établir des liens avec sa réalité», explique Mme Roy, qui travaille ensuite avec l’imaginaire et la symbolique pour découvrir le parallèle entre ce passage marquant et la vie de celui ou celle qui consulte. «Ça permet de voir où se situe son conflit intérieur et ça lui donne des pistes de solution», ajoute la bibliothérapeute. Natalia Tukhareli fait, pour sa part, de la bibliothérapie de groupe. Elle lit devant un auditoire restreint différents types de textes (ça va du poème à l’article de journal), ayant tous le même thème. Des exemples? L’isolement, la parentalité, la mort… Chaque participant est ensuite invité à partager ses pensées, son expérience, ses émotions. «Je facilite la discussion et, graduellement, les gens s’ouvrent et le sens de cet échange prend forme, raconte Mme Tukhareli. Les participants s’identifient aux personnages, explorent leur propre situation et se sentent ainsi moins seuls. Ça enlève de la pression et ça devient très cathartique. C’est là tout le pouvoir transformateur du bon livre au bon moment.» On n’a pas le profil d’un rat de bibliothèque? Aucun souci. «J’ai déjà offert des ateliers à la prison des femmes de Québec et, après la lecture à voix haute d’un conte, les participantes ont spontanément partagé leurs impressions et les expériences personnelles que l’histoire leur rappelait», affirme Katy Roy. Tout ça pour dire que, pourvu qu’on soit «ouverte, prête à explorer et désireuse de progresser dans son développement personnel», tout est possible. Question prix, on doit s’attendre à débourser 60 $ de l’heure pour une séance privée avec Katy Roy. Mais si on se rend dans une bibliothèque pour un atelier de groupe ou une activité du type «BA du passant», le coût est minime, voire inexistant, car les bibliothèques publiques s’acquittent habituellement d’une partie ou de la totalité des frais.

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QU’EN PENSEZ-VOUS, DOCTEUR?

Jean Désy offre depuis quelques années des cours de littérature au Département de médecine de l’Université Laval. Cet écrivain et médecin, dont Dostoïevsky est l’auteur fétiche, estime que «chaque grande œuvre a un secret et que plus on cherche à le percer, plus on s’en trouve nourri». Celui qui enseigne Shakespeare, Sophocle et Saint-Exupéry croit donc dur comme fer au pouvoir thérapeutique de la littérature et à son impact sur notre entité. Tout ça à l’intérieur de certaines limites, bien sûr. «Ce n’est pas magique. Un poème ne peut pas nous guérir du cancer et je ne vois pas le jour où on va prescrire Plateforme, de Michel Houellebecq, pour se débarrasser d’un problème d’hémorroïdes. Mais pour guérir l’âme ou des bobos physiques causés par le stress, oui.» Cette belle ouverture d’esprit est-elle partagée par la confrérie médicale? «Les médecins sont débordés et ils ont bien d’autres chats à fouetter, malheureusement, répond le Dr Désy. Et puis la médecine est très techno-scientifique: tu apprends un truc et ça marche. Deux plus deux font quatre. Mais la bibliothérapie, ça ne fonctionne pas comme ça.» L’urgentologue Alain Vadeboncoeur, lui, est loin d’être fermé à l’idée: «Deux expériences de vie concrètes m’amènent à penser qu’effectivement, la littérature peut avoir un effet bénéfique sur des patients, que ce soit pour soulager une phobie ou dédramatiser une situation. Si le théâtre ou la musique ont des effets, il serait étonnant que la littérature n’en ait pas.» Et puis, rappelle-t-il, on compte plusieurs médecins parmi les écrivains, dont l’illustre Tchekhov…  Diverses études tendent à confirmer les effets salutaires de la lecture. Katy Roy cite à ce propos quelques recherches en neurosciences ou encore les Structures anthropologiques de l’imaginaire, de l’universitaire français Gilbert Durand, avant d’ajouter: «La bibliothérapie ne traite pas les gens en situation de crise ou d’urgence. Ça ne remplace pas un psy. Mais son aspect créatif et inspirant peut être complémentaire. C’est plus un travail d’accompagnement.» Alors, à quand notre prochain rendez-vous avec Dickens?

QUOI LIRE POUR SE REMETTRE SUR LE PITON?

Cofondatrices de la School of Life, les Anglaises Ella Berthoud et Susan Elderkin lançaient en 2015 Remèdes littéraires (JC Lattès), un ouvrage répertoriant une foule de suggestions de lecture pour traiter divers états d’âme. Voici leurs ordonnances pour…

LES CŒURS BRISÉS: Jane Eyre, de Charlotte Brontë. Sa morale: «Ne tentez pour rien au monde de recoller votre cœur brisé en compromettant votre intégrité.» À bon entendeur…

LES ENDEUILLÉES: Tout ce que j’aimais, de Siri Hustvedt. La douleur fait partie de la vie, et les gens qui peuplent cet ouvrage devraient nous aider «à habiter ses recoins les plus sombres».

LES CHÔMEUSES: Chroniques de l’oiseau à ressort, de Haruki Murakami. Les personnages qui ont du temps à tuer, l’écrivain japonais connaît ça, tout comme les «aventures  qui peuvent aussi bien être des rêves,  des hallucinations, qu’une intrigue futuriste  et cyberpunk». À parcourir pour une  pause… distrayante!

LES MAMANS: Je ne sais pas comment elle  fait, d’Allison Pearson. «L’humour de Pearson  est tel que vous allez sentir tirer les muscles de votre plancher pelvien après l’accouchement.» Que dire de plus?

LES FILLES QUI DOUTENT D’ELLES-MÊMES: Mauvaise fille, de Justine Lévy. Le personnage central «a trouvé un excellent remède au manque de confiance en soi: la gaieté».  Ça donne le goût d’essayer!

ALORS, ON TENTE L’EXPÉRIENCE?

Voici quelques pistes à suivre…

Katy Roy propose, par l’entremise de La Bibliothécaire Apothicaire, des ateliers et des rencontres en solo.

Catherine Gagné, animatrice dans les bibliothèques,  offre depuis peu des heures de conte pour adultes selon  les principes de la bibliothérapie en groupe.  Info: jardindelectures.com.

On peut aussi consulter les ouvrages d’auteurs qui se  sont penchés sur la question, comme Marc-Alain Ouaknin, Alain de Botton, Régine Detambel, Stéphanie Janicot,  Ella Berthoud et Susan Elderkin.

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Cet article est tiré du magazine Véro de l’été 2018. Abonnez-vous maintenant!

 

Photo principale: Stocksy



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