Comment reconsolider nos liens post-pandémie?

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15 Mar 2022 par Chantal Tellier
Catégories : MSN / Psycho / Véro-Article
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Quels impacts aura eu la crise pandémique sur nos familles, nos amitiés, nos collègues, nos aînés? On en discute avec Rose-Marie Charest, psychologue et conférencière.

La pandémie a bouleversé nos modes d’interactions sociales. On a mis une croix sur les poignées de main et les accolades pour faire place à la distanciation physique et à l’évitement. Si on a pu s’en accommoder pendant un certain temps, que va-t-il se passer à long terme?

Les habitudes très ancrées vont revenir, mais de nouvelles habitudes pourraient surgir après la pandémie. La poignée de main sera sans doute moins populaire, bien que, dans certains contextes, la spontanéité risque de prendre le dessus. Une espèce de «respect sanitaire» pourrait demeurer à plus long terme, les gens ayant été marqués par l’importance des mesures d’hygiène pour éviter la propagation du virus. On connaissait tous les directives avant la pandémie (lavage des mains, tousser dans son coude, rester chez soi quand on est malade, etc.), mais leur importance n’avait jamais été ressentie aussi intensément, alors on ne les respectait pas toujours. Je pense que désormais, la majorité des gens seront prudents, d’autres seront anxieux et éviteront les rencontres, et d’autres encore seront négligents.

Risque-t-on d’assister à une recrudescence des phobies, au point de voir l’autre comme une source de danger potentiel?

Tout dépend de la sensibilité des uns et des autres avant la pandémie et des expériences qu’ils ont vécues pendant cette période. Il faut quand même reconnaître que l’autre a été présenté et vécu comme un danger. Ç’a pu laisser des traces. Les repas au restaurant, les rencontres avec les amis ou les collègues seront vécus de manières très différentes. Bien des gens resteront inquiets et distants tant que le virus circulera. Ils chercheront des prétextes pour refuser une invitation et pourront avoir du mal à réintégrer le travail en présentiel. Quant aux personnes qui avaient déjà tendance à être méfiantes envers les autres pour différentes raisons, il est possible que le malaise s’étende au-delà du risque posé par le virus. Je m’attends à diverses réactions, allant de l’euphorie des retrouvailles à l’anxiété et aux conflits que ces réactions pourraient engendrer. Pour retrouver le plaisir des relations sociales, il faut que la confiance soit restaurée. Ça peut prendre du temps.

Se remettre dans le bain des conventions sociales peut-il s’avérer angoissant?

Tout le monde n’est pas malheureux d’être seul ou isolé. L’expérience du confinement et de la solitude est très variable selon chacun, et de nombreuses personnes ont en fait été soulagées par le confinement. Il y a des gens qui adorent être seuls, d’autres qui sont plus ou moins mal à l’aise en société. Le confinement leur donnait une excuse en or pour se retirer. L’idée de revoir nos collègues après des mois d’éloignement, même ceux avec lesquels on s’entend bien, n’enchante pas tout le monde. Ce sera un enjeu majeur pour les gestionnaires, qui devront réorganiser le travail en présentiel et à distance. D’autant que, dans une même équipe comme dans une même famille, tous ne sont pas forcément vaccinés et ne partagent pas les mêmes valeurs à cet égard.

À quoi peut-on s’attendre du retour au travail en présentiel, selon vous?

Je pense que beaucoup de personnes éprouveront de la joie à l’idée de retrouver leurs collègues et de travailler ensemble, qui est quand même davantage ressenti en présentiel, bien qu’on puisse très bien collaborer à distance. Mais il faut aussi prendre en considération ceux et celles pour qui être à l’écart les rend plus à l’aise. On doit se donner du temps pour se réadapter à de nouvelles façons de faire en équipe. Voir du monde exige de l’énergie et certaines personnes ne retrouveront pas cette énergie dès le premier jour. Et d’autres seront frileux à l’idée de s’entasser à plusieurs dans une salle de réunion, de crainte de contracter le virus. Il faudra continuer d’être créatifs si on veut atteindre un niveau de confort acceptable pour tous. C’est la même chose dans notre vie personnelle. Certains ont besoin d’adopter un rythme plus lent pour renouer avec les rencontres sociales. Ça ne veut pas dire se couper complètement des autres. On peut maintenir des relations à distance pour un temps si on en ressent le besoin. Demander plus d’espace et de temps n’est pas synonyme de rejet des autres. Le respect du degré de rapprochement qui convient à chacun fait partie des critères de réussite d’une relation, quelle qu’elle soit.

 

Ce ralentissement obligé, à cause de la pandémie, nous a montré que lorsque les interactions sociales sont limitées, seulement certains types de relations conservent leur sens. On a envie de nourrir davantage celles où on se sent soi- même, où on partage des valeurs, des intérêts, des projets.

Pourrait-on y voir une occasion de redéfinir nos relations avec les autres?

La situation actuelle est effectivement un bon moment pour redéfinir nos besoins fondamentaux et ce à quoi devrait ressembler une relation saine pour nous. Cette période nous a ouvert les yeux et nous a permis de faire le tri dans nos relations. Avec le confinement, on s’est naturellement recentré sur nos proches. On s’est rendu compte des personnes qui comptaient vraiment pour nous. Notre cercle amical s’est donc réduit. Ce ralentissement obligé, à cause de la pandémie, nous a montré que lorsque les interactions sociales sont limitées, seulement certains types de relations conservent leur sens. On a envie de nourrir davantage celles où on se sent soi-même, où on partage des valeurs, des intérêts, des projets. Bien sûr, les amis d’enfance ou la famille deviennent des refuges.

Est-ce qu’on se satisfait moins des relations superficielles?

Tout à fait. On fonctionne moins avec des automatismes, vu le temps qu’on a eu pour réfléchir et ressentir ce qui se passe avec les autres. Il faut que la relation nous apporte quelque chose, autrement on ne sera pas porté à faire des efforts pour l’entretenir. Parce qu’il ne faut pas se leurrer: être en relation exige des efforts. Ça en demande encore plus quand on a été isolé longtemps. Aller vers quelqu’un, surtout quand c’est une personne qu’on n’a pas vue depuis longtemps, représente toujours une espèce de défi. On se demande si on va être à l’aise, si on aura quelque chose à lui dire, si on sera capable de recréer des ponts. On devra peut-être aussi composer avec une déception durant ces rencontres, parce qu’on a peut-être idéalisé ces moments durant la pandémie. On se disait: «Wow! Quand on pourra se voir, ça va être extraordinaire!» La réalité est plus nuancée. On a changé, les autres ont changé. On a vécu quelque chose qui était traumatisant et qui n’a pas laissé les mêmes traces chez tout le monde. Il se pourrait que les liens ne soient pas automatiquement aussi joyeux, aussi faciles, aussi riches qu’ils l’étaient. On devra retisser certains liens, sans pour autant repartir de zéro.

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Comment maintenir et entretenir les liens qu’on a consolidés durant la pandémie, que ce soit avec notre partenaire, nos enfants, nos parents, nos amis ou nos voisins?

Les liens qui ont été renforcés durant la pandémie vont demeurer. Mais pour ne pas que ça devienne étouffant, chacun doit récupérer l’espace de sa propre vie. On a été enfermés et là, il faut s’ouvrir. Il faudrait se donner du lousse, prendre le temps d’aller voir ailleurs, de rencontrer des gens à l’extérieur de notre bulle pour se ressourcer comme personne et, ainsi, nourrir nos relations.

Le fait de pouvoir sortir à nouveau, d’aller au théâtre, au cinéma, au restaurant, bref, de vivre à l’extérieur de notre bulle, est-ce que ça va nous aider à retisser ces liens?

Nos rencontres sont faites de ce qu’on vit. Les conversations sont des échanges. On parle de ce qu’on a vécu, de nos intérêts, on trouve un terrain d’entente ou un sujet de discussion. Là, on a vécu une expérience très particulière. Si on devait raconter nos 16 derniers mois, on n’aurait pas grand-chose à dire! La pandémie a été une occasion de réflexion pour certains, mais c’est surtout un contexte qui a créé beaucoup de frustrations. Et se rencontrer pour partager nos frustrations, c’est quand même moins drôle que de se rencontrer pour partager nos découvertes.

Durant le confinement et l’instauration des mesures de distanciation physique, on n’a pas cessé de nous marteler qu’il fallait prendre soin de nos aînés. Comment s’en occuper maintenant que la situation est un peu mieux gérée?

En les laissant vivre! On a tellement pointé du doigt leur vulnérabilité durant la pandémie qu’on les a réduits à ça. Les gens de 70 ans et plus ont le sentiment d’avoir vieilli de 10 ans durant la pandémie. On a répété sur tous les tons que ces personnes étaient vulnérables, que l’image de leur mort était omniprésente. Il faut arrêter de voir les aînés seulement dans leur état de vulnérabilité. On a toujours été plus vulnérable en vieillissant, ce n’est pas nouveau. Il faut recommencer à considérer les personnes âgées dans leur entièreté. Pas juste les aînés, d’ailleurs, mais chacun d’entre nous.

Comment peut-on y arriver?

Notre énergie a été mise au service de la survie durant la pandémie. On peut maintenant s’en servir pour se faire plaisir, pour créer des choses, plutôt que de s’en servir pour se protéger. C’est sûr qu’on aura tendance à dire non ou à penser qu’il faut faire attention. C’est normal: on a vécu un traumatisme. Mais il est maintenant temps de laisser plus de place aux désirs, aux projets, aux envies. Il faut s’ouvrir à la nouveauté et pas juste essayer de récupérer ce qui était là avant. Autant on aura envie de retrouver les gens et les activités qu’on faisait avant la pandémie, autant ce sera bien de s’ouvrir à d’autres activités et à de nouvelles personnes. La vie continue. Quelle direction voulons-nous lui donner?

Photos : Stocksy

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