Et si on arrêtait de se sentir coupable?

25 Mai 2020 par Propos recueillis par Chantal Tellier
Catégories : Psycho / Véro-Article
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Et si on arrêtait de culpabiliser à propos de tout et n’importe quoi? La vie serait plus légère, non? Pour être une personne responsable, on n’est pas obligée de porter tous les malheurs du monde sur notre dos ni de s’autoflageller en permanence.

On fait le point sur le sujet avec la psychologue et conférencière Rose-Marie Charest.

La culpabilité, cest quoi?
Se sentir coupable, cest craindre davoir causé du tort à quelquun ou se reprocher de ne pas correspondre à lidée quon se fait de nous-même. On peut par exemple regretter davoir posé un geste nuisible à lenvironnement, se sentir mal à laise de ne pas réaliser un travail à temps, sen vouloir de ne pas voir notre mère plus souvent ou se reprocher de ne pas aller régulièrement au gym. Cette observation est suivie dun regret, qui mène ou non à un changement. Parfois, trop souvent, ce sentiment est disproportionné par rapport à la soi-disant «faute» et cest là où le bât blesse. On voit fréquemment des gens souffrir dun sentiment de culpabilité excessif.

Il ne faut pas non plus confondre la culpabilité, qui est le jugement quon porte sur nous-même, indépendamment de ce que les autres savent de nous, avec la peur du jugement dautrui, qui nous fait redouter ce que lautre va penser, en craignant de lui avoir déplu. On ne sait jamais ce qui se passe dans la tête de lautre. Mieux vaut toujours revenir à nous-même et se demander: «Moi, quest-ce que jen pense?»

Comment reconnaît-on le sentiment de culpabilité? Quelles en sont les manifestations?
C’est quand on se met à ruminer, à reproduire dans notre tête des situations vécues en changeant ce quon a dit ou ce quon a fait, à en exagérer les effets négatifs. Autres signes auxquels pter attention: lorsqu’on perd confiance en notre propre jugement, qu’on a honte de se dévoiler, qu’on sisole, qu’on ressent une forte anxiété en repensant à ce quon a dit ou fait. Ce sont des sources de souffrance importantes. Il faut donc apprendre à mettre en perspective ce qui constitue lobjet de notre culpabilité. Un bon moyen d’y parvenir est dapprendre à se traiter nousmême comme on traiterait une amie, avec la même indulgence et en se prodiguant les mêmes conseils. Il faut aussi mesurer les impacts réels des gestes posés ou des propos énoncés et se demander si, dans lensemble dune relation ou dune vie, ceux-ci sont si importants.

Quest-ce qui fait quon puisse se sentir coupable même quand on na rien à se reprocher?
On devrait alors se poser plusieurs questions. Est-ce que nos critères sont trop sévères envers nous-mêmes et envers les autres? Nous arrive-t-il souvent d’ébaucher des plans irréalistes pour ensuite sen vouloir de ne pas les avoir concrétisés? A-t-on tendance à considérer que si on n’atteint pas la perfection, on est automatiquement en échec? Connaître un échec, ce nest pas «être» un échec, mais la culpabilité pourrait bien donner cette impression.

Comment arriver à moins culpabiliser?
On peut apprendre à laisser de côté la culpabilité «malsaine», celle qu’on éprouve quand on endosse des responsabilités qui ne sont pas de notre ressort. Je crois que le meilleur remède à la culpabilité réside dans la réponse à la question suivante: «Est-ce que jai pris mes responsabilités?»

Par exemple, on va reconduire notre enfant à la garderie et il pleure. La question à se poser est: «Lai-je laissé en bonnes mains?» Si la réponse est oui, on a pris nos responsabilités. Autre exemple: on fait une remarque à une employée. Était-ce une remarque constructive, même si elle n’était pas très agréable à entendre? Autre cas de figure: on a limpression de ne pas être assez présente auprès de notre mère. Est-ce quon a tout de même gardé contact avec elle à notre manière? Si notre mère a des amies, pourrait-elle sefforcer de sortir plus souvent avec elles? Le fait que lautre personne ait mal ne signifie pas qu’on est coupable de la situation. Il y a des passages obligés et on na pas le pouvoir déviter toute douleur aux autres, qu’il s’agisse de nos enfants, de nos parents, de nos collègues ou de nos amis.

Réduire notre sentiment de culpabilité passe aussi par le développement dune bonne capacité à sautoévaluer. Quelles sont nos exigences? Sont-elles trop élevées? Est-ce quon connaît et reconnaît nos limites ou se bat-on constamment contre elles? Il y a une différence entre vouloir saméliorer et nier ce qui nous caractérise.

Par exemple, on pourrait vouloir améliorer notre condition physique, mais être incapable de s’astreindre à aller au gym trois fois semaine. Est-ce quun autre moyen serait plus approprié pour nous? Sommes-nous capable de nous voir globalement ou avons-nous plutôt tendance à sévaluer au cas par cas et à en tirer des conclusions trop générales (on a mangé trop de dessert, donc on est lâche; on na rien fait en fin de semaine, donc on est paresseuse, etc.)? On devrait plutôt analyser notre comportement en se demandant: «Quelles ont été les causes et les conséquences réelles de mon comportement? Comment puis-je réparer le tort, sil y a lieu?»

Et de grâce, quand il nous arrive un grand bonheur, ne culpabilisons pas! Cessons de nous dire: «Est-ce que je lai mérité? Pourquoi dautres nont-ils pas cette chance On a tous le droit dêtre heureux et la vie ne fonctionne pas en fonction du mérite, ni dans le malheur ni dans le bonheur. Plus on apprécie notre bonheur, plus on est susceptible den faire bénéficier les gens autour. Ne craignons surtout pas que les autres nous en veuillent. Certaines personnes sexcusent dêtre heureuses, de peur que dautres les envient. Or, ça n’empêche pas les gens d’être envieux, au contraire! Affichons notre reconnaissance et notre amour de la vie. Ça fait du bien!

Sil existe une culpabilité «malsaine», ça veut dire que, parfois, la culpabilité s’avère utile?
Oui. La culpabilité, cest aussi avoir la capacité de reconnaître quon a fait du mal à lautre et le regretter. Il importe de tenir compte de limpact de nos gestes sur les autres. La culpabilité est utile si elle nous entraîne vers un changement positif. On nétait pas dans notre assiette et on a fait faux bond à une amie? On est revenue fatiguée du boulot et on sest montrée impatiente envers les enfants? On procède alors à une brève analyse de ce qui sest passé, on présente nos excuses, on adopte un comportement différent et on passe à autre chose.

Il faut aussi regarder l’image qu’on se fait de la personne quon souhaite être. Correspond-elle à notre personnalité, à nos valeurs, à notre réalité ou à celle qui nous est présentée comme un modèle idéal? Chaque personne devrait dessiner son propre idéal. Et lidéal, par définition, est ce vers quoi on tend. Il nest pas atteint chaque jour, sinon ça devient la norme. Alors on fait preuve de bienveillance envers nous-même.

La culpabilité est nécessaire dans le développement de la personne. Lenfant apprend quil y a des choses acceptables et dautres qui ne le sont pas, que certains comportements font du tort aux autres, et il développe ainsi sa sociabilité. Il intègre les interdits et en vient à se comporter de manière acceptable sans devoir être surveillé constamment. Il y a toutefois une énorme différence entre se sentir coupable dun comportement qu’on décide de ne pas reproduire et sentir quon est carrément une «mauvaise personne». Cest cette exagération qui, tant chez lenfant que chez ladulte, a des conséquences négatives.

Dans sa forme positive, la culpabilité devient une sorte dautocritique, un exercice utile pour se développer en relation avec nos propres valeurs et objectifs. Cependant, la culpabilité prend souvent la forme de critique sévère, davantage destructrice que constructive. Elle saccompagne dans certains cas dun sentiment de honte.

Quelles sont les conséquences de la culpabilité?
La première conséquence, c’est le malaise immédiatement ressenti, qui peut être soulagé par des excuses sincères envers la personne quon a blessée. Et si on sest fait du mal, sen faire davantage ne réparera rien. Traitons-nous en douceur.

Si le sentiment de culpabilité est exagéré, quil persiste et quil est envahissant, ses effets seront très néfastes. Dabord, il affecte la vraie confiance en soi, celle qui repose sur ce quon est fondamentalement, sur notre capacité dêtre une bonne personne. Lorsque cette confiance est ébranlée, cest lensemble de nos choix et de nos actions qui sont affectés par lhésitation. Une telle culpabilité peut nous amener à nous fier davantage au jugement des autres quau nôtre, et ce, même à propos de ce qui nous concerne personnellement. Cest sans doute leffet le plus grave, car la meilleure spécialiste à notre propre sujet, cest nous-même.

La culpabilité est à la fois un symptôme et une cause de dépression. Elle peut être intense au point daffecter la personne dans son énergie physique et psychologique, dans sa capacité de ressentir de la joie de vivre, de poursuivre ses activités. Mais lhumeur dépressive, quelle qu’en soit la cause ou l’intensité, entraîne souvent un sentiment de honte, voire de haine envers soi-même. Dans tous les cas, la culpabilité envahissante doit être prise au sérieux comme un réel problème.

On dirait que les femmes éprouvent plus de culpabilité que les hommes. Est-ce le cas?
La maternité est une grande source de culpabilité chez les femmes, et pas seulement chez celles qui mènent aussi de front une carrière exigeante. Les femmes ont tendance à croire quelles ont le pouvoir déviter tout manque et toute douleur à leurs enfants. Or, avoir le pouvoir de donner la vie ne signifie pas avoir le pouvoir de la rendre parfaite. Le don de soi associé à la maternité a ses limites: se donner est essentiel, mais faut-il pour autant tout donner? Le modèle dune mère heureuse est aussi un cadeau quon fait à lenfant. On devrait s’en souvenir quand on a un souper entre amies plutôt que de se sentir coupable de faire garder les enfants.

Les modèles idéalisés auxquels les femmes veulent correspondre sont nombreux et parfois difficiles à concilier: la mère parfaite, lamante séductrice, la conjointe magnifique, la travailleuse acharnée… Ça fait beaucoup. On dirait que plus on a gagné en liberté, plus on sest imposé dobligations. Et manquer à lune delles est souvent vécu avec culpabilité. Il faut alors se rappeler que cest sur lensemble dune vie quon se réalise pleinement.



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